CHATEAU DE TORTONE
Tortone, aujourd’hui bien déchue de son ancienne splendeur, n’est plus qu’une toute petite viUe du royaume |de Sardaigne.
A l’époque carlovingienne, Tortone jouissait d’une grande importance, et se glorifiait d’avoir été fondée par Brennus, le vainqueur de Rome.
Son château, dont le temps a même effacé les ruines, est souvent cité par les vieux chroniqueurs comme l’une des plus redoutables forteresses de la Gaule cisalpine.
Majestueusement assise sur la rive droite de la Scrivia, dont elle défendait le passage, elle élevait ses épaisses murailles et ses lourdes tours sur un mamelon isolé de toutes parts.
De là, le regard planait sur une immense et fertile plaine que
bornaient à l’horizon, d’un côté, les cimes des Alpes, de l’autre les premiers renflements de l’Apennin.
Ce qui rendait surtout cette position redoutable, c’est qu’il était difficile d’en approcher sans être aussitôt aperçu par les nombreuses sentinelles qui, jour et nuit, veillaient sur ses remparts.
Lother avait donc fait acte de prudence en choisissant cette prison pour l’impératrice Judith.
Depuis plusieurs mois déjà elle était là, seule avec ses angoisses et ses regrets, seule avec sa toute dévouée Geneviève.
Telle était la surveillance exercée à l’égard des deux captives, telle était leur claustration qu’aucun bruit du dehors, qu’aucune nouvelle ni de Lodewig ni de Karle n’avaient pu leur parvenir encore.
Tout d’abord même, on les avait traitées avec la dernière rigueur. La promenade des remparts leur était interdite, et lorsqu’elles voulaient respirer à l’une des fenêtres de leur étroit appartement, les archers en sentinelle les menaçaient de leurs flèches.
Au bout de quelques semaines cependant, ce rigoureux système s’était adouci tout à coup. Un nouveau gouverneur venait d’arriver au château de Tortone.
C’était un Lombard, nommé Maugis.
Sa physionomie rude et farouche avait semblé tout d’abord un sinistre présage, et les deux prisonnières s’en étaient épouvantées.
Mais le Lombard Maugis était jeune encore, et passait pour être des plus galants.
La beauté de Geneviève fit sur lui une impression profonde. Il prit l’habitude de visiter chaque jour ses deux captives; il prolongea de plus en plus ses visites, et pendant tout le temps de leur durée, sans cesse il fixait ses yeux ardents sur l’angélique visage de la jeune fille.
(( Amie, dit un jour l’impératrice à sa fidèle suivante, il me semble que notre geôlier s’éprend d’amour pour toi?
LA REVANCHE DU CHAMP-ROUGE
— Oh! frissonna la pudique Geneviève, ne me dites pas cela, chère maîtresse... Cet homme me fait peur!
— Que crains-tu donc, mignonne ?
— Je ne saurais l’expliquer, mais j’ai là comme le pressentiment que ce Maugis est mon mauvais génie... qu’il doit causer mon malheur, ma mort peut-être !...
— Tais-toi, enfant, tais-toi ! y>
Et prenant dans ses bras la douce jeune fille, Judith l’embrassa au front.
Puis elle lui dit :
(( Galme-toi, ma belle Geneviève, et ne crains rien. Si tu t’es dévouée pour l’impératrice, l’impératrice te doit dévouement pareil... et, si besoin en est, elle te défendra. »
Geneviève remercia sa maîtresse, mais non sans un amer sourire.
En effet, Judith n’était plus qu’une pauvre prisonnière, impuissante à se défendre elle-même.
Le lendemain soir, comme Geneviève se trouvait seule dans la première pièce, Maugis entra tout à coup.
Il voulut sans doute profiter de l’occasion ; il s’élança vers elle, et lui saisissant la main, il la supplia de l’entendre.
Mais déjà la jeune fille avait jeté un cri d’effroi ; Judith parut sur le seuil.
C’était un Lombard, nommé Maugis.
l’héritage de C1L\RLEMACNZ,
Son maintien vraiment impérial, sa parole pleine d’une irrésistible autorité, en imposèrent à l’audacieux Lombard, qui, tout interdit, baissa les yeux et courba le front.
« Si ce scandale se renouvelait, poursuivit Judith, je saurais faire parvenir mes plaintes au roi Lother, qui ne peut vouloir (ju’on manque de respect envers la femme de son père... Mais en attendant cette occasion, dès l’heure meme d’une seconde insulte, gouverneur Maugis, je vous interdirai de paraître en notre présence ! »
A cette dernière menace, le Lombard recouvra soudain la parole :
cc Pardon, dit-il, pardon... mais votre compagne s’est méprise sur mes intentions. Si je n’ai pas été le maître de ma joie, c’est que j’apportais une heureuse nouvelle pour vous, madame... L’autorisation que, suivant votre désir, j’avais sollicitée, vient de m’être enfin donnée. Désormais, vous êtes libre de faire une promenade chaque soir sur les remparts et sur la plate-forme du donjon. ))
En achevant ces paroles, il salua profondément, et se retira. Le bonheur que venaient de ressentir les deux prisonnières leur fit momentanément oublier tout le reste.
Elles allaient donc pouvoir franchir cette porte tant de fois maudite! Elles allaient donc revoir l’espace, la vraie lumière! Elles allaient pouvoir rafraîchir leur visage et leur poitrine au grand air d’une sorte de liberté.
Le soir même, elles firent à plusieurs reprises le tour des murailles. Au moment de rentrer elles entendirent distinctement ce cri lointain : « Karlc et France! » Il en fut de même pendant quelques jours, \)uïs brusquement la voix cessa de se faire entendre.
L’impératrice, qui avait déjà repris quelque espoir, se laissa bientôt aller à un profond découragement. Ses forces diminuèrent avec une elTrayante rapidité. L’instant arriva où la promenade même du soir devint impossible.
Trois jours s’étaient écoulés ainsi ; la soirée du quatrième s’avançait, lorsque tout à coup Judith dit à Geneviève :
LA REVANCHE DU C II A M P - R O U G E
c( Amie, monte sur le rempart. Peut-être entendras-tu la voix mystérieuse. »
Malgré une vive répugnance à sortir seule, la jeune fille jeta sur ses épaules une légère mante, et s’élança au dehors.
La nuit était déjà complète; une orageuse et sombre nuit.
Geneviève rnarchaitvite, mais sans bruit, afin de mieux prêter l’oreille.
Son désir d’entendre, son émotion étaient tels rpie son
Le soir même, elles firent à plusieurs reprises le tour des murailles.
cœur, étrangement serré, ne semblait plus battre qu’à peine.
Une singulière angoisse, un indéfinissable malaise faisaient frissonner tout son être. N’était-ce pas un pressentiment?
Tout à coup, à l’un des détours du rempart, Maugis se dressa devant elle, et sans même lui donner le temps de jeter un cri, l’enveloppa dans ses bras.
Alors quelque chose d’étrange, quelque chose de fantastique se passa.
A travers ses paupières mi-closes, car elle s’était sentie défaillir, Geneviève aperçut une seconde ombre, une ombre gigan-
tesque, qui lui sembla comme surgir du rempart, à quelques pas en arrière de Mau gis.
Ce muet fantôme se rua vers le gouverneur, le saisit de ses deux mains vigoureuses, et, l’enlevant de terre, après une courte lutte, le précipita dans la cage béante d’un escalier qui, non loin de là, se creusait à l’angle du rempart.
Dans cette sorte de goulTre sonore, le bruit d’une terrible chute remonta, mêlé d’imprécations que répétait l’écho.
Geneviève, depuis un instant déjà délivrée, commençait à reprendre ses sens.
Le colossal vainqueur deMaiigis s’avança vers elle, etla salua respectueusement.
Puis, une main sur le côté gauche de sa poitrine, l’autre main se levant vers le ciel :
« Karle et France! » murmura-t-il à voix basse.
La jeune fdle ne put retenir un cri de joie.
a Silence! » lit l’inconnu qui, reculant de (|uelques pas, sembla prêter l’oreille à quelques bruits lointains.
Elfectivement, des deux cotés du rempart, on accourait à l’appel réitéré du gouverneur.
Ce fut en vain que Geneviève voulut interroger le géant de plus en plus attentif.
(( Silence !... répéta-t-il, soyez prudente... on veille sur vous, au revoir ! »
En même temps, il avait enjambé le parapet, et déjà se suspendait en dehors du créneau.
La hauteur de la muraille était effrayante; quiconque en fût tombé se serait infailliblement brisé dans sa chute.
Et cet homme restait là, ne se maintenant au-dessus de l’abîme que par ses deux mains comme incrustées dans la pierre.
C’était vraiment un prodige de force et d’audace.
Aussi Geneviève en fut-elle épouvantée ; aussi courut-elle se pencher au-dessus de son libérateur, devenu invisible pour tout autre que pour elle.
« Ne craignez rien pour moi, murmura-t-il vivement. Mais ne regardez pas de ce coté... les voici ! »
LA REV;ANGHE du GIIAMP-ROUGE. 133
Elle s’empressa d’obéir, et s’éloigna meme de quelques pas.
Il était temps : de droite comme de gauche des soldats accouraient.
Ils entourèrent la jeune fdle, en l’accablant de questions, auxquelles elle refusa de répondre. Puis, quelques-uns la reconduisirent vers sa prison, tandis que le plus grand nombre dispa-
C’étail vraiment un prodige de force et d’audace.
raissait par l’escalier, au bas duquel s’entendait encore le plaintif gémissement de Maugis.
Ni ceux-là ni les autres n’avaient aperçu, n’avaient soupçonné la grande ombre immobile au revers du rempart, ainsi qu’une gigantesque statue sculptée dans la pierre et, comme elle, bronzée par le temps.
A peine Geneviève eut-elle rejoint l’impératrice, à peine la lourde porte bardée de fer se fut-elle refermée sur les deux pri-
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sonnières, que la jeune fille s’empressa de tout raconter à sa chère maîtresse.
(( Et tu n’as pas reconnu cet homme? questionna Judith après un premier mouvement de joie.
— Hélas! non, répliqua Geneviève. Je n’ai même pu distinguer ses traits, tant fut rapide cette scène, et tant la nuit était noire.
— Oh! s’écria Judith, demain nous sortirons ensemble, et ])eut-étre Dieu nous permettra-t-il une seconde rencontre avec lui. Mais dès à présent je renais, j’espère. Il a dit : « Karle et France » ; c’est un des Treize ! »
Le lendemain, dans la matinée, le lieutenant du gouverneur se présenta devant l’impératrice afin d’interroger Geneviève au sujet de l’aventure de la nuit précédente. Le seigneur Maugis, disait-il, souffre horriblement de sa cluUe, et se voit contraint à garder le lit.
Xe voulant ni mentir ni laisser soupçonner quelque intelligence secrète, la jeune fille répondit qu’elle n’avait entrevu qu’une sorte de fantôme, que ce fantôme n’existait peut-être (jue dans son imagination troublée, que peut-être Maugis était tombé de lui-même dans cet escalier, dont les ténèbres mas- ({uaient l’ouverture.
Le lieutenant se retira, mais revint bientôt.
Le gouverneur désirait lui-même recommencer l’interrogatoire. Ifailleurs, dans sa position présente, il avait besoin de distraction et faisait prier ses deux prisonnières de lui venir tenir compagnie.
A cette insultante proposition, l’impératrice se redressa fièrement et répliijua :
(( Non seulement nous refusons de nous rendre aux ordres du gouverneur Maugis, mais encore nous lui intimons défense formelle de reparaître devant nous. S’il ose braver notre vouloir ' impérial, s’il fait ouvrir de force la dernière porte qui sera notre reluge, il pourra nous parler et nous voir, peut-être... oui... mais jamais il n’obtiendra de nous ni une parole ni un regard. Dites-lui bien ceci, et laissez-nous ! »
LA RE\'ANCIIE DU G II A M P-RO U G E
Cet autre Lombard était l’ame damnée de Maugis. Il né daigna pas mêmedissimulersahaine,et, après une menace, il sortit.
Les deux captives oublièrent promptement ce nouvel outrage. Toutes leurs pensées étaient pour le mystérieux ami que semblait leur avoir envoyé la Providence; elles attendaient impatiemmment l’heure où elles allaient le revoir.
Le soleil enfin descendit à l’horizon. Elles se dirigèrent vers la première porte de l’appartement, mais ce fut en vain qu’elles y frappèrent à plusieurs reprises ; cette porte ne s’ouvrit pas.
Seulement le guichet s’entrebâilla pour laisser entrevoir le haineux visage du lieutenant, qui, à travers la double grille, jeta ces quelques mots aux deux prisonnières :
<( La promenade du soir vous est désormais interdite. Tel est Tordre du gouverneur. .. Telle est aussi sa réponse au dédaigneux refus de ce matin !
— Compte- t-il donc recommencer à notre égard toutes ses rigueurs d’autrefois ? questionna l’impératrice.
— Oui, madame... non seulement vous ne sortirez plus de cet appartement, mais encore il vous est interdit de vous montrer aux fenêtres. Sinon, gare aux archers... ils ont pour consigne de faire usage de leurs flèches ! »
Et le guichet se referma.
Un instant, Judith et sa fidèle compagne restèrent atterrées.
C’était leur dernière illusion, leur dernière espérance qui venait d’être brisée.
Geneviève se remit la première, et, tout en affectant de paraître plus indifférente qu’elle ne Tétait en réalité. .. la pauvre enfant!.. . elle conduisit l’impératrice vers le fauteuil à large dais qui se trouvait fixé dans la profonde embrasure de la fenêtre principale.
Là, Judith se laissa tomber assise, et, durant près d’une heure, demeura insensible à toutes les consolations, à toutes les caresses de sa jeune amie.
Seulement, à de longs intervalles, elle murmurait :
((Nous ne le reverrons plus, ce protecteur envoyé par les
Treize! Je ne saurai donc jamais ce que sont devenus Lodewi^ et Karle ! y>
Puis, tout à coup, relevant vers Geneviève ses grands yeux en pleurs :
« Ne m’as-tu pas dit qu’il était de très haute taille?
— Oui, maîtresse, c’était une sorte de géant. Eli! tenez, à peu près comme cet archer que voici là-bas, en sentinelle sur le rempart. y>
Judith s’était à demi soulevée, afin de mieux voir celui que désignait Geneviève, et tout en le regardant :
«Cet archer, disait-elle... Eh! mais c’est étrange... il me semble que malgré la distance je le reconnais vaguement... qu’il nous appelle du regard.
— Maîtresse! s’écria vivement Geneviève, ne vous exposez pas ainsi... Souvenez-vous des menaces de Maugisî »
En ce meme moment, la sentinelle eut comme un geste pour engager les deux prisonnières à se rapprocher davantage encore de lui.
Vainement Geneviève voulut retenir Judith. Judith avança la tète en dehors de la fenêtre.
Aussitôt le colossal soldat tendit son arc et tira.
Inspirée par son dévouement, la jeune fille bondit au-devant de l’impératrice, et des deux mains se suspendant à ses épaules, afin de la contraindre à se baisser, elle lui fit de son corps un bouclier vivant.
La flèche déjà fendait l’espace; elle vint passer en sifflant audessus de leurs têtes.
«Le misérable! fit Judith en retombant assise, il voulait me tuer !
— Non., non!... murmura étrangement Geneviève, qui, tournée vers l’intérieur de l’appartement, avait vu la flèche s’enfoncer à demi dans les épaisses tentures dont était revêtue la muraille. Oh ! ne le maudissez pas encore, maîtresse... attendez... attendez ! y>
Etonnée, l’impératrice releva les yeux.
Sa douce compagne s’avançait avec une palpitante émotion
LA REVANCHE DU GII AM P-RO UG E
vers Tendroit atteint, et d’une main s’appuyant à la muraille, de l’autre main, tout en se grandissant sur la pointe des pieds, elle s’efforçait d’arriver jusqu’à la flèche.
Parmi les plumes de cette flèche, il y avait un parchemin... une lettre !...