EUDOXIE
politique pourvoyeuse des bourreaux, que le rèfjne de Pierre II devait en effet faire disparaître provisoireruent. Une certaine impulsion dans ce sens avait été donnée, il est vrai, par Menchikov lui-même. Ainsi, c'est en sa présence et avec son aveu que, dans la première séance présidée par Pierre II, le Conseil s'était porté à rétablir le Ilcinianaf en Petite-Russie, mettant fin à un réjjime d'arbitraire et de violence. Depuis 1 emprisonnement, sous Pierre le Grand de son Ilcinian par intérim, Poloubotok, la province était gouvernée par un Coilèjje qui, de Pétersbourg, régentait ses destinées fort cavalièrement. D'autres décisions avaient eu pour objet de réduire les charges et de supprimer les entraves imposées au commerce par la politique fiscale du Réformateur. Mais, en l'absence du Favori, le Conseil était entré plus avant dans cette voie. Le lendemain du jour où Mencliikov fut alité, un oukase retira encore de Sclîlùsselbourg Eudoxie Lapoukhine, la nonne Hélène, comme on l'appelait depuis 1718(1). Mencbikov avait bien compris 1 impossibilité de garder en prison la grand'mère de 1 Empereur régnant; il n'avait pas osé affronter sa présence et son ressentiment.
Les rigueurs de la longue captivité, à laquelle on mettait ainsi fin, étaient-elles bien réelles? Des doutes se sont produits récemment à ce sujet. Au monastère du lac Ladoga, Eudoxie aurait eu un logement confortable, trois nonnes pour la servir et une somme suffisante — plusieurs centaines de roubles par an — pour son entretien. On dressait un autel dans ses appartements et on y disait la messe. Plus tard, pendant son internement à Schlûssell>ourg, Mencbikov envoyait ordre sur ordre à l'officier préposé à sa garde poui' qu'elle ne manquât de rien. Mais la fréquence de ces recommandations est précisément pour faire douter de leur efficacité, et dans la correspondance d Ostermann avec cette loucbante victime des passions de Pierre le Grand on trouve des allusions très éloquentes aux tortures qu'elle avait eu à subir (2).
(1) V. Pierre le Grand, p. 2G6.
(2) Gorrosponflance des souverains russes, III, 37.
7V T/nÉI!ITAGK DE PIEHIIE LE GHAND
Le Conseil Suprême s'occupa en même temps de faire disparaître toute trace du procès de 1718. Les personnes possédant des exemplaires du manifeste publié à cette occasion, avec l'énoncé des méfaits d'Eudoxie et de Glébov, furent invitées à s'en dessaisir, sous la menace des châtiments les plus sévères, entre les mains des autorités désignées pour cet objet. Mencliikov, en revenant à la santé, n'osa pas révoquer ces dispositions. Du moins se refusa-t-il à laisser venir Eudoxie à Pétersbourg. Sous prétexte que le couronnement éloignerait prochainement son petit-fils de la nouvelle capitale, il envoya la vieille Tsarine à Moscou, où elle ne devait pas tarder à le voir arriver. Pierre II n'insista pas.
Il avait pris de son côté des allures indépendantes. Echappant pendant ces quelques semaines, à l'étroite tutelle où le tenait son futur beau-père, il s'était d'abord rejeté du côté d'Ostermann, qui, moins rude et grossier, plus souple aussi et plus complaisant, lui agréait mieux de toute façon. INIais aussitôt d'autres influences avaient surgi. La société du précepteur était instructive et plaisante, mais celle de Nathalie Alexiéiévna avait plus d'attrait encore. Tous les contemporains, russes ou étrangers, ont été d accord pour vanter, sinon la beauté^ du moins le charme irrésistible de cette princesse. Elle était peu jolie, fortement marquée de la petite vérole et légèrement camuse. Mais d'une année seulement plus âgée que son frère, elle montrait un esprit singulièrement développé et ouvert aux idées les plus élevées, un caractère accessible aux sentiments les plus nobles. Elle donna d'excellents conseils au jeune souverain, l'engageant à travailler et à éviter la mauvaise société, et il parut d'abord l'écouter. Nous possédons une composition, où il s'est évertué à traduire en beau style ses impressions du moment. La théorie du despotisme éclairé exposée en latin de cuisine s'y mêle à l'expression d'une tendre reconnaissance pour la sœur aimée, qui aide l'auteur à faire son éducation comme bon empereur. Malheureusemenl avec la sœur paraissait aussi au Vassili Ostrov la tante, la belle et joyeuse Elisabeth, et celle-ci ne parlait ni de travail ni de
KLISARETll KT NATHALIE 75
vertu. A dix-sept ans, avec ses che\ eux roux et ses yeux où Lefort voyait du jus de moineau, sa taille cambrée et sa gorge opulente, elle était tout plaisir, ardeur des sens et volupté. Elle commença innocemment, en donnant à son neveu le goût des exercices du corps oii elle excellait, écuyère intrépide, chasseresse infatigable. L'été venant, elle l'enleva tous les jours pour des chevauchées ou des expéditions cynégétiques, et adieu les cahiers d'études! Ostermann laissait faire; la suite dans les idées faisait partie de ses qualités et nous savons celle qu il avait conçue au sujet du jeune couple. L élève se conduisit bientôt de façon à encourager les espérances du professeur. Le fils d'Alexis montrait une grande précocité au point de vue sexuel, et, dans les chasses qu'il fit en compagnie d'Elisabeth, ce ne fut pas le gibier à plume ou à poil qui, avant peu, l'intéressa le plus fort. Mais Ostermann manquait d'expérience en pédagogie comme en amour. Elisabeth elle-même était trop inexpérimentée encore et son neveu trop timide, pour que le chemin où ils s'engageaient, sous les yeux complaisants du maitre, ne fut pas semé d'obstacles et bordé de précipices. En revenant de la chasse, Pierre II soupira après sa tante et rima de mauvais vers en son honneur, mais à la nuit tombante, il s'échappa en compagnie d'Ivan Dolgorouki pour courir à des plaisirs plus faciles, dont son roman lui donnait l'idée et le désir. Ce furent désormais des parties réglées, à la faveur desquelles ce compagnon iniprudennnent choisi par Menchikov gagnait des titres pour lui succéder au poste de favori, en même temps que le jeune Alexandre Menchikov, également placé par son père auprès du souverain, avec le rang de grand chambellan et le grade de lioutenant-g('néral — à treize ans! — donnait matière à des propos malveillants, où on évoquait le souvenir du premier duc de Luvnes. On remarqua (|u avec le cordon de Saint-André il revêtait celui de Catherine, réservé jusqu'alors aux femmes seules (II.
Et Marie Menchikov ? Elle s'effaçait au milieu de celte vie
(i) DoLGORauKov, Mémoires, 1,11.
nouvelle. D'une beauté un peu froide, dépourvue des manières provocantes et des attraits capiteux que son fiancé appréciait chez Elisabeth, elle ne lui avait jamais plu et arrivait maintenant à lui inspirer des sentiments très voisins du dédain, voire de l'aversion. Il la comparait à une statue de marbre. On veut même qu'il se soit mis un jour à genoux devant sa sœur Nathalie, lui offrant sa montre, pour qu'elle l'en débarrassât. Aussi modeste que fière, elle dédaigna de son côté de lutter contre une disgrâce que tout l'entourage féminin et masculin de Pierre travaillait à rendre définitive.
Quand Mencliikov rentra en scène, il fit à tout ce monde l'effet d'un trouble-fête. Son apparition dans l'appartement du Souverain devenait le signal d'un sauve-qui-peut général, Pierre s'esquivant par une autre porte et Nathalie sautant par la fenêtre . On l'appelait « le Goliath » , « le Léviathan » . Nathalie, qui avait un talent pour l'imitation et la caricature, soulevait des éclats de rire en contrefaisant ses gestes. Il rapportait avec lui ses allures despotiques, qui parurent maintenant insupportables. 11 crut devoir les accentuer encore pour réagir contre les symptômes de révolte qu'il apercevait. " Le despotisme « passé n'est qu un petit garçon auprès de celui qui règne « maintenant, 11 écrivait Lefort le 5 août 1727 (1). Des conflits se produisirent. La corporation des maçons de Saint-Pétersbourg ayant fait à lEmpereur un cadeau de 9,000 ducats, Pierre envoya la somme à Elisabeth, qui était un bourreau d'argent. Menchikov rencontrant le porteur du gros sac, lui fit rebrousser chemin. Le trésor impérial était à sec et ce secours y serait le bienvenu. Pierre s'emporta : "Je te mon- « trerai qui de nous deux est l'Empereur! ^ Menchikov ne prit pas garde à ce mot, qui était un avertissement. Peut-être aussi n'avait-iJ pas d autre moyen de maintenir son autorité qu en l'affirmant par les procédés sommaires dont il était coutumier. Délibérément, il se mit en travers du penchant que son pupille témoignait pour Elisabeth et que les diplomates étrangers
(1) Sbormk, III, 487.