‹ L'Héritage de Pierre Le GrandChapitre 19 sur 66 · L'EMPEREUR ET LE FAVORI · texte numérisé non relu

L'EMPEREUR ET LE FAVORI

qualifiaient déjàdc -passion. •< Comme le Souverain lui demanciait un jour 500 ducats, il l'interrojjea sévèrement : " Pour - qui? — J'en ai besoin. » Il se douta que l'argent était encore pour la Tsarevna et osa le faire reprendre chez elle. Tantôt il renvoyait un valet de chambre qui avait gagné l'affection du jeune maître par ses complaisances, et tantôt répondait par un refus sec aux instances du Souverain en faveur de lagoujinski.

Mais ce qui faisait la force de cette autorité, la longue accoutumance, le prestige d'une situation qui semblait faire corps avec l'existence de l'État, l'impossibilité apparente de la détruire sans le précipiter au néant, tout cela s'était évanoui au cours de la maladie fatale, dont le Favori sortait ainsi qu'un revenant. L'Etat, avait subsisté sans lui. De quel droit prétendait-il donc y tenir tant de place? Les jalousies et les compétitions, domptées ou apaisées, se redressaient. Les Dolgorouki, réconciliés tantôt, croyaient apercevoir dans la faveur accordée à l'un d'eux le lever d un nouveau soleil et revenaient à leurs anciens sentiments. Vovant l'orage s'amasser au-dessus de sa tète, Menchikov essaya de s'appuver plus fortement sur les Galitzine. Un mariage promptement arrangé entre son fils et la fille du feld-maréchal Michel Mikhaïlovitch sembla lui donner bon espoir de ce côté. Mais l'expédient ne pouvait plus suffire.

L'orage éclata en septembre. Ayant fait construire une chapelle dans son domaine d'Oranienbaum, Menchikov se proposa d'en célébrer la consécration par une fête magnifique , à laquelle son pupille ne pourrait manquer d'assister, donnant ainsi un démenti aux propos qui déjà circulaient sur le refroidissement de leurs relations. Pierre promit en effet de s'v rendre; mais, soit pour ménager les susceptibilités naturelles de sa fille, soit par bravade, le Favori refusa d'inviter Elisabeth, et, au dernier moment, l'Empereur qui se trouvait au château voisin de Péterhof, fit savoir qu'il ne viendrait pas. La fête fut brillante truand même. Les membres du Conseil Suprême, les Galitzine au grand complet, le chancelier Golovkine, bien que

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froisse par la disgrâce de son gendre lagoujinski, les généraux Volkov, prince Chakhovskoï, Siéniavine, y assistaient. Féofane Prokopovith olficia. Des salves de canon furent tirées pendant le dîner. Mais, en sortant de table les Conseillei's coururent à Péterhof pour dénoncer leur hôte, qui, à la chapelle, avait pris la place destinée au Souverain ! La lendemain Volkov conseilla au Favori d'aller aussi rejoindre TEmpereur, et, après quelques hésitations, Menchikov monta en voiture, au bruit encore de salves d'artillerie qui accompagnaient tous ses déplacements. Comme c'était le jour de la féted'Élisal)eth, par un reste d'obstination et de défi il s'arrangea pour n'arriver qu'assez tard dans la soirée, et ne put voir le Souverain. Il avait son appartement à Péterhof et il y passa la nuit; mais, quand il se présenta le matin chez Sa Majesté, on lui dit qu'elle était partie de bonne heure pour lâchasse. Cela sentait la rupture. II alla chez Nathalie qui, à son ordinaire, prit la fenêtre en l'apercevant. Elisabeth consentit à le recevoir, mais, courtisan maladroit jusqu'au bout, il ne sut que se plaindre devant elle de l'ingratitude de l'Empereur et parler de lont quitter et de rejoindre larmée en Ukraine. Elle ne parut nullement effrayée de la menace. Il se rabattit sur Ostermann, pensa avoir raison de lui, en le rudoyant à son ordinaire.

— - Vous détournez l'Empereur de la foi orthodoxe! Vous risquez d'être roué vif pour ce crime.

La vice chancelier ne broncha pas, et de sa petite voix sifflante, répliqua en regardant bien en face « le Goliath : «

— La roue est pour d'autres malfaiteurs.

— Vous osez! Lesquels?

— Les faux monnayeurs par exemple.

Le motfrappa Menchikov en plein cœur. On 1 accusait depuis longtemps de se livrer à des pratiques de cette nature ; mais pour que l'homme prudent par excellence qu était Ostermann s'enhardit à se faire l'écho de semblables propos, il fallait que la disgrâce annoncée par l'attitude de Pierre fût irrévocable. Pierre n'était toujours qu un enfant, Menchikov disposait de toutes les forces de l'empire. Un coup d'audace pouvait le

CHITE DK MKINCHIKOV -•>

sauver peut-être. Mais, soilquesa récente maladie eut dcteiidu son énergie, soit que sa longue expérience lui enseignât l'inutilité de la lutte, il ne tenta rien, regagna Pétersbourg et attendit les événements, qui devaient se précipiter. Ce même jour, en revenant de la chasse, Pierre ne (itcju'une courte aj)parition au bal qui se donnait à Péterhof en Tlionneur d'Elisabeth, et, rentrant dans ses appartements avec un air préoccupé, appela le major de la garde, Soltykov, et lui donna Tordre de faire retirer de la maison duVassili-Ostrov ses équipages et ses effets personnels. La rupture était consommée.

Menchikov s'agita maintenant comme un honmie (|ui se noie, à l'aventure et sans confiance assurément dans les expédients suprêmes auxquels il avait recours. Aucun ne pouvait plus servir! La faveur du maître lui échappant, la terre s ouvrait sous ses pieds. Il envoya un courrier au prince Michel Galitzine. La garde avait en respect le vieux guerrier et consentirait peut-être à lui obéir. Il fit rappeler Zaikine, se repentant trop tard d'avoir substitué le \Vestj)balien au Hongrois. Mais l'un était aux environs de Moscou et l'autre sur le chemin de son pays. Ils n'auraient pas le temps d'arriver, et d'ailleurs, présents même, ils n eussent été bons à rien. C'était le petit Empereur qu'il fallait avoir avec soi, puisque cet enfant de treize ans tenait tout dans ses mains débiles, hommes et choses. Or dès le lendemain, 7 septembre 1727, Pierre, déjà installé au Palais d'été, prévenait la garde et le Conseil suprême qu'ils n'eussent désormais à recevoir des ordres que de lui seul. Le Favori courut au Palais et ne fut pas reçu. Le jour suivant, en faisant retirer la garde d'honneur que le généralissime avait devant sa porte, Soltykov lui annonça qu'il était aux arrêts (l).

Menchikov eut une attaque d'apoplexie et fut saigné. Sa femme, sa belle-sœur Arséniev et son fils guettèrent l'Empereur au retour de l'église et se jetèrent à ses pieds. Il s'éloigna sans mot dire. Les deux femmes s'adressèrent à Nathalie et à Elisabeth qui accompagnaient le Souverain, mais n'eurent

(1^ SoLOviov, XIX, 142.

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d'elles qu'un re^jard méprisant. Quelques historiens (1) ont mêlé à tort à celte tentative suprême lu fiancée du Tsar. Elle s'estimait trop! Mais Madame Menchikov eût mérité un meilleur accueil. C'était une femme universellement respectée. La jeunesse est cruelle. La pauvre créature se traîna pendant une heure aux genoux d'Ostermann sans rien obtenir. En revenant à lui, le Favori écrivit à celui qu'il n'avait plus chance d'appeler son gendre, disant qu'il ne se sentait coupable d'aucun crime, mais qu'ayant eu néanmoins le malheur de déplaire au Souverain, il implorait son pardon et, par égard pour ses services anciens, demandait à être remis en liberté et congédié avec honneur. Il rédigea une autre lettre, dans les mêmes termes à peu près, pour Nathalie. Toutes deux restèrent sans réponse. La fortune à'Alexachka, comme Pierre appelait son compagnon, avait vécu. Après avoir étonné le monde par ses proportions et paru défier lé temps par sa solidité, 1 édifice croulait comme un château de cartes. Bâti sur le sol essentiellement mouvant de la fantaisie souveraine, le favoritisme a toujours eu ici, comme ailleurs, ce caractère fragile, (|ui a servi d'ailleurs à tempérer ses vices.

Le 9 septembre, Pierre signa un décret rédigé par Ostermann qui exilait Menchikov dans sa terre d'Oranienbourg (aujourd'hui Ranenbourg, dans le gouvernement de Riazan). L'ex-favori perdait ses emplois, ses titres et ses ordres et devait signer l'engagement de n'entretenir de correspondance avec personne. En même temps l'ordre était envoyé aux églises de ne plus nommer dans les prières l'ex-fiancée de l'Empereur. Le lendemain la famille quitta Pétersbourg avec un train plus que princier encore : quatre carrosses attelés de six chevaux, cent cinquante berlines, onze fourgons et cent quarante-sept domestiques. La foule regarda le cortège avec indifférence. Elle s'intéressait peu à ces revirements de fortune dont les causes lui échappaient et dont les effets ne la touchaient pas. On racontait que l'exilé avait sollicité un emprunt du roi de Prusse, enpro-

(1) Kostoimarov, Monographies, XIV, 414, d'après Lefort (Sbormk, III, 493 . Comp, VllKUNJEVlTCII, lof. cit.

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mettant de le rembourser quand il serait empereur; (|u il voulait éloigner les officiers de la {jarde et les remplacer par ses créatures; que le testament de Catherine avait été contrefait par ses soins (l). Mais cela ne sortait pas du cercle de la cour.

Dans ce milieu, par contre, après le départ de xMenchikov , les choses prirent de jour en jour, et pour ainsi dire d'heure en heure, une tournure plus menaçante pour lui. Pierre ne s'était pas résolu sans quelque appréhension à porter la main sur le colosse, qui si lonjjtemps Tavait fait trembler. En le voyant maintenant jeté à terre d'une chiquenaude, il fut tenté de s'ticharner sur lui. Il donna libre cours à ses rancunes et aux suggestions d'Elisabeth et de Nathalie, qui faisaient rage contre l'ennemi vaincu, et celui-ci eut bientôt à s'apercevoir que la disgrâce qui le frappait en était seulement à son commencement et qu il roulait sur une pente menant à d'insondables abimes. Les courriers se succédèrent derrière les exilés, portant des instructions qui correspondaient à de nouvelles mesures de rigueur : à Vichniï-Volotchok, ordre de désarmer les serviteurs de l'ex-favori; à Tver ordre de renvoyer à Pétersbourg les équipages et les domestiques qui seraient jugés superflus; à Kline ordre d'enlever à INIarie Menchikov sa bague de fiançailles et d'enfermer Baibe Arséniev dans un couvent. On devine un travail féminin dans ces reprises de cruauté inutile. Le ;î novembre, après avoir été obligée encore à éviter Moscou dans son itinéraire, la triste caravane gagna Oranienbourg. La maison de Menchikov s'v trouvait dans l'enceinte de la forteresse, ce qui, eu égard aux circonstances, en faisait une prison. Des factionnaires furent placés à toutes les portes et l'ex-Favori ne put écrire qu'en [)résence d'un officier préposé à sa garde (2).

Il supportait lépreuve stoïquement, prévoyant de nouveaux coups, qui, en effet, ne tardèrent pas. Ostermann à son tour se montra implacable, en insistant [)our (ju on instruisit le procès de son ancien protecteur. Le 9 novcndjre 1727, un oukase ordonna de procéder à 1 inventaire de ses biens. D'après les

(i)- SoLoviov, XIX, 145.

(2) EssiPOV, L'exil du prince Menchikov, Annales de la Patrie, 1861.

bruits qui circulèrent rien ({ue dans ses maisons de Pétersbourg on aurait trouvé pour deux cent mille roubles d argenterie de table, huit millions en ducats d'or, trente millions en monnaie d'argent, trois millions de bijoux et d'objets précieux. Mais Lelortqui ra[)portec.es chiffres les juge lui-même peu croyables (1). Une lettre interceptée fit encore découvrir 70 pouds (1,1 20 kil. ) de vaisselle d'argent dans une cachette (2). Le 17 novembre, le Conseil Suprûtue prit connaissance d'un rapport du comte Nicolas Golovine, ambassadeur à Stockholm, sur les avis que Tex-Favori avait fait parvenir en Suède au détriment des intérêts de son pays (voy. ci-dessus p. 44). Alors ce fut la débâcle. Le flot des accusations monta, grossit démesurément. Tout un passé d'iniquités, d'abus de pouvoir, d'excès de toute nature se leva contre le despote déchu, en même temps qu'une commission judiciaire ordonnait l'arrestation de ses trois secrétaires et lui adressait à lui-même un interrogatoire en cent vingt points.

Une seule chance lui restait : profiter de la division qui, à ce moment déjà, se mettait dans les rangs de ses adversaires.

En affirmant le crédit gagné auprès de son élève, au point de paraître redoutable, Ostermann à son tour devait faire des jaloux. Gomme il avait l'appui de Nathalie Alexiéiévna, les Dolgorouki et les Galitzine firent la cour à Elisabeth, pensant avec raison qu'elle l'emporterait à la longue. En effet, débarrassé de Menchikov, le jeune Empereur montra une inclination de plus en plus grande à quitter le chemin abrupt du savoir et de la vertu, où la sœur et le précepteur essayaient de le main-

(1) Sdormk, III, 507.

(2) Lefort, dépêche du 20 décembre 1727 non publiée dans le Suornik (Aicbires de Dresde).

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tenir. Se donnant pour prétexte les soucis du pouvoir qui maintenant l'absorbaient, il renonçait à toute étude; mais le Conseil Suprême qu'il avait résolu de présider désormais en personne, ne l'en vit pas davantage paraître aux séances. En décembre 1727, Lefort, esquissant un portrait du souverain, donnait les renseignements que voici sur l'emploi de son temps :

« Le maître n'a d'autre occupation que de courir les rues « jour et nuit avec la princesse Elisabeth et sa sœur, visiter « chambellan (Ivan Dolgorouki), pages, cuisiniers et Dieu sait « encore qui...

« Qui pourrait croire que ces malavisés (les Dolgorouki)pr6- « tent la main à diverses débauches, en insinuant (au Tsar j les « sentiments du dernier Russe. Je sais un appartement attenant « le billard, ou le sous-gouverneur lui ménage des parties fines. « Il travaille actuellement à la petite créature qui était chez « Menchikov,... h qui il a fait offrir cinquante mille roubles... « On ne se couche qu'à 7 heures du matin (l). »

Le caractère de Pierre II se révélait en même temps sous un jour de moins en moins favorable. Il devenait irascible, ennemi de toute contrainte. Le jour du mariage de Sapiéha avec Sophie Skavronskaia, il quitta brusquement la table au milieu du repas. Il boudait sa sœur dès qu'elle hasardait la moindre remontrance. Il se mettait à boire. Rebuté de son côté, réduit à se faire malade, suivant une tactique qui devait lui devenir familière pour masquer sa déconvenue, Ostermann n'avait plus d'espoir que dans la rencontre prochaine de l'élève indocile avec sa grand'mère, qui certainement essayerait de rappeler le petit-fils à de meilleurs sentiments. Au lendemain de la disgrâce de Menchikov, Pierre avait en effet signé le manifeste du couronnement et les préparatifs en étaient poussés avec activité. Ainsi Eudoxie et Pierre II se trouveraient prochainement réunis à Moscou. Mais déjà la vieille Tsarine et son influence présumée étaient l'objet de compétitions ardentes. Les lettres que lui écrivait Ostermann se rencontraient avec des messages

(1) 9 et 20 décembre 1727. Archives de Dresde.

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OÙ les Doljjorouki faisaient assaut de prévenances. C était peine perdue, car elle n'encourageait ni les uns ni les autres. Vivant dans les prières, les jeûnes et Tattente du moment qui allait enfin la rendre aux joies de la famille, elle montrait un détachement absolu des choses de la politique. Acharnés à se combattre, les partis en présence ne désespéraient cependant pas d'v intéresser son cœur, sinon son esprit.

A l'heure du départ pour Moscou, la faveur des Dolgorouki parut ébranlée. Elisabeth avait réussi à introduire dans l'intimité de Pierre le gendre de Michel Galitzine, Alexandre Borissovitch Boutourline, son amant déclaré plus tard, et qui Tétait peut-être déjà. En même temps, elle se rapprochait d'Ostermann, qui ne démordait pas du projet que l'on sait, tandis que les Dolgorouki en arrivaient à d autres vues sur la personne du jeune souverain, qui allaient se manifester prochainement. D'où l'appui donné par eux, en ce moment, à la nouvelle tentative de Maurice de Saxe, 1 ambassadeur d'Espagne combinant de son côté un projet de mariage entre la Tsarevna et l'infant Don Carlos.

Le 9 (20) janvier 1728, Pierre se mit en route avec sa cour. Ce fut comme la migration de tout un peuple. Les fonctionnaires de toute catégorie suivaient la personne de l'Empereur, et, comme le bruit se répandait que le parti aristocratique l'emportant, la nouvelle capitale risquait d'être abandonnée pour toujours, l'exode prit des proportions inusitées. Pétersbourg devint désert. A Tver, Pierre gagna la rougeole et dut garder le lit pendant deux semaines. La grand mère s'inquiéta et s'impatienta, u Je n ai même pas su quand vous êtes nés, » écrivait-elle à Nathalie, « et voici que je crains de ne plus vous « jamais voir! d Et à Ostermann : " Des gens méchants m'ont « empêché de le voir pendant tant d années, faut-il que, pour « mes péchés, Dieu me refuse encore cette consolation? (1) » Elle demandait à aller au-devant de son petit-fils. Quand un retard dans les préparatifs pour son entrée à Moscou le retint

(1) Correspondance, 111, 111.

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encore pendant sept jours aux portes de la ville, elle insista. Mais pour les organes de la sensibilité morale le vice est un poison mortel et Pierre faisait preuve déjà d'une sécheresse de coHir qui déconcertait ses admirateurs de la jircmière heure. 11 Ht mine de ne pas comprendre ce (jue la pauvre vieilleattendait de lui.

L'entrée eut lieu le 4 lévrier, au milieu d'un jjrand enthousiasme. Il fait rarement défaut en pareille circonstance. D ailleurs on avait trop détesté le {jrand-père sur les bords de la Moskva pour que le petit-fils n'y fût pas populaire. Mais la rencontre si ardemment désirée par Eudoxie, si impatiemment attendue par Ostermann, fut pour décevoir les espérances communes. Petits-fils et petite-fille s arrangèrent pour couper court aux effusions en mettant Elisabeth en tiers dans l'entrevue. Nathalie que sa grand'mère savait acquise aux idées de la réforme, aux hommes et aux choses de lOccident, voulait éviter les sujets délicats, et Pierre redoutait d'autres discussions d'ordre intime. Il n'échappa cependant pas à (juelques remontrances sur sa vie dissipée. Eudoxie lui conseillant de se marier au plus vite, fût-ce avec une étrangère, il ne répondit rien, abrégea la conversation et pensa se tirer d'affaire en prodiguante l'ancienne recluse les honneurs et les biens matériels qui lui avaient si longtemps manqué. Elle eut une pension de soixante mille roubles et une cour, où des membres de la haute aristocratie, un prince Elvtchev, un prince Khilkov, un prince Lobanov et deux Lapoukhine se disputèrent les places de pages, de chambellans et d'échansons (I). Après quoi, le jeune souverain retourna à ses plaisirs.

Ostermann se vit plus ilésanné (jne jamais. Dans l'atmosphère de la vieille capitale, où il se retrouvaient chez eux, les Dolgoroulvi eurent vite fait de reprendre l'avantage. Pierre manifesta avant peu ses préférences en introduisant d un coup deux membres de la famille, Alexis Grigorovitch et \assili Loukitch, dans le Conseil Siiprcinc En même teuq)s, Ivan Dol-

(1) Procès verbaux du Conseil Supictiie, SuonsiK, CI, 177.

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gorouki succédait à Alexandre Menchikov comme grand cliambellan, et le triumvirat ainsi constitué sembla destiné à gouverner le jeune prince. Il le tenait par la résolution cynique de favoriser ses goûts de débauche, comme aussi par le souci de le traiter en homme déjà mûr, alors qu Elisabeth elle-même et les Galitzine à son exemple, sans parler d'Ostermann, ne voyaient en lui qu un enfant. Cette victoire allait se retourner contre l'exilé d'Oranienbourg,

Le couronnement eut lieu le 2 4 février (5 mars) 1728. Quelques jours après, devant la porte du Saint Sauveur [Spasskzic VoroUi) au Kreml, on ramassait une lettre anonyme, contenant un vigoureux plaidoyer en faveur de Menchikov contre les Dolgorouki. Ces procédés de polémiques, se substituant à la presse encore absente, étaient dans la coutume du temps. La rumeur publique attribua la rédaction du libelle aux Galitzine. Plus tard on crut découvrir que Fauteur était vm aumônier d'Eudoxie acheté par une sœur de Mme Menchikov, Ksénia Kolytchov, qui vivait à Moscou (1). De toute façon, les Dolgorouki étant mis en cause, la famille usa de sa toute-puissance pour des représailles terribles. Un décret du Co/K^e// 6'M/>?rme prononça la confiscation générale des biens de l'ex-Favori, son exil à Bérézov en Sibérie avec femme et enfants et Tinternement de Barbe Arséniev dans un monastère plus éloigné, où elle aurait 25 copecks par jour pour vivre. Palais et maisons sans nombre appartenant au condamné à Pétersbourg, à Moscou, à Oranienbaum, à lambourg, à Narva, à Koporié, domaines énormes danstrentesix gouvernements de la Grande-Russie, eningrie, enEsthonie en Petite-Russie (152,356 diéssiatines, — environ autant d'hectares, — dans cette seule province, sans compter des forêts et des pâturages par dizaines de verstes carrées), mobilier somptueux, capitaux (72,570 roubles trouvés dans une maison de Moscou, où il ne mettait jamais les pieds,) tout fut partagé entre le trésor et les triomphateurs du jour. Deux bas-officiers de police [prislavy) vinrent le 16 avril 1728 annoncer la sen-

(1; Magnan, 26 avril 1728, Aff, Étr. Russie.

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tence au malheureux et Tenlevèrent aussitôt dans une simple làhitha. En route, la voiture fut encore rejointe par un détachement de soldats, qui, sous le prétexte d'une revision, dépouillèrent le condamné du peu de bajjages qu'il avaitpu emporter, en ne lui laissant à la lettre que les vêtements qu'il avait sur le corps, sans une chemise de rechange. On mit aussi la main sur les effets de sa femme et de ses filles. La princesse Daria j)artit malade et mourut le 10 mai ta Ousslonio, aux environs de Kasan. A peine donna-t-on au mari le temps de l'enterrer. Le lendemain on Tembarquait déjà avec ses enfants sur la Kama. Bérézov, à ! ,066 verstes de Tobolsk, sur la rive escarpée de de la Sosva, non loin de son confluent avec l'Obi, est une j)etite ville de la Sibérie dans un désert de forêts et de maréca<]es. L'hiver y dure de sept à huit mois, avec des gelées qui font tomber souvent le thermomètre à 45 degrés Réaumur au-dessous du zéro, tuant les oiseaux et faisant éclater les vitres. De novembre à décembre, le soleil se lève à dix heures et se couche à trois heures. En juin, il ne disparaît de l'horizon que pour moins de deux heures, mais l'été ne dure que trois semaines, et au printemps et à l'automne d'épais brouillards contribuent à ensevelir le pavs dans une nuit glacée. Le ciel est toujours nuageux, le vent toujours très vif, avec des ouragans fréquents. Menchikov arriva dans ce lieu de désolation en août 1728. Enfermé d'abord avec son fils et ses deux filles dans la prison de la ville, il reçut plus tard la permission de se construire une maison. 11 mania lui-même la hache, la scie et le rabot, et, la maison bâtie, voulut encore y ajouter une église, en prenant sur ses économies ])our la décorer convenablement. Il avait dix roubles par jour et gardait dix domestiques. !l ne faiblissait pas, ne montrait ni désespoir ni dépit. Sur le bateau (|ui lui faisait remonter le cours de la Kama, on l'avait vu tranquillement occupé à tourner une broche (1^- A Tobolsk, comme une foule hostile acueillait les condamnés à coups do pierre, il cria d'une voix forte : >i Ne frappez que moi seul. Épargnez les

(1) Lefort, 1.4 juin 1728, Arrhivcs de Dresile. Comp. lloirinann, Diplom.itisd.e Beilraye, 1870, I, Ifi.

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et femmes ! » II ne s'apiloya jamais que sur le sort des siens, se reprochant d'avoir causé leur malheur.

Les victimes de la Révolution, en France, ont su mourir; celles de l'autocratie, en Russie, savaient déchoir, ce qui est peut-être encore plus difficile. Les circonstances et les conditions d'existence exceptionnelles se prêtent partout au développement de certaines vertus, comme de certains vices spéciaux. Goncussionaire avéré, faux-monnaveur probable, Menchikov fut vil et sublime. On assure qu'il prit de l'embonpoint au milieu de cette terrible épreuve, en même temps que, très frileux autrefois, il s'aguerrissait au froid. Mais l'apoplexie le guettait, et une seconde attaque survenant en novembre 1729, il ne trouva personne à Rérézov pour le saigner à propos. Il succomba à 56 ans. Un mois après, sa fille préférée, Marie, l'ex-fiancée du Tsar, le suivit au tombeau. Le chagrin qu'il éprouvait en la voyant dépérir avait contribué à hâter sa mort.

Une tradition veut que la malheureuse jeune fille se soit unie en Sibérie à un prince Fiodor Dolgorouki, fils de Vassili Loukitch, qui, ayant reçu la permission de voyager à l'étranger, en aurait profité pour suivre cette grandeur déchue, passionnément épris en dépit de ses dédains. La découverte, en 1825, à Bérézov, d'une tombe, que l'on supposa être celle des Menchikov et où se trouvèrent deux petits cercueils d'enfants, donna du crédit à cette légende. On imagina que la princesse Dolgorouki était morte en couches de deux jumeaux morts-nés, qui furent enterrés avec elle(l). On trouva même des preuves matérielles paraissant confirmer l'hypothèse du mariage : une fourrure précieuse conservée dans la famille du prêtre qui avait béni l'union et y passant pour un don de l'époux à cette occasion ; un médaillon en or avec des cheveux de la princesse, déposé par lui à l'église de Bérézov après la mort de sa femme (2).

On peut excuser le romancier allemand qui s est emparé

(1) Chovui^ski, Esfjuisses, 1893, p. 129 et sniv.

(2) Talilcau topogiaphique de l'Oural, publié en 1852 par le Déparlenjent lopograpliirjne du ministère de la guerre, p. 8G.

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d'un sujet aussi foitemeut documenté; (1) bien (ju'à mes yeux le roman soit pour diminuer, en ce qu'elle a, historiquement, de noble, de fier et de touchant, la figure de Théroïne. F^ir malheur — c'est plutôt un bonheur dans la circonstance — l'historien est tenu à plus de méfiance. Bérézov était étroitement surveillé à cette époque; on n'y mariait pas les gens en catimini, et aucune trace de ce mariage-là ne s'est conservée dans les dossiers de la police contemporaine. Marie Menchikov méritait le surnom que lui donnait Pierre, et il n'est pas probable que la statue de marbre se soit animée sous le ciel de Sibérie. Enfin, la généalogie des Dolgorouki au xvni" siècle est connue dans tous ses détails, et le prince Fiodor n'a jamais existé (2). La fille a vraisemblablement été enterrée auprès du père; mais la tombe a disparu. Creusée sur les bords de la Sosva, elle a été emportée par les eaux.

Les deux autres enfants du Favori furent tirés de l'exil et de la misère par un de ses successeurs, Bidiren, sans (ju'aucun sentiment de pitié généreuse ait eu part à cet acte de clémence. Les banques de Londres et d Amsterdam où Menchikov avait déposé des capitaux considérables — neuf millions de roubles d'après certains rapports — s'étaient refusées à en opérer la restitution entre les mains du gouvernement russe. Biihren imagina donc d arriver à un accommodement, en faisant épouser à son frère Gustave la fille du défunt. Le fils recouvra en même temps le titrede prince, ainsi que deux mille serfs sur les neuf mille qui avaient appartenu à son père, et il fut enseigne dans le régiment Préobrajenski, après avoir été lieutenant-général. Sur les sommes dont les banques consentirent alors à se dessaisir, Madame Gustave Bidiren eut un million, et son frère partagea le reste avec le trésor. Gustave rendit sa femme très malheureuse, et elle mourut en V'i'M sans laisser d'enfants (3).

(V) Aufjuste Lafontaine. Son œuvre a été traduite en russe sons ce titre : u Le « Prince FioJur Doi.corouki et la Princesse Marie M v. »

(2) MlKlIMKVITClI, loc. cit.

(3) DoLCOnoi'KOv, Mémoires, I, 287.

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Cependant Pierre II s'amusait. En avril 1728 la nouvelle de la naissance à Kiel d'un fils de la Duchesse de Holstein, le futur Pierre III, fut l'occasion de grandes fêtes. Il y eut un bal magnifique à la cour, où l'on remarqua l'absence de Nathalie. Elle avait prétexté une indisposition: maison sut qu'elle s'était fait conduire chez la Duchesse de Courlande pour y passer la .soirée, et les commentaires allèrent leur train. On la disait jalouse d'Elisabeth emportée à son tour par la folie de débauche où l'existence de son frère s en allait à la dérive et brûlant d'une flamme incestueuse, Égérie transformée en Bacchante. Après avoir attendu assez longtemps, Pierre ouvrit le bal avec sa tante, puis, contrarié et maussade, se retira dans une pièce voisine pour boire avec ses compagnons habituels. Elisabeth continua à danser et soudain le jeune Empereur s'aperçut qu'Ivan Dolgorouki n'était pas à ses côtés. Il rentra brusquement dans la salle de bal et sa figure se contracta : Elisabeth et le jeune homme dansaient ensemble, et, rouge de mouvement et de plaisir, les yeux noyés et la gorge haletante, la Tsarevna semblait oublier le monde entier dans l'ivresse de l'heure présente. On raconta encore qu'Ostermann excitait cette autre jalousie pour faire échec aux Dolgorouki et pour servir aussi son projet favori (l).

Après Pâques, Pierre alla à la chasse avec Elisabeth et Nathahe ne fut pas de la partie, sérieusement malade maintenant, minée par le chagrin, avec des svmptômes de phtisie. Mais le Conseil Suprême et la (khiéralité eurent ordre

(1) Dépêches du duc de Liria, Dix-huitièinc siècle, II, 59. D'autres extraits de ces dé|)èc!ies ont cté pu])liés par V Antiquité russe, et un Journal composé avec la Correspondance de l'Ambassadeur et conservé aux Aff. Etr. (Méni. et Doc, vol. VllI) contient encore qiielrpies textes omis dans ces publications. Je n'ai pu malheureusement utiliser une édition espagnole qui a paru récemment.

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