VOYAGE A MOSCOU
bitions, quand, ou 17 il, la chute de Biiliren et 1 avènement d'Elisabeth bouleversèrent tout, remettant en question le sort du malheureux duché. Et aussitôt Maurice de se reprendre, entre deux victoires, à son beau rêve d'autrefois. Le l'2 juillet 1741, il écrit de Paris au comte de Brùhl : « Je n'ai point « de fantaisie là-dessus ; si pourtant vous pouviez faire trainer u l'affaire en longueur, peut-être que la fortune et lebrouilla- « mini (jénéral pourraient me favoriser en quelque chose. Je ti n'ai plus rien à espérer du coté des Russes et par conséquent (i rien à ménager (1). >' Comme au début de l'entreprise avortée, il imaginait encore que le plus court chemin de Paris à Mittau était par Varsovie. Des avis venant de la lointaine Moscou, ou Ehsabeth se faisait couronner, lui indiquèrent bientôt une autre route et même un but différent. Elisabeth n'était toujours pas mariée et ses confidents actuels, La Chélardie, le très entreprenant envoyé de France, et Lestocq, le plus audacieux des intrigants, en corrrespondance tous deux avec le comte de Saxe s'employèrent à ouvrir devant ses yeux un horizon éblouissant. Il se laissa tenter. Vaiqueur à Prague (17 41), vainqueur à Egra (1742), il obtient un congé, et, pendant que l'aimée française évacue la capitale de la Bohème, il s'enfonce dans les plaines inhospitalières de la Russie. Le 1 1 juin 1742, il voit enfin Elisabeth, qui le même jour l'engagea danser une contredance avec elle. Deux jours après, la Chétardie donne un grand dnier en l'honneur de l'illustre voyageur. L'Impératrice y vient au retour d'une promenade à cheval. Elle porte un vêtement masculin, indice certain — nous retrouvrons ce tiait — ■ qu'elle est en frais de coquetterie. Elle traite Maurice en camarade avec une familiarité charmante et s'attarde fort avant dans la soirée en sa compagnie. Le 18 juin, on se retrouve clie/ Voronlsov jjour un déjeuner à la russe, qui dure neuf heures. En se levant de table, les convives montent à cheval, pour accompagner la Tsarine, qui galope à traveis les rues illuminées de Moscou. Un orage oblige la joyeuse cavalcade à se
(1) ViTZTUUM, Maurice de Saxe, 1867, p. 379.
réfu{;lerau Krcml, où Elisabeth montre elle-même à Maurice Tappareil du couronnement. Puis on se remet en selle, l'Impératrice demandant comme à Timproviste à la Chétardie s'il ne voudrait pas lui offrir à souper. L'ambassadeur était prévenu. En arrivant devant son hôtel à une heure du matin, on trouva une illumination splendide, des fontaines de vin blanc et de vin rouf'e sur la place pour le peuple qui s'amassait en foule. Deux tables de vingt et de trente couverts splendidement servies attendaient les soupeurs. Elisabeth changea de costume — elle était trempée — et, dit l'envoyé saxon Petzold, a il était près u de six heures du matin, lorsque Sa Majesté, faisant honte au « soleil par sa beauté, se retira satisfaite (1)" •
Mais le roman ébauché s'arrêta court sur ce chapitre si plein de promesses, Maurice ne tardant pas à s'apercevoir qu'il n'y avait place pour lui aux côtés de l'Impératrice que dans ces passe-temps galants. Il quitta Moscou bientôt et la Chétardie le suivit de près.
Je me suis arrêté sur cet épisode, parce que, dans son cadre restreint, il met admirablement en relief la physionomie générale de l'histoire russe pendant le second quart du dix-huitième siècle. Tout en apparence y est chaos incohérent, caprice et choc tumultueux d'ambitions et de passions particulières. Entre les entreprises de Maurice et les » démangeaisons > des belles de Saint-Pétersbourg, les destinées de la Gourlande semblent livrées aux jeux de l'amour et du hasard, sans que l'intérêt politique de la Russie y ait la moindre part. C'est cet intérêt pourtant qui seul y prévaut à la longue. Maurice, Menchikov, Buhren disparaissent tour à tour, laissante chaque fois l'hégémonie russe en progrès sur les rives de la Baltique, le protectorat russe plus fortement établi à Mittau, et, le moment venu, Catherine II n'aura qa'à étendre la main pour s emparer d'une proie que tous ces compétiteurs se seront employés, sans y penser ou même ne le voulant pas, à mettre à sa portée.
(1) Dépêche du25juia 1742, Archives de Dresde; Dépêche de la Chétardie du même jour, Aff. Etr. Russie; Weber, loc. cit. p. 185.