I.'ALLIAMCK FRANÇAISE
liaiuais se fit liii-niéiue l'écho d'une nouvelle alarmante ([ui transpirait à ce sujet : la Tsarine et son Conseil avaient résolu d'attaquer le Danemark dès que les glaces seraient rompues. On n'hésita pas encore à Versailles sur l'accueil qu'il convenait de faire à cette menace. On chargea aussitôt Campredon d'y répondre par les « représentations les plus fortes » , accompagnées de l'avis que le Roi ne pourrait manquer de prendre part aux hostilités ainsi provoquées. Il ne s'agissait plus d'alliance ! La France, défiée, présentait la pointe de l'épée. Campredon demanda une audience de l'Impératrice, ne put l'obtenir, et se fit envoyer l'ordre de partir sans prendre congé de la Souveraine. On allait à la guerre (1).
On n'y arriva pas heureusement. En mai H'IG une flotte anglaise forte de 23 vaisseaux et une escadre danoise réunies sous le commandement de l'amiral Wager parurent dans les eaux de Revel. L'objet de cette démonstration, qui ne tourna pas à l'avantage des alliés, reste à l'état d'énigme. Très sagement, la Russie garda ses vaisseaux à l'abri des défenses naturelles d'une côte inhospitalière et répondit à la provocation par deux manifestes pacifiques (juin et août 172G , qui autorisaient les Anglais à faire librement commerce chez elle. Quand, en septembre, Anglais et Danois se furent décidés à lever l'ancre, cap à l'ouest, sans avoir tiré un seul coup de canon, elle eut les rieurs de son côté, et tout le bénéfice d'une victoire.
Consommée le G août 1720, son accession au traité de Vienne sembla dabord moins raisonnable et soulève aujourd'hui encore des critiques amères. Qu'allait-elle faire dans cette galère? Quel besoin avait-elle de s'engager à mettre trente mille hommes au service de l'Empereur? On lui en promettait autant contre la Tuniuie. Mais un nouveau conflit avec la Turquie demeurait parmi les éventualités très lointaines, alors que les champs de bataille de l'Allemagne menaçaient de réclamer d'un jour à l'autre la présence des auxiliaires russes.
i) J'ai suivi pour cet épisode la Correspondance de Campredon aux Afl. Etr. Russie.
VV I/IIKl'.IÏAGK DE PIKUIIE LE GP.AND
On a mis en cause, à ce propos, les intérêts du duc de Holstein, voir ceux de Menchikov qui se seraient substitués, dans la transaction, aux avantages que la Russie pouvait s'en promettre. L'Empereur s'était en effet porté en même temps à adhérer au traité russo-suédois de 1724, qui promettait au duc de Holstein la récupération de son patrimoine, et une convention secrète dans le même sens fut annexée au traité austro-russe lui-même. Menchikov, d'autre part, avait les raisons que Ton sait pour vouloir du bien à l'Autriche . Mais ce n'étaient là que des combinaisons accessoires et éphémères. La Suède devait bientôt se détacher de l'alliance russe et son adhésion à la ligue hanovrienne, décidée en mars 1727, eut Menchikov lui-même pour auteur. Ayant reçu 5,000 ducats d'argent anglais, le Favori n avait pas hésité à avertir les Suédois que le Conseil Suprême était très divisé sur la question des intérêts du duc de Holstein, Catherine très malade et lui-même, Menchikov, très disposé à laisser la Suède épouser tel parti qui lui conviendrait (1).
Que le gendre de Catherine n'ait jamais réussi à gagner à sa cause, sur les bords de la Neva, des sympathies bien décidées, c'est ce qui semble en effet ressortir de tous les documents que j'ai pu consulter à ce sujet. Au Conseil et dans l'entourage de Catherine on inclinait plutôt à s'en débarrasser avec un sacrifice d'argent.
Ainsi la Suède se trouva avec la France dans un canq) et la Russie dans l'autre, sans que les prétentions du jeune j)rince à l'héritage de Charles XII et ses droits plus incontestables à la possession du Schleswig v fussent pour quelques chose. Menchikov, d'autre part, aurait été impuissant, je crois, à lier ensemble les destinées de son pays et celles de l'Autriche, si la pente naturelle de leur évolution historique n'y avait tendu. Cette alliance faisait partie aussi du legs de Pierre le Grand, qui la désira passionnément pour venger sa défaite du Pruth et se désola de ne pouvoir l'obtenir. Elle était dans la logique
^1) Soi.oviov, /oc. cit. XIX, 72.
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des relations créées par lui entre la Russie et ses voisins de l'ouest.
Sans s'être mêlée en rien du niaria^je de Mlle Menchikov, la Prusse allait suivre, à bref délai, Texemple de l'Autriche. Tout en louvoyant et en marchandant h droite et à gauche, Frédéric-Guillaume fut entrainé irrésistiblement de ce côté. Après la mort de Pierre, son ministre h Pétcrshour^j,, Mardefeld(l), lui demandant comment il devait porter le deuil du Tsar, « comme après moi, » répondait-il. Et à sa cour le deuil fut de trois mois alors qu'on le réduisait ailleurs à six semaines. Même après être allé à Hanovre, il s'ingénia à convaincre Golovkine que les intérêts de la Russie n'auraient pas à en souffrir, et se mit en frais d'un projet pour l'accession de cette puissance à la ligue, où il s'était laissé enrégimenter provisoirement. La question du Schleswig paraissant faire obstacle à la combinaison, bravement il offrit à Golovkine en échange, la Courlande!...
— Mais la Courlande ne vous appartient pas, Sire!
— Qu'importe ! Pourvu qu'elle échappe à la Pologne et à la Saxe !
La question polonaise se laissait voir déjà au fond de tous les débats engagés entre les voisins du nord-est européen. Aussi quand, en juillet 1726, la Russie eut fait déguerpir Maurice de Saxe de Mittau, Frédéric-Guillaume se hâta d'en témoigner sa reconnaissance, et le 10 {"21) août suivant Mardefeld signa en son nom à Pétersbourg une convention, qui, sous couleur de renouvellement des anciennes liaisons avec la Russie, inaugurait en réalité un nouveau système politique (2). Il s'agissait encore de la Pologne, les puissances contractantes s'engageant à y favoriser, après la mort d'Auguste II, l'élection d'un candidat indigène. La convention fut complétée le 12 octobre suivant, à Wustcrhausen, par une entente austro-prus-
(1) Gustave, baron de MardofelJ. II représenta la Prusse à Pétersbourg jusqu'en 1728, époque à larpulle il eut pour successeur son neveu, Axel Mardeleld, qui y demeura jusqu'en 174G.
1^2) Droysex, loc. cit. V partie I, 411.
7,6 I/HÉIUTAGE DE PIERIIK I.E GRAND
sienne, et le faisceau se trouva lié qui, à travers diverses vicissitudes et des revirements accidentels, devait amener le bouleversement de l'équilibre européen par la ruine de la puissance turque et la suppression de l'indépendance polonaise.
J'ai eu l'occasion déjà de dire toute ma pensée sur la valeur, même purement politique, de cette première trijAice. Je persiste à croire que la Russie avait mieux à faire en Pologne que d'v associer les convoitises germaniques à ses propres ambitions. Mais Pierre s'était acharné à engager son pays dans le jeu des combinaisons européennes; il avait voulu que sa diplomatie figurât et pontât à tous les brelans diplomatiques du continent, sauf à v sauver sa mise, aux moments critiques, en renversant la table et en bousculant les joueurs. L'héritage du terrible homme s'imposait sur ce point encore aux héritiers, et pour continuer la partie sans en courir les risques, ils n'avaient ni sa désinvolture hautaine, ni son audace, ni son bonheur.
En dépit pourtant de leurs défaillances, la Russie, on ne saurait le nier, est restée gagnante, grâce à un enchaînement de circonstances favorables, où certains esprits se plairont à apercevoir l'intervention soit de quelque providence lumineuse, soit de quelque fatalité obscure, mais où il est aisé de reconnaître l'action de causes très naturelles : puissance infaillible de l'instinct national, poussée incoercible des forces accumulées dans l'immense empire et orientation en résultant dans une voie où, à défaut de telle solution supérieure dont le grand homme se fût peut-être avisé, les problèmes vitaux laissés dans sa succession sesonttrouvés réglés, sinon au mieux des intérêts à y faire valoir, du moins sans un dommage irréparable pour eux.
Mes lecteurs polonais voudront bien me comprendre : je parle ici en historien, et je renoncerais à faire de l'histoire si je me surprenais à y laisser intervenir mes sympathies personnelles. Je n'ai pas à prendre fait et cause pour ou contre le partage delà Pologne, mais à mettre en lumière les éléments
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(1 une supériorilc, qui ont permis à la Russie, en l'opérant, de conquérir moins assurément que ce à quoi elle aurait pu et dû prétendre en terre slave, mais pourtant une situation digne d envie dans l'Europe du nord.
De ces éléments, les héritiers immédiats de Pierre n ont pas su mettre toujours et partout en valeur l'ensemble redoutable; ils n'en ont compromis aucun. Ils ont, au dehors surtout, (jardé et même amélioré sur certains points les situations précédemment acquises. Comment? Par l'intervention de quelles forces occultes suppléant à l'insuffisance si apparente de ressources et de capacités? Je ne saurais mieux répondre à la question qu'en entrant dans quelque détail au sujet de cette affaire de Courlande, que Leiort qualifiait malicieusement de «' guerre de quenouilles « et que 1 on peut considérer comme ayant été la grande affaire d'un règne peu apte à en entreprendre de plus importantes. Les ressorts qui ont fait mouvoir la politique étrangère de Catherine V s'y montrent en pleine lumière, et mes lecteurs y gagneront encore de faire plus ample connaissance avec quelques-uns des acteurs principaux appelés à figurer dans les drames nouveaux dont, après la mort de la souveraine, Pétersbourg et Moscou devaient, à bref délai, devenir le théâtre.