LES CHASSES DE I/EMPEIIEUR
d'accompagner le Tsar dans ce déplacement qui devait durer plusieurs mois. Cinq cents équipages allèrent de domaine en domaine, campant dans la forêt ou dans la steppe. On chassait le loup, le renard, le lièvre, avec des chiens anglais; le gibier à plume avec des faucons et des éperviers dressés. On prenait aussi Tours, mais le Tsar alors se tenait à l'écart. Déjeunes et vigoureux valets portant la livrée de l'équipage : caftan vert avec ceinturon d'or ou d'argent, culotte rouge et bonnet d'hermine, attaquaient la bête avec des fusils ou des épieux. Les chasses étaient suivies d interminables banquets dans le vieux goût moscovite. Desmarchands en foule installaientleurs bazars dans le voisinage des campements, où l'orient asiatique revivait ainsi, au gré des Dolgorouki, qui espéraient faire perdre pour toujours à leur jeune maître le goût de St-l*étersbourg et de la vie civilisée.
Pierre se plaisait en effet de jour en jour davantage au sein de cette existence noma<le, dont Elisabeth paraissait s'accomodcr aussi, alors que son danseur de tantôt, Ivan Dolgorouki, plus raffiné et tourmenté par le regret de plaisirs plus variés, arrivait à s en lasser promptement. La scène du bal n'eut pas de lendemain, les parents du jeune homme travaillant euxmêmes maintenant à l'éloigner de la personne du Tsar, pour mieux garder celui-ci à leur discrétion. Et Pierre le vit sans regret reprendre fréquemment le chemin de Moscou, où d'autres entreprises galantes sollicitaient sa présence. Une liaison avec la princesse Troubelzkoï, dont il insultait publiquement le mari en le plaisantant sur son infortune, dut rassurer l'empereur et oter à Elisabeth ses illusions, si elle en avait. Ainsi la tante et le neveu restaient en tête-à-tête dans la joie des exercices violents et des fêtes rustiques qui les charmaient également, dans livresse de l'attrait voluptueux qui les tenait attachés encore 1 un à l'autre.
A la fin de mai, la mort d'Anne Petrovna jeta un voile de deuil sur cette fête perpétuelle, sans l'interrompre. Le corps fut ramené à Pétersbourg, mais Pierre ne songea pas un instant à s'y rendre pour Tenterrement, et le jour de sa fête il y
eut bal comme à l'ordinaire. En jnillet, une invasion de Tatares en Petite-Russie nécessita l'envoi d'un corps d'armée, en même temps que la menace d'une coalition entre la Turquie et la Suède appelait l'attention du public sur l'état de la flotte qui dépérissait. Les envoyés de l'Empereur et de l'Espagne s'unirent à Ostermann pour engager l'Empereur à revenir. Il ne voulut rien entendre. Sa passion pour la chasse redoublait à 1 approche de l'automne, mêlée à une inclination nouvelle, dont les Dolgorouki avaient savamment préparé l'éclosion. A Gorenki, domaine d'Alexis Grigorowitch, chef de la famille, où celui-ci s'était ingénié à attirer le Souverain, Elisabeth avait trouvé des rivales, possédant sur elle le double avantage d'une attitude plus déférente et d une conduite moins irrégulière. A peine en effet Ivan Dolgorouki eût-il cessé d'inquiéter Pierre, que Boutourline se substituait à lui, et poursuivre cette autre fantaisie, la Tsarevna se dérobait à son tour à la société de son neveu. Elle rentrait à Moscou et, sous prétexte de pèlerinages, courait les monastères voisins, faisant trente et quarante verstes à pied en compagnie d'une seule femme de chambre et de son amant. Quand Pierre la retrouvait entre deux de ces escapades, elle était malade de fatigue, et ne faisait que se plaindre de ses embarras d'argent, dans lesquels Boutourline était probablement pour quelque chose. Comme chez sa mèie autrefois, on faisait chez elle une terrible dépense de vin (1). Les filles d'Alexis Dolgorouki ne donnaient au jeune prince aucun de ces dégoûts, et l'aînée, Catherine, dressée par son père à des manèges de coquetterie savante, discrètement poussée à de troublantes intimités, rêvait déjà de mettre à son doigt la bague enlevée à Marie Menchikov.
En novembre 1728, la maladie de Nathalie s'aggrava. Elle s'en allait de la poitrine, et c'est avec peine que Pierre s'arracha aux délices de Gorenki pour la voir mourir. Avec elle disparaissait la dernière ressource d' Ostermann et des diplo-
(1) Dépêches de Lirla, Vix-huilicme siècle, II, 110 et siiiv.