‹ L'Héritage de Pierre Le GrandChapitre 22 sur 66 · OLIGARCHIE ET ANARCHIE. LES HOMMES D EN HAUT · texte numérisé non relu

OLIGARCHIE ET ANARCHIE. LES HOMMES D EN HAUT

I. La succession (le M.enchikov. — La parti oligarchique. — Les Galitzine et les Dolgorouki. — Partage du pouvoir. — Absorption et décomposition des fonctions gouvernementales. — Le Conseil Suprême et le Sénat. — Effacement de Pierre IL — Il Résultats. — Désorganisation de la haute et de la basse police. La suppression du Préobrajenshi Prikase et ses conséquences. — Incendies et brigandages. — Essais infructueux de législation. — Mesures économiques avantageuses dues à l'initiative d'Ostermann. — Défaillances de ses collègues. Il fait à lui seul office de gouvernement. — Dépérissement de l'armée et de la flotte. — Arrêt dans le mouvement intellectuel. — Troul)les religieux. — Politique d'attente au dehors. — On sauve encore la façade. — Expansion automatique en Orient. — Traité avec la Chine. — L'expédition de Behring. — III. Inertie générale et tendance rétrograde insuffisamment compensées par ces progrès. — Jugement des observateurs contemporains. Opinions contradictoires. — Gomment le gouvernement de Pierre II a été populaire. — Oligarchie aboutissant à l'anarchie. — Bienfaits provisoires du régime. — Raisons qui ont permis à la Russie de le supporter. — Perspectives d'avenir.

La chute deMenchlkov fut l'œuvre d'un caprice du souverain et d'une intrigue de cour; mais Pierre et ses courtisans étant incapables de recueillir l'héritage politique du " Léviathan » , la succession échut au parti oligarchique qui la guettait depuis longtemps.

Les Galitzine y figuraient en apparence au premier rang. Le prince Dmitri Mikhaïlovitch était entré un des premiers au Conseil Suprême. Né en 16G;i et i'ainé des quatre fils du boiar Michel Andréiévitch, il évoquait le souvenir de Vassili Vassilé-

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vitch, l'amant de Sophie (l), son cousin {jermain. Il avait avec lui plus qu'une parenté de san^, fait comme lui pour donner une idée de ce que la civilisation aurait pu devenir en Russie sans l'initiative violente de Pierre le Grand. In Russe de l'ancien type. D'âge mûr déjà à l'époque des réformes, passionnément attaché aux traditions de famille et aux coutumes nationales, ne permettant pas à ses frères cadets, l'un feld-maréchal et l'autre sénateur, de s'asseoir en sa présence avant qu il les y invitât, il n'en possédait pas moins à sa podmoskovnai'a (propriété de la banlieue de Moscou) d'Arkhangielskoïé une bibliothèque de six mille volumes avec des traductions en russe de Machiavel, de Grotius, de Locke, de Puffendorf. C'était bien, à part cela, la demeure d'un ancien boiar : une maison en bois voisine de l'église; trois grandes pièces [sviétlitsy) en tout; des icônes dans les angles ; des bancs de chêne sous les murs: des poêles en faïence jaune ; des fauteuils recouverts en cuir ; un lit en bois de sapin avec draps et oreillers en coutil; un bain attenant à 1 une des chambres, et dans la cour, des bâtiments de plus modeste apparence, contenant les cuisines, la cave, le garde-manger. Une grande simplicité partout; mais, dans le parc immense, des serres encore, aussi vastes que la maison et renfermant des plantes rares (2).

Bien qu'il critiquât le renvoi d'Eudoxie, le procès d'Alexis ainsi que le mariage de Pierre \" avec Catherine et parlât de celle-ci avec le plus grand mépris, Dmitri Mikhadovitcli fut non seulement épargné pendant le grand règne, mais toujours entouré d'égards. Le Tsar venait souvent l'entretenir de ses projets et attendait patiemment que c le vieux » eut fini ses prières. Aristocrate convaincu, le maître d'Arkhangielskoié se faisait un idéal de la constitution suédoise. Il avait vu du pays. En 1697, à trente-quatre ans, il était allé étudier en Italie. En 17(H il fut ambassadeur à Constantinople, puis, de 1708 à 17:21, gouverneur de la Petite-Russie, où il s'appliqua à grouper les meilleurs éléments intellectuels du pays, conservant,

1; Pierre le Grand, p. 24.

(21 Zabiéuse, Essais sur l'Histoire <H i'Anti<|uité russe, 1873, p. 331.

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après son retour à Pétersbourg, des relations suivies avec racadémie de Kiev. Il parlait plusieurs langues et n'en détestait pas moins les Allemands. Très autoritaire, ne souffrant pas la contradiction, il se rapprochait parla du type d'Ivan III et de son terrible petit-fils. Ami du progrès, mais détestant les innovations hâtives, il se révoltait surtout contre la révolution que Pierre I" prétendait opérer dans les moeurs, celles du souverain n'étant pas propres à lui faire goûter le changement. « C'est cela qu'il veut mettre à la place! " l'entendait-on dire.

Vainqueur de Lœvenhaupt à la bataille delà Liésna, «cette mère de Poltava » , comme disait Pierre, le frère de Dmitri, Michel, jouissait d'une grande réputation, même parmi les étrangers, u Dans tout autre pays moins barbare » , écrivait le duc de Liria, « il eut été un grand homme (1) ». Avec de grands mérites, ni l'un ni l'autre ne possédaientquelques-unes des qualités qui font les hommes d'État, coup d'œil prompt, expérience, énergie, et manquaient totalement de celles qui font les hommes de cour.

A ce dernier point de vue, les Dolgorouki leur étaient infiniment supérieurs. Vassili Loukitch, " le plus aimable et le plus poli des Russes » au témoignage de Basséwitz, avait commencé sa carrière diplomatique à la cour de Louis XIV et s'en souvenait. Pendant un séjour de treize années à Paris, il avait vu d'assez près la révolution anglaise de 1688 et de plus près encore les excès de despotisme auxquels aboutissait le règne du Roi-Soleil. De cette époque dataient aussi des relations avec les Jésuites qu'il se plut à entretenir après son retour en Russie. A Varsovie, il s'était fait, depuis, le confident de Menchikov pour les affaires de Gourlande, sauf à se brouiller avec le Favori après 1 avènement de Pierre II. A Mittau,il avait connu Anne qui appréciait ses manières affables. Il n'était pas, on le voit, dépourvu de souplesse. Ses cousins germains, Alexis, Serge et Ivan Grigorovitchy, d'éducation nulle, d'esprit grossier, dem.euraient attachés aux idées rétrogrades, parmi les-

(1) Correspoiidaiice, Additions, Antijuité russe, 1873, II, 39.

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quelles ils mettaient en première place le souci des intérêts de laniille et le désir de jjagner la laveur du maître. Un aulre parent, Michel Vladimirovitch, l'aisait bande à jiart avec son frère, Vassili, (|ui, soldat avant fait d'assez bonne besogne sur les rives de la Caspienne, se distinguait par des habitudes de franchise brutale.

La famille paraissait ainsi divisée elle-même en deux camps. Elle se ralliait pourtant dans les grandes circonstances et elle s'entendit encore avec les Galitzine pour partager avec eux au Conseil Supvéuie la direction des affaires intérieures, qui échappait à Menclidiov. Pour les affaires extérieures, Vassili Loukitch paraissait indiqué; mais il dut bientôt avouer son impuissance à se reconnaître dans le réseau compli(pié des relations et des combinaisons diplomatiques. Ce lot glissa ainsi aux mains d'Ostermann, déjà désigné par son poste de vice-chancelier à en prendre soin et admis en février 1726 parmi Xes viérkhovniki (houxinei d'en haut), comme on appelait communément les membres du Conseil Suprême.

Déjà commencée sous Catherine, l'absorption progressive, au sein de cette assemblée, des pouvoirs et fonctions nominalement réparties entre les divers organes du gouvernement se précipita maintenant. Le Conseil fit disj)araitre successivement la Chancellerie des Domaines, puis le bureau de la Police d'État, communément appelé Préohrajenski Prihase et s'occupant aussi jusqu'alors ou étant censé s occuper de la police administrative. Les Collèges de la Guerre et de l'Amirauté, qui du vivant de l'Impératrice conservaient un reste d'indépendance, durent accepter une situation strictement subordonnée. Aussitôt après la chute de Menchikov, le Conseil les mit en demeure de lui envoyer des rapports sur les moindres détails de leur administration. Dans le domaine administratif comme dans le domaine judiciaire, il entendait désormais avoir partout la main, en même temps qu'enlevant au Sénat sa fonction législative, il la développait jusqu'à toucher à l'organisation de l'Etat, comme dans la question du Iletnuuiat en Petite-Russie.

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Le Sénat ainsi déponillé eut pourtant sa part. A mesure qu'il cessait d exciter la jalousie du nouveau pouvoir, à mesure aussi que celui-ci prenait [joùt de plus en plus aux problèmes de la haute politique gouvernementale, une décomposition des fonctions trop avidement usurpées s'opérait au profit de l'assemblée déchue. Par une sorte de choc en retour elle se trouva saisie d'un certain nombre d'affaires que " les hommes d'en haut » jugeaient indignes de leur compétence. Ainsi, au moment de la suppression an Préohrajetiski Pnkase^ elle hérita de la police administrative. A vouloir tout prendre, le nouveau souverain, je veux dire le Conseil, s'apercevait qu il ne pouvait tout garder et il n'arrivait qu'à démonter rouage par rouage la machine agencée par Pierre le Grand au prix de tant d'efforts.

Le moteur nominal de cette machine restait à l'écart. Après avoir fait acte de présence aux séances du Conseil et acte de vigueur contre Menchikov, Pierre II s'effaça, disparut dans le tourbillon joyeux dont j'ai essayé de donner une idée. Ostermann et Alexis Dolgorouki eurent mission d'abord de servir d'intermédiaires entre lui et ses Conseillers. Mais cette double courroie de transmission se montra bientôt hors d'usage. Le vice-chancelier se confinant dans les affaires extérieures, auxquelles le jeune souverain ne voulait ni ne pouvait rien entendre et dont « les hommes d'en haut " se désintéressaient euxmêmes, et le précepteur en second s'absorbant avec sa tribu dans les intrigues de cour, tous deux se disputant les préférences de leur élève, on ne les vit pas plus que lui paraître aux séances. Je passe aux résultats.

La suppression du Préohrajeyiski Prikase provoqua une grande joie. On ne tarda cependant pas à s'apercevoir qu'un

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nom justement détesté avait seul disparu. Les prisons ne désemplissaient pas et les crieurs du s/oro i diélo (1) continuaient leurs lugubres pratiques. Au cours de l'année 172G, un petit clerc de bureau, Yassili 1 iodorov, dénonça un capitaine en retraite, Kobyline, à raison de propos séditieux prononcés par lui. Il y eut exécution capitale et confiscation des biens du condamné. Maisledénonciateurseplai^nait : dans la dépouille de sa victime il n'avait reçu qu une vache avec son veau, un peu de foin, quelques oies et quelques dindons, ce à quoi la veuve du supplicié avait ajouté une volée de bois vert. 11 citait l'exemple d autres donosichil.i (dénonciateurs) en grand nombre, dont le zèle était mieux récompensé (2). En 1728, dix-huit habitants de Smolensk, coupables de s'être laissé convertir au catholicisme furent ramenés dans le giron de l'orthodoxie par des procédés que les plus féroces agents de l'institution abolie n'eussent pas désavoués. Le bourreau y travailla, knoute et hache en main (3).

Voilà pour la haute police. L'autre ne gagna pas beaucoup à passer aux mains du Sénat. Le 2;i avril (3 mai) 1729 un grand incendie éclatant au faubourg allemand de Moscou, des soldats de la garde étaient requis pour l'éteindre. Magnanqui les vit travailler rend compte ainsi qu'il suit de la besogne qu ils firent : « Fondant comme des enragés dans les maisons du quartier menacé, il les enfonçaient à coups de hache et ensuite les coffres, armoires et caves, et volaient tout ce qui s'y trouvait, menaçant les hôtes qui voulaient s opposer à leur fureur de leur casser la tète... On leur a vu couper jusqu'aux cordes des puits pour empêcher qu'on ne puisse avoir de l'eau » . Les officiers n'osaient intervenir. La foule applaudissait : ^ Laissons griller les Allemands ! » L'arrivée de Pierre II sur le lieu du sinistre mit fin au désordre; mais Ivan Dolgorouki, en sa qualité de caj)itaine des gardes, empêcha la punition

(1) Pierre le Grand, p. 194.

(2) Lectures de la Société pour réunie de l'Histoire et de l'Antiquité russe, II, 21-25.

(?) Dépèches du duc de Liria, Dix-huitième siècle, II, 105.

des pillards et il y eut cent vingt maisons de brûlées (1).

Le brigandage à main armée prenait simultanément des proportions inquiétantes sur toute l'étendue de l'Empire. Kn 1728 une bande, envahissant le village de Prachevo, propriété du prince Kourakine dans le district d'Alatyr, bridait deux églises et deux cents maisons et massacrait l'intendant (2).

Incapable de faire respecter les lois existantes, le Co?isetl Suprême s'avisa cependant de faire de la législation. L'œuvre de codification n'ayant pas avancé sous Catherine, quelqu'un s'avisa que sous Alexis il y avait eu des députés provinciaux convoqués pour cet objet. Un retour aux traditions d'avant la réforme était pour tenter les Viérkhovnihi. Ils imaginèrent de réunir h Moscou une nouvelle députation, dont les membres nommés par la noblesse, à raison de cinq par gouvernement, recevraient 50 copecks d indemnité par jour. L'expérience fut lamentable. Les hommes de quelque valeur étaient déjà au service; le rebut que les provinces envoyèrent, faute de mieux, se montra incapable de tout travail (3).

Une commission pour la revision des lois commerciales fit d'un peu meilleure besogne : abaissement des impôts sur le chanvre et sur la bijouterie; suppression du monopole pour le commerce des tabacs étrangers, du sel, des pelleteries sibériennes; mesures pour l'amélioration du change. L'Étatdemeurant encore le grand producteur industriel du pays, la commission imagina de retenir à l'étranger les bénéfices réalisés sur la vente de ses marchandises, potasse, goudron, fers de Sibérie, suifs, caviar, et d'y créer ainsi des disponibilités pour les besoins du Trésor. La liberté accordée en 1728 à la fabrication et à la vente du sel, ainsi qu'à l'exploitation des mines au delà de Tobolsk , un nouveau règlement pour les lettres de change publié en 1729 complétèrent heureusement cet ensemble de réformes éminemment propices au développement des ressources maté-

(1) Magnan, 9 mai 1729. Aff. Étr. Russie.

(2) SoLOviov, XIX, 17G.

(3) SoLoviOv, XIX, 175. Voy. aussi Recueil Complet des lois, n" 5412.

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rielles du pays. Mais le Conseil Suprrnie n'v eut aucune pari. La commission pour le commerce, voire le gouvernement tout entier à partir de 1728, — ce fut Ostermann, qui devait progressivement se substituer, dans tous les départements, aux défaillances de ses collègues. 11 avait beau ne vouloir faire que de la politique extérieure; ils lui forçaient la main, en ne voulantou en ne sachant rien faire. A son défaut, la machine menaçait tous les jours de s'arrêter. Quand il s'absenta, elle cessa de fonctionner en effet.

Il évita longtemps de se mêler des choses de l'armée et de la Hotte. Le résultat fut que l'une et l'autre tombèrent à l'abandon le plus complet. Le Collège de la guerre n'ayant plus de président depuis la chute de Menchikov et le président y ayant jusque là tenu lieu de tout, il fut question d une commission encore pour le remplacer et remédier à une désorganisation dont on apercevait les symptômes menaçants. Il ne se trouva personne pour la réunir. La Hotte fondait à vue d'œil. Abandonnant, pour des raisons d'économie, la construction de gros navires, on décidait de ne mettre en chantier que de simples galères; mais les chantiers restaient vides, et la raison en apparaît suffisamment dans le procès qui en 1727 mettait en cause l'amiral Zmaiévitch convaincu de vol, condamné à mort, puis gracié et envoyé à Astrakhan, comme commandant de port, pour y exercer sans doute la même industrie. (1)

Vous imaginez ce que le mouvement intellectuel, déjà fort en décroissance sous le règne j)récédent, pouvait devenir dans ces circonstances. On continuait l'œuvre de cartographie commencée sous Pierre 1'% mais ses progrès se montraient de plus en plus lents. L'Académie des Sciences n'échappait au néant qu'en tombant dans le ridicule. Le 2i février 1729, on y célébrait le couronnement de l'Empereur par une séance publique où le professeur Leitmann présenta gravement un polyèdre artistement ouvragé avec la figure d'un aigle qui, se métamorphosant, reproduisait les traits augustes du Souverain. Parla

(11 Soi.oviov, XIX. 181.

lOG l'heuita(;e de i'ierre le gra>;d

^;eant Tunique typographie de la capitale avec le Synode, l'Académie laissait chômer les presses et n'avait pas tort, car la censure de tous les ouvrages publiés appartenait toujours à l'assemblée ecclésiastique et Pierre I" n'était plus là pour tempérer son zèle. Au sein du clergé même, le représentant de lesprit nouveau, Féofane Prokopovitcb, avait h lutter avec l'évêque de Piostov, Georges Dachkov, qui rêvait le rétablissement du Patriarcat, en supposant qu'on ne chercherait pas le Patriarche hors de son évêché. Catherine régnant encore, Féofane était couramment traité d'hérétique, accusé de prêcher la doctrine arienne. Sur la dénonciation d'un moine, Marcel Radychevski, il avait eu même affaire au Py^éohj^ajenski Prikase, heureux de s'en tirer avec une semonce et la menace d'être

« traité sans miséricorde, d s'il donnait lieu à de nouvelles plaintes (1). Il possédait maintenant l'appui d'Ostermann et la chute de Menchikov le débarrassait d'un ennemi redoutable; mais le triomphe du parti aristocratique et rétrograde créait pour lui d'autres périls. Energique et capable, Dachkov s'agita furieusement, en évoquant contre son rival les vieilles accusations de protestantisme. En 1727 le Conseil Suprême ordonna la publication du Katniène Viéry (Pierre angulaire de la foi), oeuvre de polémique religieuse, où lavorski avait consigné l'expression de son orthodoxie farouche et de ses rancunes personnelles contre le prélat réformateur. Mais en même temps l'abbé Jubé, amené en 1728 de France par la princesse Irène Dolgorouki, néeGalitzine, qui l'avait choisi comme précepteur pour ses enfants, créait à Moscou même un foyer de propagande catholique.

Vous n'ignorez pas que ce fut un homme singulièrement actif, entreprenant et courageux. C'est lui qui, curé à Asnières, refusait de commencer le service divin avant que la marquise de Parabère, maîtresse du Régent, eût quitté l'église. Sur la plainte de la belle, le Régent se contenta de dire : « Pourquoi

« diable est-elle allée à l'église? » La princesse Dolgorouki

(1) Lectures, 1862, I, 1-92.

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s'était laissé convertir au catholicisme pendant son séjour à l'étranger, sous l'influence de la princesse d'Auvergne, née de Ligne. La famille entière de son père montrait liér(''ditairement des inclination^ dans ce sens. Protégé par elle, lahljc Jubé se rencontrait à \a podmoskovnaia du Prince Galitzinc avec l'évêque deTver, Lopatinski, et l'entretenait de la réunion des deux églises (1).

Ainsi, de ce côté, tout n'était que trouble et confusion.

Au dehors, la paix signée par les Turcs, en octobre 1727, avec l'usurpateur persan Escliref, que la Russie s'était également refusée à reconnaître, avait crée, au début du règne, un danger sérieux pour les provinces caspiennes. La Russie ne possédait là qu'un corps d'armée très faible. Encore enenlevat-on le commandement au prince Vassili Vladimirovitcli Dolgorouki, dont la présence parut plus nécessaire à Moscou. La Porte, tout en se plaignant d'être abandonnée par ses alliés, offrit ses bons offices pour un accommodement avec Eschref. Ils furent acceptés, mais ne menèrent à rien, et bientôt Neplouiev annonça de Gonstantinople que les Turcs songeaient à attacjuer les nouvelles acquisitions de la Russie en Perse. Le Résident de l'Empereur, Dahlmann, proposa sa médiation ; mais la Porte ne paraissait disposée à accepter que celle de la France, et Neplouiev affirmait que la guerre serait préférable à cet expédient. Alliée à 1 Angleterre, la France lui était doublement suspecte. Il ne fut pas contrarié par les ordres de ses chefs, car on ne lui en envoya point. Toute l'habileté d'Ostermann ne pouvait aller en ce moment qu'à gagner du temps, en sauvant la face et la façade. Sans flotte et bientôt sans armée, la Russie devait garder son apparence de grande puissance européenne. Elle voulut donc être représentée au congrès de Soissons, ou elle n'avait aucun intérêt à discuter. Il s'agissait, on le sait, d'un accommodement entre l'Autriche et ses adversaires de la veille et du lendemain, la France, l'Angleterre et l'Espagne.

(1) Tolstoï, Le catholicisme en Russie, 1863, I, 1G5; IMiii.AnÈTE Mgr), Hisloire de l'église russe, 1848, p. 77; DoLGOnoVKOV, Mémoires^ I, 7.

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La Russie, comme alliée de l'Empereur, prétendit y fi(jurer et obtenir le règlement définitif de la question holsteinoise. C'était un hors-d'œuvre, et l'Autriche ne se soucia pas de le mêler aux pourparlers, qui d'ailleurs n'aboutirent pas. Le traité de Séville, signé en novembre 1729 entre la France, l'Espagne, la Hollande et l'Angleterre, à l'exclusion de l'Autriche, laissa au gouvernement de Pierre II la seule ressource de bouder en cette noble compagnie.

Une revanche lui était réservée à l'autre extrémité de l'immense sphère politique ouverte par P-ierre le Grand à l'activité et à l'ambition de ses héritiers. Le 20 août 1727 l'envoyé russe en Chine signa un traité de paix perpétuelle avec le Céleste Empire sur la base du statu quo et de l'établissement de relations commerciales suivies entre les deux puissances. Dans cette direction, le temps se chargeait à lui seul de poursuivre une œuvre, dont nous continuons h voir aujourd'hui encore le lent mais irrésistible avancement. Presque en même temps sur une autre frontière du vaste continent sibérien, Behring découvrait le fameux détroit. Par sa conception et parle commencement même de son exécution, cette œuvre parallèle était encore un legs du grand homme. L'expédition commandée par Behring avait quitté Pétersbourgen janvier 1725. Elle comprenait les lieutenants Spanberg et Tchirikov, deux pilotes, un gardemarine, un géographe, un médecin et 2:î matelots on ouvriers. Par terre ou par eau elle arriva au printemps de 1 720 à Iakoutsk et seulement en janvier 1727 à Okhotsk après avoir traversé des épreuves et subides pertes cruelles. A un moment elle fut réduite à manger le cuir de ses harnais et de ses bottes. A Okhotsk, où il n'y avait alors que dix maisons, Behring dut se bâtir une habitation et réunir des approvisionnements. Un bateau qu'il fallut construire également et une mauvaise barque trouvée sur place conduisirent les explorateurs au Kamtchatka, où fut équipé un vaisseau de plus grandes dimensions, le Saint- Gabriel. En même temps Behring apprenait par les indigènes les détails d'un voyage qui, en 16 48 déjà, avait conduit le Cosaque Dejniev de l'embouchures du Kolyma au Kamtchatka

L'EXPEDITION DE l'.EIIlUNG 109

— par mer. (l) C'était l'existence du détroit établie, l'^n juillet, longeant la côte asiatique et doublant le cap Tchoukiiotsk, c'est à dire refaisant en sens inverse jusqu'au <)7", I 7 de latitude la route de l'obscur précurseur, l'expédition vérifia la découverte, dont la priorité a pu ainsi devenir l'objet d'une contestation. J'incline à juger celle-ci oiseuse. Dejnicv était incapable de donner une valeur scientifique à son exploit, et il n avait pas vu la rive anaéricaine, dont Behring dut lui-même remettre la reconnaissance à l'été suivant. D'ailleurs, bien que dirigée par un Danois, l'expédition de 1727 fut russe, — sans quoi il n'y aurait eu rien de russe dans l'histoire contemporaine du pays.

C'étaient certes des progrès, mais ne rachetant pas l'inertie à tendances rétrogrades, où d'une manière générale s'enlisait le règne du fils d'Alexis. Le maintien du siège gouvernemental à Moscou menaçait à lui seul l'intégrité et l'avenir du grand héritage dont Pierre I" avait fixé les assises sur les bords de la Neva. En mars 1728, des affiches apposées aux murs de la vieille capitale menacèrent du " Knoutesans miséricorde » quiconque parierait de revenir à Saint-Pétersbourg. (2) De passive qu'elle était tantôt, se traduisant par la fuite matérielle des paysans v mat likhouion poiistjnwu, dans le sein maternel du désert tranquille, et par la retraite morale des boiars dans les souvenirs du passé, l'opposition aux réformes commençait à se faire active. Mais, en prenant la tête du mouvement et en prétendant remonter la pente où, dans la bousculade du grand règne, la vieille Russie s'était laissé entraîner à la suite du Réformateur, les rodoslovnyic lioudi, les aristocrates de vieille

(1) ViÉssiÉLAr.o, Hiiloire de la flotte russe, 1, 81-2.

(2) Lcfort. 4 mars 1728, Archives de Dresde. Couip. Heurmans, Diploniatische Bcitiurje, I, 10.

roche se montraient incapables de réaliser et même de formuler un programme quelconque. L'éternelle histoire des partis déclassés, des formules usées et des formes de vie dissoutes agitant des fantômes dans le vide recommençait avec eux. Le témoignage des observateurs contemporains est expressif à cet égard et concluant par son unanimité; concert où le Saxon Lefort, l'Espagnol Liria et le Français Magnan n'ont qu'une voix :

Écoutons le premier :

Il Quand j'envisage comment cet Etat est gouverné à pré- « sent, il me semble être un songe, à considérer le règne du « grand-père. L'esprit humain ne peut comprendre comment « une si grande machine peut se soutenir sans aide ni travail. " Chacun cherche à se débarasser du fardeau, personne ne " veut rien prendre sur soi, et garde la parole dans le ventre... » On pourrait comparer (cet Etat) à un navire flottant menacé « par Forage, dont le pilote et l'équipage sont enivrés ou ente dormis. La vaste machine flotte au gré de l'intérêt sans nulle « considération pour l'avenir etil seml)le que l'équipage n'at- K tend qu'une violente tempête pour profiter des dépouilles K du vaisseau.. . (1)

Et voici Liria lui donnant la réplique :

« Tout va mal, l'Empereur ne s'occupe pas des affaires et « ne songe pas à s en occuper. On ne paye personne et Dieu « sait où en arriveront les finances de S. M. Un chacun vole " autant qu'il peut. Tous les membres du Conseil Supretne sont « malades, et c'est pourquoi ce tribunal, l'àme du gouver- « nement d'ici, ne se réunit pas du tout. Tous les départe- " ments subordonnés ont aussi arrêté leur fonctionnement. « Les plaintes sont sans nombre. Chacun fait ce qui lui passe « par la tête. Personne ne songe à y porter remède, sauf le « baron Ostermann, qui ne peut seul tout faire. Je crois que « tout est ici mùr pour une révolution... (2) »

(1) Lefort, 18 juinetâô novemljre 1728. Archives de Dresde. Gomp. Herrmann, loc. cit. I, 16, 2:î.

(2} Liria, 15 novembre 1728, Dix-huitième siècle, II, 111.

JUGEMENTS CONTKM PO i; A I iN S lll

La note de Magnaii n'est pas plus flatteuse :

« Aucun principe d'honneur, d'amité ou de reconnaissance « n'est point un guide (pour la nation russe), mais uniquement « d'un côte une parfaite rusticité et de l'autre un esprit d'in- « térèt sordide. L'on peut même dire que celte rusticité « semble encore s'accroître, à mesure qu'elle trouve plus n d'indulgence sous ce présent règne (1). «

L'Ambassadeur du Roi Catliolique était pourtant en liaison très amicale avec les chefs du parti oligarchique, et en communauté d'idées à beaucoup d'égards. Voulez-vous qu'il se soit laissé impressionner défavorablement par les mésaventures qui accompagnèrent son arrivée à Moscou? Ayant laissé son carrosse dans ime ornière, il dut faire la dernière étape sur nii cheval sans selle, avec une corde tenant lieu de tout harnachement. Mettons qu'il n'ait rien dit. Je les abandonne tous, témoins étrangers, témoins suspects. Mais j'en aperçois un encore, ([ui est du terroir, ou presque, un Cosaque venu à Moscou pour affaires et y ayant admirablement réussi. Donc rien d'un mécontent. Son journal nous fournit par surcroît des détails curieux sur les conditions contemporaines de la vie matérielle aux abords du Kreml. Il a loué, dans le quartier le plus élégant de la ville, le Kiiaï-rjoi-od, un logement composé de trois maisons, plus un magasin et une cave, le tout pour trois roubles par mois. II a acheté une calèche anglaise pour '2'2 roubles. Il a fait emplette d'une étoffe pour un hontouche sorte d'habit) à 60 copecks l'archine (0,70 mètres), d'une fourrure d'écureuils pour 2 roubles 00 copecks et de 18 paires de martres zibelines pour 1 40 roubles. En approvisionnant sou garde-manger, il a eu un esturgeon, deux saumons et dix sterlets pour 3 roubles, une livre decaviar pour 5 copecks, une livre de thé pour 5 roubles et demi, une livre de café pour GO copecks. Il s'est composé aussi une bibliothèque, avec six livres de proivenance polonaise, dont le Spéculum Saxoniun et la Politi<iue d'Aristote, qui lui ont coûté 7 roubles et 10 copecks. Il va

1) Magsan, 9 novernbn; 1729. Afl. Étr. llussie.

112 L'IIÉUITAGE DE PIEllRE LE GRAND

ajouté un ouvrage sur la constitution du globe pour 50 copecks ; une Synopsis russe et deux calendriers pour 1 rouble. Dans la boutique de l'Allemand Moritz il a encore trouvé un baromètre pour 1 rouble. Après quoi il a songé à sa santé, en rendant visite au médecin du Tsar, Bidloo, qui lui a prescrit une décoction ainsi qu'une application de sangsues et lui a réclamé quatre écus.

En fait d'affaires il avait d'abord à tirer d'un mauvais pas son père, qui, colonel d'un régiment, provoquait des plaintes par la façon dont il le commandait. Gela n'alla pas sans difficulté. En s'adressant premièrement à l'archevêque Féofane Prokopovitcli et à l'abbesse Olympe Kokhovska, un pays et une payse, il n'avança guère. Il réussit mieux avec le secrétaire du Collège des Affaires Étrangères, qui consentit à lui gagner d'abord quelque argent au schnip-schnap, puis à accepter une somme de trente ducats. Mais quarante autres ducats offerts au secrétaire du Conseil Suprême firent surtout merveille, si bien qu'en quittant Moscou, du colonel en disgrâce il avait fait un Trésorier général de l'Ukraine (1).

La qualité du gouvernement improvisé sous le nom de Pierre II par les tenanciers de l'ancien régime n'est-elle pas clairement indiquée à vos yeux par ce simple trait ?

Un des étrangers qui ont publié sur la Russie contemporaine des mémoires en général peu élogieux, Manstein, s'est inscrit cependant en faux contre cet ensemble de dépositions à charge, jusqu'à en prendre le contre-pied, dans un véritable panégyrique, dont quelques historiens russes, Soloviov (2) après Weydemeyer(3), se sont inspirés à leur tour. Lefort, Magnan et Liria étaient des observateurs superficiels. Ils s'en tenaient aux impressions de cour. Ils n " allaient pas dans le peuple « , suivant la formule chère aux slavophiles modernes. Or si la cour, exilée de 8t-Pétersbourg, trouvait à se plaindre du gouver-

(1) Jacques Markovitch, Journal lTIT-1767), 1895, II, 207.

(2) Histoire de Russie, XIX, 167.

3^ Exposé des événements princi|iaux depuis la mort de Pierre le Grand jas-, qu'à l'avènement d'Elisabeth, 1831.

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