‹ L'Héritage de Pierre Le GrandChapitre 9 sur 66 · ANNE DE COUI', LANDE · texte numérisé non relu

ANNE DE COUI', LANDE

La compagne des revanches nocturnes qu'il laissait prendre à sa femme, Anne de Gourlande, fdle du frère aîné de Pierre, Ivan, était veuve depuis 17 10, c est-à-dire depuis le lendemain de son mariage. Pierre avait bâclé cette union, entre deux courses à travers rAllemagne, non sans y mêler aussi une arrière-pensée, qui se trouva être un trait de génie. Rattachée à la Pologne par un lien de vasselage qui subissait l'usure des siècles, la Gourlande était devenue depuis longtemps une proie offerte aux convoitises d'autres voisins plus puissants. Le duc de Gourlande n'eut pas à la vérité le temps d'y conduire sa femme, étant mort en route pour avoir trop bu à son repas de noces. J'ai encore l'air de conter un rêve d ivrogne! Pierre n'en voulut pas moins que la veuve tint garnison à Mitlau. Elle s'y ennuya et se donna des prétextes pour de fréquentes apparitions sur les bords de la Xéva ou elle trouvait également à se consoler. Reinhold Lœwenwolde était son agent à Pétersbourg.

D'une famille originaire du Lunebourg, mais établie depuis le treizième siècle en Livonie, il avait servi dans l'armée suédoise, puis, après Poltava, s'était laissé engager à suivre la fortune du vainqueur. Très doué pour l'intrigue, il se servit de la duchesse de Gourlande pour se faire une place à la cour et la servit en mettant à sa dévotion tout un parti, dont la princesse Volkonskaïa, née Bestoujew, très remuante et très influente personne, formait le centre. Anne Ivanovna, (jue son douaire de Gourlande ne nourrissait guère, avait de pressants et continuels besoins d'argent, et ses amis s'employaient à y subvenir en réduisant à la partie congrue ses sœurs qui criaient misère (I). Ayant obtenu à la faveur de ce manège ses grandes et ses petites entrées, le maître courtisan réussit à les utiliser pour son propre compte. Représentant typique de ces Allemands, qui sous Pierre V se tenaient < plus tranquilles que l'eau, plus bas que l'herbe » , selon un dicton du pays, et qui sous les règnes suivants tirent voir de si

(1) Khmyrov, La comtesse Golovkine et son temps, 1867, |). l^J^J.

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hautes et de si turbulentes ambitions, il joua des coudes furieusement, lîel homme, nul avec de grandes manières, dépensant magnifiquement au jeu et ailleurs rargent qu'il soutirait aux femmes, organisateur savant des fêtes et des parties déplaisir intimes, il ne pouvait être que le bienvenu dans le cercle où Catherine se délassait de ses rudes corvées d'autrefois. Elle le prit pour amant en même temps que Pierre Sapiéha.

Celui-ci, issu d'une des plus illustres familles de Pologne, inaugurait en Russie un autre type d'aventuriers, transfuges qui, dans le prochain désastre de leur patrie, devaient chercher à sauver leur propre fortune au prix dont se payent généralement de tels compromis. Après avoir été désigné pour la plus haute charge militaire de la République, son père était destiné à mourir dans la peau d'un feld-maréchal russe et d'un agent secret à la solde de ses nouveaux maîtres (l). Une fortune encore plus avantageuse, mais encore moins glorieuse, attendait le fils. D'après une tradition, Catherine aurait été autrefois serve dans un domaine appartenant à la famille des deux gentilshommes, ce qui expliquerait leur arrivée à Saint-Pétersbourg après l'élévation de Tancienne Krépostnaïa.

Ce monde, c'était la cour! En le voyant se livrer à ses penchants naturels, le corps diplomatique, qui ne voyait que lui, n'était-il pas excusable dans l'idée qu'il se faisait d'un gouvernement livré en apparence à de tels gouvernants? Lefort écrivait donc :

\\ juillet 1725. — " Il n'y a plus moyen de définir la con- « duite de cette cour. Du jour la nuit; hors d'état de vaquer " au soin de tout. Tout languit; rien ne se fait,... nul ne veut ' prendre aucune affaire sur soi... Le palais devient inacces- « sible, plein d'intrigues, de brigues et de dissolutions...

25 mai 1726. — n J'ai lieu de craindre de passer pour un " menteur quand je dirai la vie que l'on mène à la cour. . . Qui « pourrait croire qu'elle fait du jour la nuit dans des ivrogne-

^1 Aff. Etr., Russie. Correspondance de Magnan et plus tard de Bernis avec l'Hôpital. Notamment, 20 décembre 1728 et i" octobre 1758.

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« ries affreuses... Il n'est plus question craffaires; tout languit « el périt...

15 mars 1727. — « Les caisses sont épuisées ; les monnaies « ne vont pas; personne n'est payé... Enfin, Sire, je ne sau- « rais ramasser des couleurs assez vives pour dépeindre ce « chaos (1). »

Ce n'était qu'une apparence. Catherine se montrait très incapahle assurément de vaquer aux soins du grand ménage qui lui incomlniit maintenant et qui ne ressemblait en rien à ceux ou elle avait brillé autrefois, quand elle blanchissait le linge de Menchikov, ou même quand, plus tard, elle préparait pour un nouveau maitre des plats de sa façon. Elle pouvait bien assister à la manœuvre de quelques régiments et prendre goût au spectacle. Elle v revivaitcette vie des camps qui, si longtemps, avait été sienne. Et puis on avait chance d'apercevoir là de beaux hommes et de faire son choix. Mais, entre deux verres d'eau-de-vie, les aptitudes de la souveraine comme ses préoccupations n'allaient pas plus loin. De toute évidence, elle ne songea pas un instant à gouverner. Il y eût pourtant un gouvernement, qui se débattait, à la vérité, dans le chaos dont parle l'agent saxon, mais qui n'y sombrait pas, sans quoi ce règne et les règnes suivants, qui lui ressemblèrent d'assez près, fussent devenus la fin de la Russie. La gynécocratie a eu, dans ce pavs comme ailleurs, une contre-partie naturelle, à la fois funeste et salutaire : le favoritisme, dont je vais essayer maintenant de préciser la physionomie et la valeur historique. Le phénomène ne donne pas la clef entière d'une énigme qui a dérouté tous les observateurs contemporains : le maintien et le développement d'une puissance formidable dans des conditions d'existence faites, selon toutes les apparences, pour déterminer sa ruine. La Russie avait d'autres raisons pour vivre et pour grandir, que je tâcherai de mettre en évidence également. Mais la participation au pouvoir des Menchikov et des I*atiomkine a été un des éléments de cette prodigieuse destinée.

(1) Sbornik, III, 433, 440, 463.

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