‹ L'Héritage de Pierre Le GrandChapitre 11 sur 66 · LE CO^'SEIL SL'PRKME · texte numérisé non relu

LE CO^'SEIL SL'PRKME

décimée par la réforme s'entendaient avec quchiues parvenus tels que lagoujinski pour trouver insupportable le despotisme du Favori.

Menchikov fut effrayé et assez adroitement se prêta à un compromis, qui, comme la ])luj)art des transactions de cette nature, s'opéra sur le dos de rassemblée, cause première du conflit. Le 3 février 172() un oukase décréta l'établissement d'un Conseil Suprême secret [Viérkiior'nyi 1 dïnyï Soviet)^ de neuf membres qui désormais prendrait en main les affaires d'Etat les plus importantes d'ordre intérieur ou extérieur. Les étrangers eurent de la peine d'abord à saisir le sens de cette création. Campredon y vit l'œuvre de Menchikov lui-même et de Tolstoï, destinée à raffermir lautorité ébranlée de Catherine et leur propre pouvoir, mais non sans quelque contradiction, il s'obstina à y deviner aussi un acheminement au régime anglais ou suédois (1). C'était bien un compromis transactionnel (2). La slaraïa znat eut dans ce nouveau corps, avec Apraxine et Dmitri Galitzine, une représentation capable de satisfaire provisoirement ses ambitions et ses rancunes et le duc de Holstein y voisina avec Menchikov et Tolstoï. On se partageait le pouvoir, sans avoir pris soin d'ailleurs d'en définir exactement les limites. D'où en partie l'incertitude de l'opinion contemporaine, qui trouve un écho aujourd'hui encore en de savantes polémiques.

Mais en somme on n a\ ait fait qu'un changement de noms et de personnes. L'événement correspondait à une mainmise du nouveau Conseil sur les trois fonctions, législative, executive et judiciaire, que le Sénat exerçait jusqu'à ce jour et dont il ne conserva que des miettes. La réforme avait ainsi le caractère d'une simple substitution. Dans l'organisation, qu'il tenait de Pierre, le Sénat lui-même existait déjà, en effet, à 1 état de Conseil restreint, plutôt (]ue de Chambre. H ne comptait que onze membres et, en fait, la plupart exerçant

(1) Dépêctie du 26 février 1726, Aff. l'.tr., Russie.

(2) Voy. Tr.\tciikvski, Histoire de Btts.ue, 1895, II, 153. Kmoctcbevski, Cours lithographie' d'Histoire russe.

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d'autres fonctions, les présences réelles se réduisaient à trois ou cin(j au plus(l). Il garda maintenant encore, théoriquement, une certaine initiative en matière de législation; seulement il eut ù soumettre ses projets au Conseil, au lieu de les adresser, comme par le passé, à l'Impératrice. De même dans le domaine de l'administration et de la justice administrative, où ses attributions restèrent, en principe, très étendues, le Conseil lui enlevant seulement les hautes parties de cette large compétence. Aucun texte n'en régla d'ailleurs la répartition, si bien qu'au premier moment il y eut doute, jusque parmi les intéressés directs, sur la réalité de cette diminiitio cnpiti'.s. Un oukïise posté)ieur, daté du 9 février, augmenta l'incertitude, en ordonnant expressément au Sénat de ^t demeurer dans le même état et dignité » ; et, dans la correspondance officielle, l'assemblée conserva le titre de u Sénat gouvernant ' . On ménageait la transition par des touches et des retouches discrètes : oukase du 7 juin 17:27 réduisant la compétence des Sénateurs, dans les affaires criminelles; oukase du -21 juin 1727 leur enlevant l'administration de la Petite-Russie. Et ainsi de suite. Dans les circonstances qui présidèrent à l'éclosion et au développement du nouvel organe, il y avait à la vérité le germe d'une réforme autrement importante et presque d une révolution, en effet. Considérés de plus près, le Conseil et son fonctionnement apparaissent comme le produit du travail intérieur que le régime autocratique subissait ici depuis des siècles sous la double influence de son omnipotence théorique et de sa débilité réelle, l'antagonisme du pouvoir personnel et du principe représentatif déterminant dans son sein des décompositions successives, dont le conflit actuel et sa solution n'étaient qu'un exemple, comme dans le passé la création de divers Conseils spéciaux, qui, à toutes les époques, duient se substiteur aux défaillances périodiques de l'absolutisme. (2) Et l'absolutisme représenté par Catherine menaçait de succomber définitivement dans cette autre lutte plusieurs fois séculaire.

(1) FiLiPPOV, Histoire du Sénat, 1895, p. 214 et suiv.

(2) Sercuiéiévitch, Leçons ^iir Vhistoire du droit russe, 1883, p. 840.

LES DEFA1LLA>^CKS l>K 1/ A nSOLl TIS M K 27

Les procès verbaux des séances tenues par le nouveau Conseil contiennent, à cet ('(jard, des rensei({nenient instructifs. Le 23 décembre 1725, après avoir déiiljéré bors de la présence (le S. M., les membres du Conseil passaient dans les appartements de 1 Impératrice et — y écoutaient d'abord le carillon d une pendule récemment acquise. Sa Majesté daignait ensuite j)rendre connaissance d'un rapport, dont la lecture durait une demi-lieure, et elle s'en allait diner, en invitant les conseillers à sa table. Elle avait donné aux affaires tout Icff-ort dont elle était capable. L'année suivante, du l"" janvier au G mai, date de sa mort, elle n assista pas une seule fois aux réunions du Conseil (1 .

Ainsi exercée, l'autocraiic devenait la plus irréelle des fictions. Et cette fiction même, le Conseil s'arrangea bientôt pour la réduire jusque dans ce qui subsiste le plus longtemps de toutes les réalités condamnées à disparaître : soit dans la formule du serment à prêter par les Conseillers, soit dans les oukases émanant d'eux, Catherine ne fut jamais désignée comme autocralrire.

Car ils eurent ou ils se donnèrent le droit de légiférer moiu profjrio. La question a été, il est vrai, et est encore controversée; mais un oukase du 4 août 1726, înodific parle Conseil, après (pi'il eut été revêtu de la signature de la .'souveraine, semble trancher le débat. La mesure lut prise en l'absence de Menchikov et dirigée contre lui, notammentcontre la pratique des dispositions verbales avant force de loi, dont le Favori s'était attribué le privilège. Elle n'en est que ])lus significative. D'après la lettre, les oukases du Conseil furent toujours nominatifs, rendus au noms de llmpératrice, qui était censée présider toutes les réunions, mais nous savons ce que valait cette supposition 2).

(1) Procès-vcrljatix puhliés dans le Sbornik, LV, 586, I.XIII, l-VT^?. Cmnp. FiLippov, loc. cit., p 49-50.

(2^ Les idées de M. Filippov que j'adopte sur ce point ont été. comliattucs jiar M. Alexiéiev, qui avait paru d'abord les parlaper dans son Histoire du lirait politique russe, 1895, mais qui s'est r;in{;é depuis à une opinion contraire. \oy. sa l>ro( hure : La légende des tcndanre.: oUijarchiques du Conseil Suprême, 1896.

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Lusurpalion ainsi mise en pratique finit même par recevoir une consécration absolument légale et incontestable dans le testament de Catherine, celui -ci déférant au Conseil, pendant la minorité de Pierre 11, la Régence, « avec le pouvoir entier du souverain autocrate. » Et le premier usage que les Conseillers firent de ce pouvoir consista à ne tenir aucun compte des autres dispositions suprêmes de la Souveraine. Mais, entre temps, la bataille qui paraissait tourner contre le favoritisme lui-même, comme émanation directe du pouvoir personnel, et semblait devoir l'exclure des destinées futures du pays, avait fourni àMenchikovl occasion de la plus brillante des revanches; si bien qu'il se trouva à même un instant de balancer encore la fortune de ses adversaires et de revendiquer contre eux tous ses anciens avantages.

Le choix auquel les partisans de Catherine s'étaient portés en lui attribuant le pouvoir suprême ne tarda pas à apparaître à leurs yeux avec son véritable caractère, qui était celui d'un expédient extrêmement précaire. Elle approchait de la cinquantaine, et sa santé, déjà fortement ébranlée, réclamait des ménagernents auxquels elle refusa de songer, se ruant au plaisir et à la débauche sous toutes les formes. Il fut évident bientôt que de ce train elle n'irait pas loin, et l'éventualité de sa mort prochaine était pour mettre les auteurs de sa fortune dans le plus cruel embarras. Que l'héritage allât, pour le coup, au fils d'Alexis ou à l'une des filles de Pierre, les Menchikov et les Tolstoï s'en jugeaient également menacés. La duchesse de Holstéin avait un mari qui ne leur promettait rien de bon. Sa sœur, Elisabeth, après qu'on eut vainement cherché à la marier en France — je reviendrai sur cet épisode — trouva en 1726 un parti infiniment moins brillant, et ce fut encore dans la

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maison de Holsteiii. Son fiancé, cousin germain de son beauf rc'ie, frère d'un des iiomhrcuv candidats au trône de Courlandc etévèque de LuWeck, à délaiU de mieux, mourut avant d arriver à l'autel, et le problème resta entier. L'homme qu'elle finirait par épouser un jour au lautre j)Ourrait bien être aussi un ennemi. Ostermann, le futur jjraiid homme d'Ltat, qui commençait à percer, donna peu après la plus terrible alerte au Favori et à ses amis en proposant d unir les deux branches rivales de la descendance de Pierre par un mariage entre la tante et le neveu, entre Elisabeth et le fils d'Alexis. L Église se mit en travers ; mais la combinaison ne faisait que trahir, dans sa bizarrerie, une conviction qui s'imposait h tout le monde, à savoir que les droits du jeune prince ne pourraient être méconnus une seconde fois. Comme le clergé, le peu[)le voyait en lui l héritier légitime. L'archimandrite de Nijni-Novgorod, Isaïe, priait publiquement " pour notre Souverain, Pierre Alexiéiévitch" , et, interpellé à ce propos, répondait : " Coupez-moi la « tête, je n'agirai pas autrement; c'est notre Souverain, et « Ihérilier. " Au bureau de la police d'I'^tat, vestibule de la Chambre des tortures, on amenait tous les jours des hommes et des femmes coupables d'avoir manifesté des sentiments analogues (1).

L'injonction faite aux église de nommer les deux Tsarevnv avant le Tsarévitch dans les prières publiques, la préséance accordée au duc de Holstein sur le petit Pierre dans les cérémonies officielles, ne servaient qu'à irriter les esprits, hantés toujours par lidée d'une intervention de la force armée, qui, cette fois, s'exercerait pour le bon droit. On reparlait de l'armée d'Ukraine. On la disait en marche.

Le coup de force par lequel, au cours de I 7:2() , Menchikov s'avisa de tenir tête à Maurice de Saxe en Gourlande et de s'y établir à sa place eut certainement pour cause cette situation incjuiétante. .) aurai à dire [)lus loin comment l'aventure tourna mal pour les deux compétiteurs. Mais Menchikov ne tarda pas

(1) SoLoviov, Histoire cic Russie, XIX, 87.

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à trouver pour lui-même un lot beaucoup plus avantageux. L'avènement possible au trône de Russie d'une des filles de Catherine menaçait aussi le Danemark, à cause du différend schleswigois. Incapable de conjurer le péril par ses propres forces, le ministre danois, Westphal, s'adressa à son collègue d'Autriche. Pierre Alexiéiévitch était neveu de l'Impératrice d'Allemagne, ce qui faisait au représentant de l'Empereur une situation privilégiée. Appartenant à une ancienne famille bourguignonne, allié par sa mère à la maison de Holstein (elle était une princesse de Holstein-Wiesenbourg, d'une branche de cette maison établie en Saxe et en Silésie), le comte de Rabutin avait un pied dans les deux camps et arrivait ainsi à exercer une grande influence. Il imagina, pour tout concilier, unaccommodement plus singulier encore que celui dont Ostermann s'était avisé.

Menchikov avait deux filles pour lesquelles il concevait des prétentions très hautes. II venait de refuser pour la cadette un prince d'Anhalt-Dessau, en alléguantque la mère de l'épouseur était de trop basse extraction. On la disait fille d'un apothicaire. L'aînée, Marie-Alexandrovna, aussi belle et gracieuse que modeste, au témoignage des contemporains, était promise depuis 1721 à Pierre Sapiéha. Elle adorait son fiancé, ce qui ne faisait pas le compte de Catherine et l'engageait à retarder le mariage. Brusquement, l'Impératrice se décida à rompre cette union en réclamant le fiancé pour sa nièce Skavronskaia, qui promettait sans doute de moins tenir à ce mari. Sapiéha accepta le troc avec une docilité parfaite, mais Menchikov gronda, parla d'un dédommagement qui lui était dû, et Rabutin se trouva à propos pour lui suggérer l'idée d'en demander un, dont peutêtre le Favori, quelque extravagance qu'il eût dans ses ambitions, ne se fût pas avisé. Le projet aurait passé pour fou dans tout autre pays; mais le subtil diplomate connaissait son monde. Mademoiselle Krahmer reçut 30,000 ducats pour appuyer la chose auprès de l'Impératrice (1) et en mars 1727 la nouvelle

(1) GuTCHERBMOv, OEuvtes, IS9S, II, 172; Dolgoroukov, Mémoires, I, 10.

MAT, lE MENCHIKOV 31

se repandit à Pétersbourg que Pierre Alexiéiévitch était désigné comme héritier par le testament de la Souveraine et (ju'il allait épouser Mademoiselle Mencliikov , le père de celle-ci recevant à cette occasion, de l'Empereur Charles VI l'investiture du duché de Cosel, en Silésle, avec admission (lan> le collège des princes souverains de l'Empire.

Les deux Tsarevny eurent beau se jeter aux pieds de leur mère en la suppliant de ne pas infliger cette injure au sang des Homanov. Mencliikov 1 emporta, soutenu ostensiblement par le chef du parti airistocratique, Dmitri Galitzine, qui n'apercevait pas d'autre moyen d'assurer 1 avènement du fils d Alexis. On devine la colère et la terreur de Tolstoï, qui se voyait trahi par son ami et livré à des représailles certaines. Il essava une résistance désespérée. Éconduit par Apraxine toujours pusillanime, privé du concours de lagoujinski que Menchikov avait eu la prudence d'éloigner sous le prétexte d une mission en Pologne, il ne trouva que des alliés de peu de valeur : Boutourline et Dévier ( l). Encore ne s'entendirent-ils pas. Dévier penchait pour Anne Petrovnaqui, disait-il, ressemblait à son père, et Tolstoï préférait Elisabeth, reprochant à la Duchesse de Holstein son mari, qui ne considérerait sans doute le trône de Russie que comme un marchepied pour celui de Suède. Stockholm gardait encore du prestige à Pétersbourg! Aucun n osa faire auprès de Catherine une démarche décisive. Ils se renvoyaient la commission. Des jours et des semaines s'étaient passées dans l'inaction, (juand le l(> avril 1 727 Catherine tomba malade. Le 8 mars déjà Lefort avait écrit en son français barbare : « La Tsarine doit être sévèrement attaquée d'une enflure « aux jambes qui monte h la cuisse et qui ne signifie rien de « bon. On tient cela pour une cause bacchique (2) » .

La force que le futur beau-père du futur Empereur tenait de de sa situation se manifesta en cette occasion, comme aussi le néant où les corps d État, quels qu'ils fussent, tombaient ici,

(1; Le vrai nom de cet aventurier portugais parait avoir été de Vieira. V. Bil- BASSOV, Notes sur l'édition russe du livre de Helbig, 1899, p. 111. (2; Herrmann, /oc. cit., IV, 487.

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aussitôt qu'en dehors de leur train ordinaire, des circonstances exceptionnelles sollicitaient leur intervention. Menchikov mit le Conseil Suprême dans sa poche, lui dicta ses volontés. Il fut entendu que Pierre Alexiéiévitch serait mineur jusqu'à 16 ans et aue son beau-père exercerait jusque-là, en fait, la Régence qui, en droit, dev^aitappartenir au Conseil. A la majorité de leur neveu, les deux Tsarevny, Anne et Elisabeth, recevraient chacune 1,800,000 roubles et partageraient les diamants de leur mère.

Tolstoï jugea la partie perdue et se tint coi. Mais Menchikov n'ignorait rien de ses agissements antérieurs et il profita de quelques imprudences qui échappèrent à Dévier, pour frapper tous les fauteurs du complot. Il avait d'ailleurs d'anciens comptes à régler avec le Portugais, dont il était devenu le beau-frère à son corps défendant. (1) Il le fit arrêter. L acte d'accusation, auquel le malheureux eut à répondre, est un modèle de la procédure criminelle du temps. On lui reprochait : de n'avoir pas, en présence des Tsarevny témoigné une tristesse suffisamment décente à l'occasion de la maladie de Sa Majesté; d'avoir entrepris malicieusement d'égayer la nièce de l'Impératrice, qui pleurait, en l'engageant à essuyer ses larmes et en la faisant danser. Il s'était laissé aller encore à des familiarités inconvenantes avec le Tsarévitch, s'asseyant sur son lit et lui parlant à l'oreille. Il avait été même jusqu'à le plaisanter sur sa fiancée, disant qu'il lui ferait la cour et le rendrait jaloux. Une des Tsarevny entrant à ce moment dans la pièce, il ne s'était pas levé, mais lui avait dit : « Pourquoi te chagrines-tu? Bois un verre d'eau-de-vie. »

Toutes ces charges ne servaient que de prétexte, on le devine bien, pour amorcer une instruction dans les formes usuelles, estrapade et knoute. Conduit au zastiénok, Dévier avoua ses conciliabules avec Tolstoï et Boutourline. Ce dernier, puissamment apparenté, en fut quitte pour un exil dans ses terres. Les deux autres, privés de leurs charges, titres et biens,

{i) Pierre le Grand, li. %kQ.

MORT DK C\rilElii:NE I" 33

durent prendre le chemin de la Sibérie, Dévier après avoir reçu encore, sur un ordre exprès de Menchikov, quelques coups de knoute supplémentaires (i).

Mais la complicité des deux Tsarevnv paraissait également acquise au complot. Le ducde Holstein, effrayé, s'empressa de négocier un accommodement par 1 entremise de Bassewitz, et Menchikov se njontra conciliant, consentant à ce que les princesses reçussent de suite deux millions à partager entre elles et ne fussent pas oubliées dans Tordre de succession à établir pour 1 avenir. Le duc eut même la promesse que Ton confirmerait les anciennes conventions par lesquelles Pierre s'était engagé à appuyer éventuellement ses droits à la couronne de Suède. Tout cela dut se trouver dans le testament de Catherine, dont Bassewitz entreprit une nouvelle rédaction, Menchikov prenant sur lui de la faire signer par 1 Impératrice. Enfin, sur le million accordé i\ la Duchesse de Holstein, le favori réclama pour lui-même 60,000 roubles, ne se doutant pas qu'il aurait à répondre avant peu de cette petite co(|uinerie.

Ces événements se passaient dans les premiersjours de mai. Le 6, Catherine succomba et aussitôt, le testament garantissant en effet les droits d'Anne et d'Elisabeth, pour le cas où Pierre Alexiéiévitch mourrait sans postérité, fut lu en présence de la famille impériale, du Conseil Suprême, du Sénat, du Svnode et de la Généralité. 11 violait ouvertement la loi établie ])ar Pierre le Grand pour la désignation de l'héritier, comme aussi la loi naturelle, en ne faisant aucune mention des filles légitimes d'Ivan, le frère aîné, auxquelles les bâtardes du frère cadet se trouvaient substituées. Sapiéha, qui n'avait pas quitté le chevet de l'impératrice mourante, affirmait de plus qu'elle n'avait rien signé (2). Mais aux yeux de la {jrande majorité, il suffisait que les droits du fils d'Alexis fussent enfin reconnus. On acclama le nouvel Empereur, comme on avait acclamé

(1) A ffa'ro Dévier aux Arcliives d'État à Mns(-ou. Conip. Soloviov , Inc. cit. XIX. 95; KoSTOiMAROV, AIi)iio(jrap/iiis, XIV, 353; Aladink, liioc/raplne de Boutourline dans rAiitir/uilé russe, 1878, XXllI, 162.

(2) siioiiMK, 111, 473.

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Catherine, et le peuple accepta cet autre règne comme il avait accepté le précédent, sans demander pourquoi. Le secrétaire du cabinet impérial, Makarov, annonça l'événement au personnage le plus important de Moscou, le vieux comte Moussine- Pouchkine, par une lettre curieuse, où Pierre II paraît bénéficier à la fois d'une désignation testamentaire, d un vote lui conférant la souveraineté et d'un droit d'hérédité : t D'après le « lestament de S. M. l'Impératrice défunte, élection a été faite « d'un nouvel Empereur en la personne de Vhérhier du trône, Il son Altesse le Grand-Duc Pierre Alexiéiévitch. " (l)

Le règne de Catherine avait duré deux ans et deux mois. J ai maintenant à en établir rapidement le bilan général, au double point de vue de la politique intérieure et extérieure.

La part personnelle de Catherine v est mince, ainsi que je l'ai indiqué déjà ; bornée, pendant les premiers mois, à une distribution de récompenses et une suite aussi de mesures réparatrices, en faveur des nombreux titulaires de grands ou petits rôles dans les drames du règne précédent. On vit ainsi paraître à St-Pétersbourg tout un peuple de revenants : Cliafirov, Skorniakov-Pissarev, Lestocq, et les moines du monastère de Souzdal, compromis dans laffaire d Eudoxie et les amis de l'infortunée princesse et les parents du malheureux Gdébov (2). Ouchakov, le bourreau de Mons et de ses complices, fut chargé maintenant de faire revenir de Sibérie la confidente des amours coupables où Catherine avait risqué sa fortune, Matrena Balk et ses enfants. Le secrétaire de l'amant supplicié, Stoliétov, le fou Balakirev impliqué dans le tragique procès, quittèrent les travaux forcés, en même temps que les

(Ij SoLoviov, XIXj 98.

(2; Pierre le Grand, p. 266.

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documents se raj)portant h cette cause célèl)re étaient mis sous scellés, à rexccplion d'une lettre, sans doute particulièrement compromettante — <|ni lut lirulée (1).

Eudoxie seule ne bénéficia pas de la clémence impériale. On lui fit quitter, il est vrai, le monastère où elle était enfermée, mais pour lui donner une prison plus sûre à la forteresse de Schliisselbourg, et guère moins douce. Des crédits suffisants fuient alloués à la vérité pour son entretien ; mais ils n'empochèrent pas qu'elle n'eut à souffrir de la faim. Ils fondaient entre les mains des geôliers, et Catherine manqua de loisir pour en surveiller l'emploi.

Elle s'amusait. Et, quand elle se mêlait même des choses du gouvernement, celles-ci n'v gagnaient pas trop. Comme nous l'avons vue assistant à l'exercice de ses soldats, elle se piqua aussi d'inspecter sa flotte et même de présider à des nianœu. vres en mer. Mais le grand amiral Apraxine ne s'en apercevait pas moins que ses matelots manquaientd uniformes, quelquesuns même de chemises. Les bâtiments vieillissaient et n'étaient pas remplacés. Pendant tout le cours du règne on ne mit à la mer que deux vaisseaux de ligne. En 172G, désarmements furent ordonnés, mais l'argent fit défaut ])our les exécuter. L'amiral fut obligé d'avancer 2,00j0 roubles de sa poche pour les besoins les j)lus urgents ['2]. Pierre avait trouvé dans la captive de Marieuboiirg la compagne qui convenait à ses goûts et à ses. habitudes; mais elle ne fut jamais à ses côtés qu'une plante grimpante sur un tronc puissant. Le chêne tombant, elle tomba au néant ou à la fange.

En imaginant que la Russie la suivrait dans cette chute, les observateurs contemporains s'abusèrent sur ce (|ui avait fait la substance et la grandeur du règne précédent, liénergie fougueuse et la vigueur héroïque du Réformateur s'v étaient exercées sur un organisme vigoureux déjà par lui-même et capable de subsister et même de grandir encore, en tirant de son propre fonds des éléments de force et de croissance.

'1; SiÉMiÉvsRi, Catherine Alexieiei'iui, 188t, p. 24.5. ;2) ViÉssiÉi.^ro, Hiitoire de la /lutte, 1893, I, 78.

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L'impulsion, qui d'un bond avait fait franchir au pays des étapes de pro^jrès se mesurant ailleurs par des siècles, parut absente maintenant, certes. La masse du peuple, n'ayant rien compris aux réformes, n'avait ni le désir ni la possibilité de garder dans cette voie, dont elle n'apercevait pas l'aboutissement, une allure dont Pierre lui-même arrivait à se lasser. Et, pour continuer l'œuvre personnelle du Réformateur, ses héritiers naturels en dehors de Catherine, Mencliikov en tête, manquaient à la fois d'idées directrices et même de connaissances techniques. 11 les avait mis au travail comme il s'y était mis lui-même, sans préparation ni accord établi entre la besogne à faire et les aptitudes; sans qu'il eût pris la peine aussi d'initier ses collaborateurs au plan général de l'édifice qu'il se proposait de construire. La plupart ignoraient le sens réel comme l'objet final des menus détails qu'on les chargeait d'exécuter. La plupart étaient enfin des aventuriers, ne voyant dans cette besogne qu'un gagne-pain ou un instrument de fortune. Livrés à eux-mêmes, ils allèrent à ce qui les intéressait le plus, et firent surtout de la politique de cour.

Le règne de Catherine L® marqua ainsi un temps d'arrêt dans l'évolution commencée. Mais peut-être ne fut-ce pas un mal. Il semble bien, en effet, que par ses proportions colossales et son éclat le génie de Pierre ait masqué l'incapacité du pays à soutenir pour le moment, dans son ensemble, cette civilisation dont on l'écrasait. De même, dans l'aménagement du nouvel ordre des choses, certains défauts d'une conception trop hâtive avaient échappé à la vue et se révélaient après coup. Il y avait dans ce pays, je l'ai dit, et un avenir prochain devait le montrer, des ressources énormes, mais peu propres encore à être utilisées selon les formules savantes des économies occidentales ; des vies humaines disponibles, des courages et des dévouements à profusion, mais peu de bourses bien garnies; plus d hommes prêts à se faire tuer pour le souverain que de contribuables capables de mettre ne fût-ce que quelques roubles dans son trésor. La confiance robuste du Réformateur dans le développement rapide d'une industrie et d'un commerce créés

ADMlNISir.ATIOX ET FINANCES 37

de la veille recevait des démentis cruels. Loin daujjmenter, les revenus paraissaient en voix de décroissance alarmante. On arrivait avec peine en 1725 à dix millions de roubles — une misère pour le grand État européen qu il s'agissait de maintenir sur pied. Et au cours des années suivantes on devait tomber a huit millions! Le phénomène s'explique aisément si on tient compte de la répartition contemporaine des forces sociales et économiques. La classe industrielle et commerciale n'y figurait en 1722, date de la première révision, que pour 2,9 "!„, soit 172,000 âmes sur 6,000,000 environ, formant la population des provinces de la Grande Russie. La période quinquennale suivante ne devait accuser à cet égard, qu'un progrès insignifiant, les chiffres respectifs ressortant à 195,000 et 6,400,000. Pour l'ensemble de l'Empire, cette statistique combinée avec les données recueillies par un diplomate contemporain, Vockerodt(l), donne un résultat encore moins flatteur. La noblesse, les fonctionnaires et le clergé représentant 3,8 °/„, 1,5 "/„ et 2,3"/,, dans un total de 15, 135,000 habitants, on ne trouve que 2,6 "|„ pour la part contributive de la bourgeoisie. Et le reste? Le reste, soit près de 90 °|„ — c'étaient les paysans. Or cette dernière classe, la seule vraiment productive, se montrait accablée précisément par le nouveau train d'existence imposé au pays, et hors d'état d'en supporter le poids. En 1724 déjà il y eut un million en retard sur le revenu de la capitation, soit 25 °|„. Le système administratif inauguré par Pierre I" était fait lui-même pour rendre plus lourde la charge disproportionnée des impôts pesant sur ces contribuables uniques. Ce système avait à la base deux élé. ments d'origine et de valeur très différentes : l'organisation collégiale et 1 appel au concours des forces locales, venant l'une de l'étranger, l'autre de la tradition nationale. Le premier se montra absolument vicieux dans la pratique, et, en l'éliminant, les héritiers du grand homme ne firent qu'obéir à l'instinct de conservation ; le second pouvait et devait donner de

1^ Mu.i.tland tinter Peter dent (jross'en, iS72. Etude contemporaine, publiée par Herrniann.

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bons résultais dans l'avenir, mais, en l'absence de Pierre, les applications qu'on essaya d'en faire parurent prématurées. Sur ce point comme sur beaucoup d'autres, la réforme sans le Réformateur ressemblait à une machine dont on aurait enlevé le moteur.

Avec le {jénie, Pierre avait la foi qui soulève les montagnes. Ces miracles ne durent jamais. On a supposé que la nationalisation progressive des institutions administratives empruntées au dehors faisait partie du plan général conçu par le Réformateur (1) et je veux bien lui en faire honneur, quoiqu'il n'ait rien fait voir de ses intentions à cet égard; mais à lui seul ce problème dépassait les capacités de ses successeurs, ils eurent un sentiment assez juste de la situation dont ils héritaient. Une commission fut établie sous la présidence deDmitri Galitzine pour examiner l'état des villes et des campagnes et remédier aux défauts d'une fiscalité mal agencée, qui les précipitait à la ruine. Le trop grand nombre de fonctionnaires s'occupant de la répartition des impots, la rigueur des exécutions, la tyrannie exercée par les autorités locales, les inconvénients résultant du cantonnement de larmée dans les districts furent signalés avec raison par elle comme autant de causes d'un épuisement qui allait en s'aggravant. Le remède fut plus difficile à trouver, et on n'eut pas le temps de le chercher. Les intrigues de cour, la lutte des partis en présence absorbèrent les esprits. On se battit pour ou contre Menchikov, et, entre deux combats, on n'imagina, pour se tirer d embarras, qu un retour peu glorieux à la pratique du xv!!" siècle, alors que les voievodes étaient à la fois, dans leurs provinces, administrateurs, juges et collecteurs d'impôts. Dans la tradition de cette époque, ils portaient, à la vérité, le nom de " loups dévorants » ; mais ces choses s'oublient volontiers à l'heure des recommencements, dont l'histoire de tous les pays est coutumière. On ajouta des potences pour les concussionnaires et les exacteurs et on espéra, moyennant cette précaution, empêcher le renouvellement des

(1) V. MiLioi Kov, Les Finances de la Russie, 1892 p. 672, 730.

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abus. La situation ne s'amcliorant pas, les recettes continuant à baisser, on se rési(}na à réduire les dépenses. Non seulement on renonça à achever la maison selon le plan apparent du génial architecte, qui l'avait rêvée si grande, mais on inclina à en sacrifier certaines parties déjà édifiées ou en voie de construction. Jusque dans le domaine de l'instruction publique, cette pierre d'angle de l'édifice civilisateur, le mot d'ordre fut d'appliquer la plus sévère économie, et, en octobre 172(3, un oukase décréta la fusion des écoles laïques avec les séminaires ecclésiastiques, anéantissant d'un trait de plume une des créations les plus essentielles de la réforme l).

La façade seule, bâtie par Pierre le Grand un peu en trompe- Tœil, subsista intacte, avec son aspect décoratif. Catherine 1'" sembla même, à ce point de vue, faire honneur aux fières paroles par lesquelles elle avait inauguré son règne, disant qu'avec l'aide de Dieu elle espérait achever tout ce que son époux avait commencé. Elle acheva l'établissement de l'Académie des Sciences, (|ue le grand homme laissait à 1 état de projet, et, dans un pays ou les neuf dixièmes des habitants ne savaient pas lire, elle présida à l'expédition scientifique de Behring, décidée sous le règne précédent. Behring était un Danois, comme Blumentrost, le président de l'Académie, était un Allemand, et, en tirant gloire de leurs travaux et de leurs exploits, la Bussie se donnait l'air de faire la roue avec des plumes d'emprunt, en même temps qu'elle détournait d'un emploi moins ambitieux, mais plus utile, des moyens (jui, nous l'avons vu, faisaient défaut pour les nécessités les plus urgentes. Mais l'excentricité semble, sous tous les aspects et dans toutes les directions, faire partie des lois gouvernant le développement de ce pays.

A bout d'haleine et de ressources, selon les apparences, il se montrait capable en même temps de maintenir au dehors, dans son intégrité, l'héritage politique de Pierre. Les compati) SoLOviov, loc. cit. XVIIl, 298. Coinp. jNil Popov, Tatichtchev et son temps, 1861, p. 91. Procès verbaux du Conseil Suprême. Années 1726-7, passim. {Sbornik, vol. LV-LVI.)

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{jnons d'armes du lieros, Dol^orouki, Matiouchkine, Levachov, défendirent ses conqnétes en Perse. Galltzine surveilla les nouvelles frontières de 1 Empire du côté de l'Ukraine, Mengden du côté de l'Autriche, Buchholz du côté de la vSibérie. Alexis Golovkine à Berlin, son frère Ivan à La Haye, Kourakine à Paris, Lanlchinski à Vienne, Golovine à Stockholm, Neplouiév et Roumianlsov à Constantinople conservèrent à une diplomatie qui venait de naître tout le prestige qu'elle avait été capable déjà d'acquérir. En Chine même, le Comte Sava- Vladislavitch Ragouzinski fit des progrès auprès des mandarins, grâce aux Jésuites, dont il n'hésitait pas à solliciter le concours, avec la largeur de vues dont Pierre avait donné l'exemple, en promettant à la Compagnie des facilités pour le passage, à travers la Elussie, de sa correspondance et de ses missionnaires. (1) En réussissant, d'autre part, à prendre à sa solde le malheureux souverain de la Géorgie, Bakhtang, cette diplomatie révéla 1 ampleur et la variété des moyens dont elle disposait pour la solution du grand problème oriental.

A elle aussi pourtant Pierre avait légué une situation pleine d'embarras et de périls. L'Europe, on le sait, se trouva, peu après l'avènement de Catherine, divisée en deux camps. L'Autriche se joignit à l'Espagne pour enlever Gibraltar à l'Angleterre. Il y avait un projet de mariage entre Marie- Thérèse et Don Carlos, le fils aine de la seconde femme de Philippe V. Le sceptre impérial ainsi placé dans la main d un prince espagnol devait assurer rhégémonie de l'Autriche en Italie, où Parme, Plaisance et la Toscane assurées à Don Carlos s'ajouteraient à ses domaines de Naples et de Sicile. Au traité de Vienne, signé le 30 avril 1725 par l'Empereur et l'Espagne avec ces arrière-pensées, l'Angleterre répondit au mois de septembre suivant par la confédération rivale du Hanovre, où malgré ropj)osilion de Walpole, elle engagea la Prusse et la France (2). La Prusse n'y figura pas longtemps. En marge

(i) 'Bk^T\cu-KAii\i\:ys\ii, Betiilion<! diplomatù/ues avec la C/iùie, 1882, p. 117. (2) Le(;ky, /lifttoirc d' Aiujletene au wiii^siècle, 1878, I, 350. Sur l'opposition de Walpole v. Lord Ilcivey's Memoirs, I, lVO-111.

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d'un rapport que ses ministres lui présentaient sur les avantafjes de cette alliance, le roi Frédéric-Guillaume avait écrit : « Je suis la fiancée pour laquelle on danse. Aussi je veux avoir K quelque chose de réel en retour, sinon personne ne m'aura.» Il varia h l'infini dans la conception de cette réalité désirable. C'étaient tantôt les prétentions de la Prusse sur Juliers et licrj;, tantôt la garantie de la succession de Mecklenbourjj, et tantôt encore une somme de :^00,000 écus par mois, sans laquelle il se déclarait hors d'état d'entrer en campa.jjne. Il fit si bien qu'on lui tourna le dos, en le décidant à changer de camp. Mais l'attitude de la Russie avait été pour beaucoup dans ses hésitations.

L'héritage politique de Pierre comprenait des relations avec l'Angleterre, sinon hostiles, du moins très tendues. Les rapports diplomatiques étaient suspendus en fait. Campredon s'employa à les rétablir. Une alliance franco-russe demeurait en préparation et elle entraînait une réconciliation avec l'Angleterre. Malheureusement c'était un édifice qu'on bâtissait sur une illusion. Catherine, après Pierre, lui donna pour base cette impossibilité : le mariage de Louis XY avec Elisabeth. J'estime que, même à ce prix, le sacrifice des intérêts naturels de la Russie partout où ils entraient en contact et en conflit, alors, avec ceux de la France, en Turquie, en Danemark, en Suède, en Pologne, ne se justifiait pas. La question de la possession du Schleswig, garantie au Danemark par la France et l'Angleterre, creusait à elle seule, un abîme de ce côté. Et le prix ne fut même jamais discuté sérieusement à Versailles. A cet égard, le dossier autheniique de cette négociation, qui a prêté à de nombreux malentendus, ne laisse place à aucun doute. Le H avril 1725, donnant audience à Campredon et lui parlant en suédois pour ne pas être comprise par son entourage, Catherine déclarait à l'envové français que u l'amitié et l'alliance « françaises lui seraient préférables à celles de toutes les autres « puissances du continent « , et ce même jour, l'Impératrice

(1) Drotsen, Gcxchichle (1er preusshchen l'olitik, 1809-1886; iv" [);nue,voî. 1, p. 406.

s'étant refusée à entrer dans des explications plus précises, Menchikov allait trouver Gampredon et mettait ouvertement sur le tapis la question du mariage, en se montrant fort accommodant sur les conditions : Elisabeth se ferait catholique! L'ambassadeur ne put que se dire très flatté par la proposition, tout en demandant un délai pour la transmettre à Versailles et recevoir des ordres en conséquence. Avant que son courrier fut de retour, la nouvelle circula à Pétersbourg d'une union projetée pour Louis XV avec une princesse d'Angleterre. Grand émoi! Mais si vif était le désir de mêler le sang de la paysanne livonienne au plus noble sang d'Europe qu'on se résignait aussitôtà un pis aller. Le duc de Holstein servantcette fois d'interprète à Catherine, Gampredon fut avisé qu'elle se contenterait du duc d'Orléans. Nouveau courrier. La double réponse qu'il rapporta, expédiée de Versailles le 21 mai, fut, hélas, pour couper court à toutes les espérances. Elle mêlait l'expression d'une reconnaissance infinie au plus catégorique des refus, à peine enveloppé dans quelques formules polies : on craignait <i l'inconvénient qu'il y aurait peut-être eu pour « la Tsarine de faire aux yeux de tous ses sujets changer de « religion à la princesse sa fille;... le duc d'Orléans avait pris " d'autres engagements... "

L'alliance se trouva enterrée le jour où on connut à Pétersbourg le sens, sinon le contenu, de cette dépèche. Les pourparlers pour cet objet qu'on s'y donna l'apparence de vouloir continuer, les projets et contre-projets de traité que Gampredon se donna le ridicule de prendre au sérieux, ne trompèrent personne en France. Si bien que, dès le 8 novembre 1725, on prescrivit à l'envové d'arrêter les frais, et, comme il s'obstinait, on lui fit savoir en décembre, qu'il n avait plus absolu ment rien à faire auprès de la Tsarine. Les diplomates russes ne cherchaient qu'à masquer leur déconvenue — et des négociations déjà entamées avec la cour de Vienne. Gampredon ne les ignorait pas, lagoujinski en parlait publiquement à la table du ministre de l'Empereur, en se promettant de «faire trembler « bientôt les Anglais et leurs amis. » En janvier 172(3 l'envoyé

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