‹ L'Héritage de Pierre Le GrandChapitre 21 sur 66 · MOI'.T DE .NATHALIE · texte numérisé non relu

MOI'.T DE .NATHALIE

mates étrangers, qui désespérèrent de faire revenir le Tsar à St-Pétersbourg et de l'engager à s'occuper d'affaires. Le vicechancelier parla même de se retirer (l\ Ils avaient essayé en vain de tirer parti de la catastrophe, en falsifiant une correspondance que la mourante consentit à remettre à son frère. C'étaient des lettres de l'Impératrice et du prince Eugène, ou l'une et l'autre faisaient des vœux pour que Pierre retournât sur les bords de la Neva (2). Ils tressèrent des couronnes sur la tombe de la pauvre princesse, en lui attribuant tous les mérites et toutes les vertus. J'aurais trop de regret à les effeuiller. Mais le jeune Empereur ne se laissa ni toucher ni convaincre; il passa une partie de l'hiver et le mois de février tout entier à Gorenki et, en mars 1729, partit pour une nouvelle campagne de chasse avec Alexis Dolgorouki, sa femme, ses fils et ses filles. Elisabeth n'était plus conviée à 1 accompagner et restait à Moscou, où on commençait à parler publiquement du mariage du Tsar avec Catherine Alexiéiévna. L'événement fut en effet décidé au cours de l'année.

Les Dolgorouki, filles d'Alexis, étaient trois. L'aiuée, âgée de 18 ans déjà, très belle, avec une taille magnifique, un teint éclatant de blancheur sous une forêt de cheveux noirs et des yeux de flamme, très hardie aussi, impérieuse et hautaine, parut la plus propre à faire la conquête dont dépendait l'avenir de sa famille. Élevée à Varsovie dans la maison de son grand-père, Grégoire Fiodorovitch Dolgorouki qui occupa avec distinction divers postes diplomatiques, elle avait encore sur ses sœurs la supériorité d'une éducation qui développait les

(1) Lefort, 29 noveinljrc 1728, Archives de Dresde. Gomp. Hkhrmanx, DIpl. Beitrack, I, 25.

(2) Dépêches de Liria, loc. cit. II, 117.

ressources naturelles de son esprit (J). Elle s'acquitta à merveille d un rôle qui ne convenait que trop bien à son tempérament et à son ambition. La chasse, ce printemps, fut en partie double. En plaine et en forêt, comme sous la tente, à l'heure des banquets et des jeux de société qui alternaient avec la danse le long des soirées, Catherine se trouva toujours à côté du Tsar. Elle ne manqua ni une occasion de se laisser prendre un baiser à la faveur d'une discrétion perdue, ni une rencontre fortuite à la brune dans les endroits écartés.

En mai, Ostermann essaya encore d'une diversion, en organisant des manœuvres aux environs de Moscou, où il comptait que le jeune souverain se prendrait au plaisir de jouer au soldat. Mais Pierre venait de décider qu'il irait jusqu'à Rostov pour chasser dans les environs et ne reviendrait que pour sa fête, en juin. Les membres du Conseil Suprême prirent alors le parti de se retirer, eux aussi, dans leurs campagnes, le vicechancelier les imita" lui-même, et il n'y eut plus de gouvernement. Le Tsar ne reparut, en effet, à Moscou que le 21 juin, et seulement parce que les moissons levées empêchaient la chasse. On le jugea entièrement accaparé par les Dolgorouki, et, l'automne venant, on fut confirmé dans cette opinion, en voyant qu'il se préparait h repartir en chasse pour un temps indéterminé. Deux cents chiens courants, plus de quatre cents lévriers composèrent cette fois son équipage, qui s'amplifiait toujours. En peu de temps, quatre mille lièvres, cinquante renards, cinq loups et trois ours furent tués ou forcés. Mais l'esprit mobile et le caractère capricieux du jeune souverain laissaient voir en même temps des symptômes de lassitude et de désenchantement. Quelqu'un le complimentant au sujet d'une chasse particulièrement fructueuse, il répondait avec un méchant sourire : u J'ai fait mieux que de prendre trois ours; « je mène avec moi quatre bêtes à deux pieds " . On comprit qu'il voulait dire Alexis Dolgorouki et ses filles. Le mêmejour on joua aux gages et quand il sut que, gagnant, il aurait encore

(1) KuMYROv, La comtesse Golovkine et son temps, p. 144; Dolgoroukov, Mémoires, I, 295.

CATUF.r.I.NE ItOLGOliOtKI 9.-)

le bonheur d'embrasser la belle Catherine, Pierre sortit brusquement.

Etait-ce qu'il arrivait à voir clair dans le jeu de l'ambitieuse famille et à se convaincre qu'en lui sacrifiant Menchikov il n'avait fait que changer de tutelle? Ou bien les avances de la jeune fdle l'inquiétaient-elles, dans leur témérité provoquante? A une épo(|ue où rien ne faisait encore prévoir la brillante destinée qui plus tard lui parut promise, elle s'était laissée aller à écouter les déclarations d'un comte Millesimo, attaché à l'ambassade de lEmpereuv et parent de l'ambassadeur. Établis en Bohême depuis le (juinzième siècle, ces Millesimo étaient une branche de 1 antique maison italienne des Garetto, marquis souverains de Savone et autres lieux. Il n'y aurait donc pas eu mésalliance. Le commerce des deux jeunes gens prit pourtant un caractère clandestin. Des rendez-vous furent organisés chez le résident de Hollande et » les poulets marchèrent », s'il faut en croire Lefort (1). D'après d'autres témoignages, on en arriva même à des fiançailles (2) La famille ayant, depuis, porté ses regards plus haut, l'attaché d'ambassade fut prestement éconduit et Catherine passa pour une victime. Ce que nous savons de son caractère est pour nous faire croire que le sacrifice fut assez volontaire de sa part. Mais on en jasa à Moscou, et Pierre put être instruit du roman et des circonstances qui l'avaient fait tourner court. En avril 1729, allant à la datcha du comte Wratislaw, Millesimo eut l'imprudence de tirer quelques coups de fusil dans le voisinage du palais impérial, au mépris des interdictions très sévères, publiées à ce sujet. Une patrouille l'arrêta et le conduisit chez Alexis Dolgoroulvi, u l'un des grenadiers allant devant, l'autre derrière et ce dernier tenant un fouet à la main pour faire

(1) Dépic'he du 9 ilécciniMo 1728, Archives de Dresde. Goiiip. Sborsik, V, 319.

(2) Lndy Hondeau, feinine du llésidcnt anglais à Moscou, l'afHnue dans sts lettres. i^Édition anglaise de 1774; édit. russe de 1874) : lîantyrli-Kaniiénski, dans sa Biographie des généralissimes, 1840 (I, 165) n'a contredit son témoignage qu'en confondant Catherine Dolgorouki avec sa sœur Hélène. Voy. MikumÉvitcu, loc. cit. Gomp. les rapports confidentiels de Hohenholz chez Briickner : " La Russie sous Pierre II. » Messager de l'Europe, 1896.

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avancer le prisonnier " , rapporte Magnan (1). Après avoir fait quatre versles à pied en cet équipage par des chemins défoncés, on devine dans quel état le malheureux jeune homme se présenta devant le grand maître de la cour. Alexis Dolgorouki occupait maintenant ce poste. 11 fit semblant de ne pas reconnaître celui qu'on amenait ainsi qu'un malfaiteur, invoqua ensuite les ordres du souverain, et xMillesimo insistant pour avoir satisfaction, il finit par lui tourner le dos grossièrement. L'incident fit un bruit énorme. Le corps diplomatique prenant fait et cause pour la victime, Ostçrmann eut toutes les peines du monde à arranger l'affaire, et Pierre ne fut pas encore sans en être averti.

Quand le Tsar parut donc refroidi à l'égard de celle qu'on désip^nait déjà comme la future Tsarine, les causes de ce changement n'étaient que trop faciles à soupçonner, en dehors même de l'inconstance dont le jeune prince avait déjà donné d'autres preuves. Mais la famille s'était trop avancée pour battre en retraite. On a imaginé un téte-à-tête industrieusement ménagé par elle à ce moment et qui aurait mis Pierre dans le cas de faire honneur à un engagement contracté en quelques minutes d'ivresse amoureuse (:2). De façon ou d'autre, il se trouva pris, et le 22 octobre 1729, jour anniversaire de sa naissance qui fut célébré à Toula, Catherine figura déjà comme sa fiancée. Le 19 novembre suivant, ayant réuni au palais Lefort, à Moscou, le Conseil Suprême et la Généralité^ le Tsar annonça officiellement son mariage dont les préparatifs commencèrent aussitôt.

Mais pendant que les Dolgorouki dressaient ainsi leur piège et qu'oublieux de son rang et de ses devoirs, le fils d'Alexis mordait à l'appât, que devenait l'héritage de Pierre le Grand? D'après une note retrouvée dans les papiers de la famille, de février i728 à novembre 1729, il v avait eu huit mois de grandes chasses, dont l'une ayant duré cinquante-cinq et

fl) 14 avril 1729, Aff. Etr. Russie.

(2) DoLGORouKov, iWe'»iO(Vc.ç, I, 295; Lefort, dépèche du 6/17 avril 1730, Archives de Dresde.

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