ET DE CE QUI S’ENSUIVIT
Si Lother avait envoyé l’impératrice Judith à Tortone, c’està-dire tout à l’autre extrémité de l’empire et sur son propre domaine, c’était avec l’intention bien arretée de s’en défaire le plus impunément, le plus promptement possible.
Aussi, les recommandations données au premier gouverneur étaient-elles des moins équivoques. Mais, soit qu’il ne les comprit pas, soit que ce fut tout simplement un honnête homme, l’impitoyable Lother attendit en vain, durant plusieurs mois, la nouvelle de la mort de Judith.
A bout de patience enfin, il chercha un autre geôlier plus intelligent, ou, si vous le préférez, moins scrupuleux.
Ce second gouverneur fut Maugis.
Il avait été admirablement choisi, celui-là, et pour retarder son œuvre fatale, il fallut des circonstances vraiment exceptionnelles; il fallut cette passion instantanée, dominante, exclusive, que lui inspira Geneviève.
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Geneviève goûtait à tous les mets servis à sa maîtresse, Geneviève ne laissait jamais vider une coupe sans y avoir préalablement trempé ses lèvres; il était donc impossible d’avoir recours au poison sans les tuer a la fois toutes les deux.
Quant à se servir du poignard, le meme obstacle se présentait encore... Geneviève, toujours Geneviève, qui ne quittait pas d’une minute l’impératrice, qui sans cesse veillait à sa sûreté, qui bien certainement se Int jetée au-devant du coup mortel.
Or, Maugis l’aimait; Maugis la voulait vivante.
D’ailleurs, la mort de Judith devait paraître le résultat d’une maladie ou d’un accident... pas autre chose.
(( Attendons un peu, se dit le présomptueux Lombard; Geneviève ne saurait manquer de compatir à mon amour, êt tout naturellement elle deviendra ma complice. »
On a vu que, sur ce premier point, Maugis s’était complètement abusé.
Mais la résistance de la jeune fille n’avait fait qu’exciter la passion du gouverneur, et par contre-coup son impatience d’en finir avec l’impératrice; car, Judith morte, Geneviève se trouvait seule, sans défense aucune, et par conséquent tout à sa merci.
Seulement, il fallait imaginer quelque adroit moyen.
Aidé de ce même lieutenant, avec lc(juel nous avons déjà fait connaissance, et qui était son digne confident, Maugis chercha longtenijis, et parut enfin avoir trouvé.
Ce jour-là, il fit publier à son de trompe dans tous les environs de Tortone, à plus de vingt lieues à la ronde, qn’on demandait au cliàteau des archers étrangers, des ai'chers d'une force et d’une adresse vraiment extraordinaires.
Les plus habiles tireurs de la Cisaljiine se présentèrent au concours, mais un seul fut jugé digne d’être admis.
Durant toutes les épreuves exigées, il avait vraiment accompli des prodiges; son triomphe ne parut que justice.
Cependant, d’autres considérations, des considérations secrètes avaient décidé le choix de Maugis et de son lieutenant, Genséric.
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(( Voyez donc, avait-il fait observer à son maître, comme cet archer semble avoir l’intelligence épaisse et riiumeur docile! C’est un sauvage... c’est un esclave qui ne cherchera même pas à comprendre vos ordres, et qui les exécutera aussi passivement, aussi certainement que va sa flèche au but.
— Oui... répliqua Maugis à voix basse... oui, c’est l’homme qu’il nous faut. »
Celui qui réalisait aussi parfaitement l’idéal de nos deux Lombards était une sorte de géant, aux membres herculéens, mais à l’allure timide et même presque idiote.
Une forêt de cheveux crépus retombait jusque sur ses sourcils, et comme il tenait presque constamment la tête baissée, à peine entrevoyait-on ses yeux comme endormis. Quant à son visage, aux traits cependant caractérisés, il avait tout à la fois la couleur et l’immobilité du bronze.
Quand on l’interrogea sur son origine, il répondit :
(( J’appartiens à la nation des Scythes » ; lorsqu’on lui demanda son nom, il déclara s’appeler Enoch.
Depuis huit jours seulement, il faisait partie de la garnison du chateau, lorsque arriva la mésaventure nocturne du trop audacieux gouverneur.
. Le lendemain de sa chute dans l’escalier, vers le soir, Maugis était étendu sur une sorte de lit à la romaine, et relisait, aux dernières lueurs rougeâtres du crépuscule, une dépêche qui venait de lui être apportée de la part de Lother, par un nioine de l’ordre de Saint-Benoît.
Le mécontentement qui se peignait sur son visage, entouré de bandelettes sanglantes, en augmentait encore le farouche aspect.
En ce moment, Genséric entra.
<ü Eh bien? demanda anxieusement le blessé.
— Eh bien !... ce que nous avions prévu est arrivé.
— Elle a bravé ma défense... Elle s’est offerte à la flèche d’Énoch ?
— Oui... Enoch a même tiré... mais cette première fois son adresse a été en défaut.
— Eh quoi! ce misérable idiot... cette damnée brute...
— Calmez-vous, maître; il sera plus heureux demain, je Tespère...
— Mais Judith ne s’exposera pas une seconde fois.
— A la fenêtre... oui, mais sur le donjon pour peu qu’on lui permette une promenade. J’ai fait arrêter Enoch et l’ai publiquement accablé de ma colère. Je ne lui ai pardonné qu’à la prière de ses camarades émus de ses pleurs. Ainsi s’il recommence, ce sera bien son crime et non point le nôtre. Ce malheur pourra arriver demain pendant le festin que vous donnez au messager impérial. Invitez tous les officiers de la garnison, faites largesse aux soldats, afin qu’il n’y ait là-haut aucun témoin, et je me charge de châtier de suite notre stupide archer.
— Je t’ai compris, ricana le gouverneur... Vas trouver l’impératrice... annonce-lui la visite du moine. Puis, après toutes sortes d’excuses quant au passé, de belles promesses quant à l’avenir, garantis-lui par serment sa libre promenade de chaque soir, à condition qu’en échange elle jurera le silence sur tout ce (jui s’est passé. Je la connais... si elle promet de se taire; elle se taira... et demain elle sera sur le donjon. y>
Le lendemain, sitôt l’heure convenable, Genséric se présenta devant l’impératrice, *et s’acquitta fort habilement de la mission que lui avait confiée Maugis.
Judith promit de ne laisser échapper aucune plainte. Elle était si impatiente de remonter à la plate-forme du donjon, de revoir le messager des Treize !
Le moine ne tarda pas à être introduit.
Genséric resta présent à tout l’entretien.
Mais quelle que fût sa perspicacité, néanmoins elle fut mise en défaut.
Lorsque les deux prisonnières se retrouvèrent seules, Geneviève montra à Judith un billet que lui avait glissé le moine.
Dans ce billet, il y avait écrit :
<( Uecouvrez-vous de longs voiles aux couleurs éclatantes, atin de les faire llotter au sommet du donjon, sitôt que vous aurez entendu monter à vous ce cri : « France et Karle! d
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Durant tout le reste de celtejournée, qui leur parut un siècle, les deux prisonnières furent en proie à toutes les anxiétés de l’espérance.
Évidemment, on allait tenter quelque héroïque effort pour les délivrer. Mais cette entreprise réussirait-elle? Le château de Tortone semblait si bien gardé ! Il était si difficile d’en franchir les approches!
Vers la douzième heure, suivant l’usage carlovingien, le festin commença.
Le mécontentement qui se peignait sur son visage, en augmentait encore le farouche aspect.
Bien que blessé, ou plutôt meurtri par tout le corps, Maugis le présidait.
Genséric était assis à sa gauche, à sa droite le messager de Lother.
D’énormes quartiers de viande et de venaison, des victuailles de toute sorte surchargeaient la table, somptueusement dressée. Dans de larges et riches coupes se succédaient toutes les boissons et tous les vins renommés alors.
Le moine seul buvait de l’eau ; c’était, disait-il, une des règles de son ordre.
L’ II ü: IUT AGE DE CHARLEMAGNE.
On toléra d’abord sans murnuircr cette sobriété si peu en rapport avec la bachique ardeur du reste de l’assemblée.
Mais lorsque les cerveaux commencèrent à s’échaulTer, lorsque arriva l’ivresse, ce fut à qui s’arrogerait le droit de railler le moine, et môme de le contraindre à suivre l’exemple général.
Vainement le gouverneur parut vouloir s’interposer en faveur de son hôte : il y avait là non seulement les principaux chefs, mais encore tous les officiers subalternes de la garnison.
« Vaillants guerriers, dit enfin le moine, épargnez-moi d’inutiles tentations, je ne boirai pas. Mais, suivant la coutume pratiquée depuis un siècle dans notre couvent lorsque nous festoyons avec d’illustres botes, je remplirai moi-meme une dernière fois vos coupes, etle vin généreux que j’y verserai, mes mains d’abord l’auront béni. y>
Ce disant, au milieu de l’assourdissante clameur soulevée par ces paroles, il s’avança vers une élégante amphore que venaient de déboucher les varlets, en proclamant à haute voix que c’était du vin de Chypre.
Sur l’ouverture béante du vase antique, le moine posa ses deux mains, et durant quelques secondes les y laissa, comme s’il faisait une prière.
Il priait effectivement, mais pour que Dieu lui pardonnât de faire servir son saint nom à une ruse de guerre ; car, sans être soupçonné par aucun des convives, il versait lentement dans le vin de Chypre le contenu d’un flacon qu’il tenait à la main.
Puis, portant de ses deux bras l’amphore, il fit ainsi le tour de la table, et remplit jusqu’au bord chaque coupe.
Revenu à la sienne, il y versa quelques gouttes d’eau, et reprit le même chemin, trinquant tour à tour avec cluicun des convives.
Après un formidable hourra, toutes les coupes furent vidées à la fois.
A cette même heure, Enoch jouait à peu près le même rôle dans la salle des gardes, où se trouvaient réunis, à l’exception toutefois des hommes de service, tous les soldats de la garnison.
Une gigantesque futaille avait été roulée jusque-là, puis défoncée avec forces acclamations triomphantes, et chacun à son
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tour, servant d’échanson à tous les autres, allait y remplir une rustique dame-jeanne, qui pour le moins, contenait quarante litres.
Lorsque le moment enfin arriva où cette corvée échut à Enoch, il s’arrangea de façon à n’oublier personne, à doubler lui-même la rasade.
Le soleil, cependant, commençait à descendre à Fhorizon; mais l’orgie continuait encore, tant parmi les soldats qu’à la table du maître.
Chose étrange, l’ivresse, au lieu de suivre sa progression naturelle, semblait se calmer au contraire et comme s’engourdir.
Sur l’ordre du gouverneur, Genséric ouvrit les fenêtres.
Comme il allait se rasseoir de l’autre côté de son chef :
(( Non, fit celui-ci, le grand air te fera du bien. Va tout préparer pour la garde de nuit, et donne l’ordre en même temps d’ouvrir la prison de l’impératrice. C’est l’heure de sa promenade sur la plate-forme du donjon.
Ces derniers mots avaient été accompagnés d’un regard significatif.
Puis s’adressant au moine :
« Vous voyez, dit-il, combien nous avons d’égards et même de complaisances pour notre illustre prisonnière... »
Le moine se contenta de répondre par une légère inclination de tête, et parut entièrement s’abandonner au sommeil.
Genséric sortit.
(( Compagnons, criait en ce moment Maugis, allons donc! le vin réveille et réjouit... Buvons encore... buvons! »
Les convives s’empressèrent d’obéir, et l’orgie eut une sorte de recrudescence farouche. Mais ce ne fut qu’un dernier entrain factice, qui ne tarda pas à s’évanouir. Quelques-uns se levèrent, et vinrent presque aussitôt se rasseoir, comme anéantis par cet infructueux effort. D’autres restaient immobiles et le regard stupidement fixé devant eux. Il y en avait même qui commençaient à s’accouder sur la table.
Le moine sollicita l’autorisation de se retirer.
Maugis la lui accorda en des termes presque inintelligibles,
l’héritage de CHARLEMAGNE* 19
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et, vaincu enfin, se laissa aller à rabandon dans son large fauteuil.
Avant de disparaître, le moine promena sur tous les convives un regard furtif et satisfait.
Quant à Genséric, depuis déjà quelque temps il avaitfait apparition sur le seuil de la salle des gardes, où se passait une scène à peu près analogue à celle que nous venons de décrire.
Seulement, comme là les buveurs étaient debout, commes ils allaient et venaient, comme à l’animation de la marche se mêlait celle de maintes disputes et de divers jeux, ils n’étaient pas aussi complètement accablés.
Néanmoins, le sommeil commençait à leur venir, et rapidement, lorsque tout à coup Genséric s’écria :
(( L’un des hommes de service vient de mériter le cachot... Quel est le moins ivre d’entre vous? Quel est celui qui veut remplacer la sentinelle qui nous manque pour cette nuit?
— Moi », répondit Enoch en s’avançant.
Et, véritablement, il semblait des plus dispos, des plus gaillards.
Cependant, il ne s’était pas résigné à boire de l’eau comme le moine; mais il s’était sagement abstenu du vin versé par luimême : voilà tout.
<a Bien, fit Genséric, enchanté de la fraîche mine de l’archer; bien! c’est toi que je choisis, mon brave Enoch. Suis-moi. »
Enoch alla prendre son grand arc et son carquois de peau de loutre. Puis il suivit Genséric.
Genséric le conduisit sur le rempart, à cette même place où, la veille au soir, le servile et naïf archer lui avait donné une première preuve de son aveugle obéissance.
(c C’est ici que je te remets en faction, dit Genséric.
— Bon ! fit Enoch.
— Songe à mieux viser cette fois.
— Si je ne tue pas, tuez-moi! »
Jamais le géant n’avait paru plus stupidement féroce.
B y eut un silence, durant lequel Genséric fixa son regard impatient vers la plate-forme du donjon.
L\ REVANCHE DU CHAMP-ROUGE. 07
Les deux prisonnières y parurent enfin.
Suivant la secrète recommandation des Treize, elles étaient enveloppées ce soir-là, l’impératrice dans une mante rouge, Geneviève dans une écharpe bleue.
Feignant de ne plus les regarder, de ne pas même les avoir aperçues, Genséric se retourna vers Enoch, et lui faisant entrevoir une magnifique chaîne d’or :
« Voici ce que t’ai promis, lui dit-il. Voici ce que tu peux gagnera l’instant, si tu le veux.
— Ordonnez ! demanda l’archer.
— Regarde au faîte du donjon... Qu’y vois-tu?
— Deux femmes... L’une très grande et l’autre plus petite.
— Ne t’occupe que de la grande.
— Celle à la mante rouge?
— - Oui.
— La même qu’hier soir ?
— Oui... Ce soir ne la manque pas. »
Enoch prit une flèche, et vivement l’encocha sur la corde de son arc.
cc Attends! reprit Genséric. Laisse -moi m’éloigner un peu... mais quand je serai à cent pas, tire... et tue! »
Une seconde fois, le tentateur fit briller la chaîne d’or aux yeux de l’archer; puis, comme un insouciant promeneur, il reprit le chemin par lequel il était venu, toujours sur le rempart.
Mais Enoch le rappela.
Quand elle sera tombée, que faudra-t-il faire ?
— Tu viendras me retrouver... je t’attends )>, répondit Genséric.
Et il continua sa promenade, mais en tirant à demi son poignard, tout en se disant avec un sourire infernal :
« Je ne te manquerai pas non plus moi, va, mon pauvre Enoch! » *
Il fit ainsi les cent pas annoncés, voire même quelque peu plus. Puis, n’entendant rien encore, il se retourna.
Enoch avait bandé son arc, Enoch fit un premier mouvement vers le sommet du donjon :
Mais pivotant tout à coup sur lui-meme, ce fut vers Genséric qu’il dirigea sa flèche.
(c Jamais je ne frappe qu’en face y>, dit-il.
Déjà la flèche sifllaitdans l’air.
Tout ceci avait été tellement rapide, et le trait fut si parfaitement ajusté, que Genséric, stupéfait, n’eut pas le temps de chercher à fuir et tomba, percé de part en part, sans jeter un seul cri.
Alors le géant se redressa de toute la hauteur de sa taille, et déjà transfiguré par le généreux affranchissement d’une trop longue contrainte :
« France et Karle! cria-t-il aux deux prisonnières, qui firent aussitôt flotter au vent, celle-ci son écharpe bleue, celle-là sa mante rouge.
Mais au cri qui venait de retentir, au signal qui lui répondait, les deux sentinelles les plus voisines d’Énoch accouraient déjà vers lui, l’une de droite, l’autre de gauche, et toutes deux à la fois jetant un premier cri d’alarme.
Prompt comme la foudre, Enoch envoya une flèche à chacun d’eux, et les réduisit l’un et l’autre au silence de la mort.
En moins d’une minute, il s’empara de leurs llèches, et recommençant le meme exploit, abattit deux autres ennemis.
Puis, dans l’exaltation de son triomphe, et sans doute afin d’encourager les deux prisonnières, il ne put se défendre de faire retentir une seconde fois ce cri :
(( France et Karle! ))
En ce moment, le moine arrivait.
(( Imprudent! dit-il d’une voix sévère.
— Pardon, pardon! fit l’archer, j’oubliais qu’il faut avant tout nous emparer de la porte principale. Pardon, [sire Éginhard. y>
Comme métamorphosé par ce nom, le moine aussitôt rejeta loin de lui sa longue robe brune et redevint un fier guerrier, entièrement revêtu de mailles de fer.
A son flanc droit, étaient suspendues deux de ces grandes épées sur la lame desquelles il y avait écrit « France et Karle ».
« Frère, dit-il en présentant l’une d’elles à l’archer, voici la tienne !
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Genséric, stupéfait, n'eut pas le temps de clierclier à fuir et tomba, percé de part en part,
sans jeter un seul cri.
LA BEVAXCIIE DU C H AM P- RO U G E
— Pas encore, répondit Enoch en la refusant du geste. D’ici à la grande porte il reste deux sentinelles sur le rempart... liatons-nous! Nos compagnons sont en route. y>
Judith et Geneviève, qui étaient accourues, suivirent avec empressement leurs sauveurs.
Au loin, à plus d’un mille de distance, on voyait accourir plusieurs cavaliers.
Parvenu au nouveau détour du rempart, Enoch avait successivement immolé les deux dernières sentinelles dont la mort silencieuse était indispensable.
On descendit ensuite sans bruit l’escalier qui tournait dans l’épaisseur même du rempart.
A la dernière marche, Enoch tendit vers Éginhard sa robuste main.
(( Au tour de l’épée )), dit-il.
Puis, montrant le corps de garde dont était flanquée la grande porte.
(( Ils sont pour le moins une dizaine là-dedans? ajouta- t-il.
— En avant! )) se contenta de répondre Éginhard, après avoir forcé les deux captives à se dissimuler derrière un pilier.
Tous deux à la fois, l’épée haute, ils se précipitèrent vers l’entrée du corps de garde qui, fort heureusement, se trouvait entr’ouverte. En quelques tours de bras, frappant d’estoc et de taille, ils le transformèrent en un tombeau.
Un seul ennemi, cependant, parvint à s’échapper en sautant par la fenêtre d’un cabinet attenant à la salle principale et les deux vainqueurs ne s’aperçurent de sa fuite qu’en l’entendant crier au dehors :
(( Trahison ! trahison ! aux armes!
— Hâtons-nous de baisser le pont-levis pour le passage de nos compagnons, dit Éginhard. Ce braillard va peut-être arriver à réveiller la garnison, et nous aurons à la combattre.
Effectivement, Maugis et ses soldais, à demi réveillés par le danger, accoururent presque aussitôt, mais la plupart, peu sûrs de leurs coups, ne trouvèrent qu’une lamentable mort.
L’IIÉHITAGK DE CHARLEMAGNE.
Bientôt des cavaliers parurent en grande quantité. En première ligne, on distinguait Roland. Puis les deux frères Amaury et Bérenger... et enfin le comte Efllain qui criait à Enoch :
« Bravo ! Landrik ! »
Reportons un instant nos regards vers le fils de l’impératrice Judith, vers ce jeune Karle qui, d’après les prédictions accréditées alors, d’après l’instinct révélateur des Treize, semblait être l’élude Dieu, le futur roi de la Gaule antique, le fondateur prédestiné de la nationalité française.
Jusqu’à cette époque, effectivement, il y avait eu des Aquitains et des Neuslriens, des Burgondes, des Germains, des Saxons, et comme conquérants, comme dominateurs de toutes ces races, des Franks, les Franks de Clovis et de Charlemagne; mais, à proprement parler, il n’y avait pas encore de Français.
Celui qui, le premier, devait régner entre la Meuse et la Loire, celui qui devait faire entendre les premiers bégayements officiels de notre idiome national, c’était Karle.
Mais Karle, hélas! n’était encore qu’un enfant, un enfant élevé par un vieillard et par une femme, qui n’avaient songé qu’à garantir sa frêle existence contre toutes les haines qui la menaçaient, un enfant dont la rude école de l’adversité allait peut-être faire un homme !