PIERRE H
sœur, en disant qu'il se promettait d'imiter l'empereur Vespasien, lequel ne voulut jamais que personne le quittât avec un visage triste.
La physionomie morale d'un enfant de onze ans ne saurait être fixée avec précision. Elle n'a encore rien de fixe. Il est possible que le fils d'Alexis portât en lui les germes de toutes les qualités dont on lui faisait honneur; il appartenait à l'éducation de les développer, et, malheureusement, à peine ébauchée, la tâche des Mavrine et des Zaïkinc allait être interrompue, cédant la place à tous les entraînements, toutes les tentations, tous les poisons du pouvoir absolu. L'enfant commença, il est vrai, par accepter docilement la situation que lui faisaient les circonstances. Il avait pris l'habitude d'appeler Menchikov : « papa ') ; il continua. Il se laissa même enlever du palais impérial, où le Favori craignait de ne pouvoir le surveiller d'assez près. Sous le prétexte que le corps de llmpératrice défunte devait v rester exposé pendant plusieurs semaines, le futur beau-père installa son futur gendre dans sa propre maison, au Vassili-Ostrov (île de Saint-Basile). Il congédia ses deux précepteurs qu'il jugeait avec raison insuffisants et fit preuve d'un bon jugement, sinon d'un souci clairvoyant de ses propres intérêts, en leur substituant Ostermann. Élevé déjà au rang de vice-chancelier et faisant preuve dans ce poste de qualités éminentes, le subtil Westphalien dont Pierre avait reconnu le génie diplomatique, allait se révéler comme un pédagogue très estimable. Un règlement d'études rédigé par lui en allemand et publié plus tard dans une traduction russe par le futur précepteur de Catherine II, Adadourov, le montre à cet égard sous un jour très favorable. Des leçons courtes et ingénieusement variées, une méthode très large donnant la préférence aux entretiens familiers entre l'élève et le professeur, constituent la base de l'enseignement qu il préconise.
L'enfant v prit goiît d'abord et en témoigna aussi pour le maître. Le matin, en se levant, il courait chez lui en chemise. Et Menchikov ne trouva d abord, lui aussi, qu'à se louer du petit Empereur. Le 12 mai, il y eut grande réception à la
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maison du Vassili-Ostrov, où la cour fut invitée à saluer le souverain dans l'appartement qu'il venait d'y occuper. En paraissant à cette réunion, Pierre II s'avança d'un air résolu au milieu du cercle et dit à haute voix : « Je veux détruire aujourd'hui le feld-maréchal » . Effarement général ! Menchikov était communément désigné sous ce nom. Mais le petit Empereur fit comprendre aussitôt par le bon sourire qui illuminait son visage qu'on avait eu tort de s émouvoir. Gravement, il tira de sa poche et remit à son futur beau-père un diplôme qui le nommait généralissime. Menchikov avait en vain demandé ce titre à Catherine.
Le 22 mai suivant, l'enterrement de l'Impératrice ayant eu lieu le IG, les membres du Conseil Suprême se rendirent chez le nouveau commandant en chef de l'armée et donnèrent leur approbation à larticle du testament de la défunte concernant le mariage de Pierre II avec Marie Menchikov. Deux jours après les fiançailles étaient célébrées en grand apparat, le fiancé se montrant très aimable, rendant les baise-mains sur la bouche et distribuant personnellement des verres de vin de Hongrie. La fiancée reçut en même temps le titre d'Altesse Impériale, une cour, et une pension de trente-quatre mille roubles. Sa tante, Barbe Arséniev, vieille intrigante, le mauvais génie de la famille, nommée maîtresse de cour de la future Impératrice, se fit aussi baiser les mains par les dames d'honneur (1).
Sur les sommets où il s'était haussé maintenant, Menchikov montra une grande habileté. Concevant la nécessité de donner des étais à l'édifice prodigieux de sa fortune, il s'avisa de les chercher dans les rangs même de cette aristocratie dont il avait été jusque là 1 opprobre et le scandale. L'avènement de Pierre II, dû en partie à ses soins, le réconciliait déjà avec les Galitzine. Il fit choix du prince Alexis-Grigorovitch Dolgorouki comme maître de cour de la grande-duchesse Nathalie Alexiéiévna, sœur de l'Empereur, et l'adjoignit encore comme
^'1) MiKHMÉviTCU, Les deux fiancées de Pierre II. (Esquisses et récits historiques. 1900).