‹ L'Héritage de Pierre Le GrandChapitre 10 sur 66 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

LE FAVORITISME. MENCHIKOV

I. Origines historiques an favoritisme. — Mencliikov aux prises avec ses compétiteurs. — Conflit aigu. — Création du Conseil Suprême. — Caractère et conséquences (le la réforme. — Défaillances périodiques du pouvoir absolu. — Effacement de Catherine. — L'autocratie et le favoritisme menacés. — La revanche de Menchikov. — IL La succession de Catherine. — Agitation en faveur de Pierre Alexiéiévitch. — Projets de mariage. — Interventions du Danemark et de l'Autriche. — Le comte de Rahutin. — Mlle Krahmcr. — Pierre Alexiéiévitch, tiancé à Mlle Menchikov. — Triomphe du Favori. — Mort de Catherine. — Son testament. — Avènement de Pierre II. — III. Bilan général du règne. — La part de Catherine. — Néant et fange. — Comment la Russie ne l'a pas suivie dans cette chute. — Le pays et ses ressources naturelles.

— Éléments de force et causes de faiblesse. — La réforme sans le réformateur. — Impuissance du pays à la soutenir. — Embarras financiers. — Economies imposées. — On sauve la façade. — L'Académie des Sciences. — Prestige extérieur. — La diplomatie de Pierre le Grand. — Situation européenne. — L'alliance française. — Causes de son avortement. — Louis XV et Elisabeth.

— Menaces de guerre. — L'alliance autrichienne. — Adhésion de la Prusse.

— La première Triplice. — Bases de sa formation et vues d'avenir. — Résumé.

— Développement intérieur et extérieur ralenti mais non interrompu. — L'évolution continue.

Complément naturel, dans sa forme définitive, du gouvernement féminin, le favoritisme a, en Russie, double visage. Les Lœwenvsolde et les Sapiéha n'en montrent qu'une face, la plus vile. Avec Menchikov, avec Patiomkine plus tard, le type s'élève au rang d'une force politique et sociale et devient un rouage essentiel de la machine gouvernementale. Ce rouage, le régime autocratique tendait déjà à le produire. J'ai indi-

LE FAVOr. ITISME 23

qué(l) l'espèce de dédoublement de sa personne auquel, un peu par fantaisie mais un peu aussi par nécessité, Pierre s'était prêté, en voulant que tantôt Romodanovski et tantôt Menchikov^ lui-même se substituassent à lui dans l'exercice de quelques-unes des fonctions fondamentales de la souveraineté. En l'absence de corps d État susceptibles de prendre leur part des charges multiples qui lui incombent partout, isolé et concentré en lui-même, le pouvoir suprême croulait ici sous leur poids, lùt-il représenté par une individualité exceptionnellement puissante. Catherine et ses successeurs immédiats n'essayèrent même pas de porter le fardeau et il retomba de luimême sur les épaules les plus proches. Au lendemain de la mort de Pierre, Menchikov n'eut qu'à faire ce qu'il avait fait dix fois pendant les absences ou les distractions du souverain défunt. Le lendemain comme la veille, dressés à une obéis sance passive, les organes administratifs, Sénat, collèges, bureaux de toute catégorie, se montrèrent également incapables de toute initiative. Menchikov y suppléa et il gouverna comme par le passé. Il fut le maitre.

A (piel titre? Comme substitut toujours de la volonté et de l'autorité souveraine, sans que cette émanation du pouvoir absolu fut inscrite dans aucune loi. C'est l'essence même du favoritisme, partout où l'histoire la vu se produire.

La mise en pratique de ce régime n'alla pas sans encombre. Du vivant de Pierre, quand le Favori faisait la besogne du Souverain, celui-ci était derrière lui pour ratifier les décisions arbitraires et les procédés sommaires de son aller e<jo. Catherine se montra disposée à imiter son époux à cet égard, mais elle n'avait pas la poigne de fer du Réformateur et elle avait un entourage où Menchikov rencontra des compétiteurs. Le duc de Ilolstein affirma dès le premier jour des prétentions rivales et peu de dispositions à s'accommoder des allures altières qui. chez l'ex-garçon pâtissier, allaient naturellement en grandissant. Bassewitz s'employait activement h exciter les ambi-

(li Pierre le Grand, p. 189.

lions et les susceptibilités de son maître, Menchikov, dont je n'ai plus à refaire le portrait, manquant et de la souplesse et du tact, qui eussent été nécessaires pour en conjurer l'elTet. Comme il présentait un jour au prince son fils âgé de huit ans, le gamin se levant au cours de l'audience, toute l'assistance du duc en fit autant, sans que le Favori jugeât à propos de trouver excessive cette marque de déférence. L'incident fit scandale. D'autres résistances s'accusèrent. Vaincus dans la journée du 28 janvier, mais non conciliés, les Galitzine et les Dolgorouki n'abandonnaient pas leur rêve d'oligarchie constitutionnelle. L'histoire de la vie intérieure du pays tient en partie dans les péripéties de cette lutte.

On la vit aboutir vers la fin de 1725 à un conflit aigu. Une recrue de la dernière heure parmi les collaborateurs allemands de Pierre, l'ingénieur Miinnich, destiné dans un avenir prochain h un grand rôle, était obscurément occupé en ce moment à la construction du canal de Ladoga. A défaut d'autre main-d'œuvre on lui donnait des soldats, et il en réclamait 15,000 pour l'année 1726. Le Sénat était sur le point de faire droit à sa demande, quand Menchikov prit sur lui d'avertir la haute assemblée qu'elle ne pourrait disposer d'un seul homme, quelque décision qu'elle put prendre. Cette façon de trancher les questions était entièrement conforme aux précédents; mais, Pierre manquant pour la sanctionner, l'effet (ut cette fois tout autre. Le Sénat fitmine de s'insurger. Quelquesuns de ses membres parlèrent de ne plus paraître aux séances et le bruit courut en ville que le mouvement de révolte ainsi provoqué ne s'arrêterait pas là. Campredon se crut à la veille d'une nouvelle révolution. Il voyait en perspective un gouvernement u établi sur le pied à peu près de celui d'Angleterre » , et croyait savoir que le projet en était dressé et envoyé secrètement â l'armée d'Ukraine « d'où viendrait le premier coup " . L'idée d'une réforme dans le sens constitutionnel demeurait effectivement dans l'air, le parti holsteinois et le parti oligarchique essayant de lui donner corps chacun à sa façon. Au Sénat même, les débris de la Staraïa znai (vieille aristocratie)

Page 1