CHOIX I » A N M . I V \ N 0 V N A
(1 L autre testament attribué à Pierre II, roiilimia Galitzine en élevant la voix, est faux... »
Vassili Loukitcli esquissa un {feste tle protestation.
« Absoluinent faux! i) répéta Galitzine avec force, en Hxant les assistants.
Personne ne souffla mot. Les Dolgorouki baissèrent les yeux. La partie était perdue pour eux. Galitzine poursuivit : « Les « bâtardes de Pierre P""» — il employait le mot v/iZ/V/rM/, dont le sens est plus énerjjique en russe — «ne pouvaient être mises .i en lijjiie. Eudoxic Feodorovna avait des titres, mais ceux des ti trois fdles d Ivan réclamaient la préférence. L'aînée devait « être écartée à cause de son mari... »
C'était la duchesse de Mecklenbourg, mal mariée, en effet, ainsi que j'en ai fait mention déjà, à un prince querelleur. En lutte perpétuelle avec ses sujets et avec tout le monde, il devait finir par se faire destituer en 173G. Il avait donné de la tablature à Pierre P' lui-même, qui le traitait de polisson, et, le duc invoquant la majesté de l'Empire, lui criait : « Pfni Ueich! Pfui Heich ! » (l). Le duc de Liria se faisait de la duchesse ellemême une opinion peu flatteuse : « Une femme de sens, mais « d'aucune réflexion. Elle a 40 ans. Elle est très grosse et très « laide, a de l'inclination pour le vin et l'amour et ne (jarde (( de fidélité à personne. » (2)
Galitzine ne fit aucune mention de Prascovie Ivanovna, la cadette des trois sœurs. Il l'abandonnait à Dmitriev-Mamonov. Son choix était arrêté en faveur d'Anne. « Une femme d'esprit,» dit-il. « On a parlé de son caractère difficile, mais les Coiir- « landais ne s'en plaignent pas... »
Vassili Loukitch approuva. Seul parmi ses collcgnes il avait approché la princesse à Mittau et demeurait avec elle en bons termes. C'était un pis aller convenable. D'emblée, la proposition fut acceptée, sans qu'aucun des délibérants eût songe- à Pierre-Ulric, le fils de la Duchesse de Holstein, dont les droits,
(1) Voy. uni! Hli)f;f.tj)lii' .iiionyinc dans V Antirjuité ru<!ie, 1876. (?; KxtiMÏt^ <l(! SI OuiT(.-.|)on(lance aux Aff. Etr. Méinoiia t-t Pocttmcn's, vol. Vlll. ,1 y ai iccoiiiu potir les textes non publiés dans les recueils russes.
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comme unique héritier mâle, étaient cependant apparents. Une femme leur convenait mieux, répondait mieux aux arrière-pensées qui dominaient cette diète électorale improvisée auprès d'un lit de mort. Galitzine y toucha en concluant : « Doncnous sommes d'accord pour Anne Ivanovna; mais iinda (1 sobù; polekichit, » mot à mot : il faut nous alléger.
— Gomment l'entendez-vous? demanda Golovkine en recouvrant subitement sa voix de tous les jours.
— J'entends que nous devons nous assurer un peu plus de liberté.
L'occasion semblait propice à Dmitri Mikhailovitch de donner corps à son idéal, qui. il en était persuadé avec raison, s'accordait aussi avec les sentiments plus ou moins avérés de la majorité de ses collègues. Tous ces débris de la haute aristocratie jugeaient comme lui avilissant et insupportable le joug séculaire dont la réforme n'avait fait qu'alourdir le poids surleurs épaules. Au siècle précédent déjà, les boïars de Moscou s'étaient avisés de réorganiser l'état sur la base d'un accord avec le pouvoir suprême, et l'idée de cette tentative remontait plus haut, correspondant aux crises périodiques où, ainsi que je l'ai indiqué, l'absolutisme tombait ici, écrasé lui-même sous le fardeau de sa toute-puissance. En 1681, il avait fait appel à une Commission pour remédier aux vices de l'organisation militaire, dont les guerres avec la Pologne venaient de révéler la faiblesse, et aussitôt le projet surgissait d'une reconstitution de l'administration centrale toute entière, ainsi que des administrations provinciales, sur une base féodale. Il fut question de créer un certain nombre de lieutenances [miéstniichestva) dans les provinces dont se composait alors l'état moscovite, Novgorod, Pskov, Tsarat de Kasan, Des boiars de " grande naissance » [viéh'korodnyié) devaient y exercer un pouvoir à vie, peut-être même héréditaire. L'opposition du patriarche Joachim avait seule fait échouer cette réforme, dont le caractère se retrouvait dans les projets de Dmitri Mikhailovitch. Cette façon de comprendre la liberté comme un partage du gâteau avec le souverain, les gens de « noblesse maigre » [Khou-
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dorodnyù- lioudi) restant à l'écart, faisait partie des traditions de famille. Les Dolfjorouki n y répuj^naicnt pas assurément, à défaut de mieux. Aussi n'exprimèrent-ils aucune objection de principe, Vassiii Loukitch faisant des réserves seulement sur les chances de succès.
— Même si nous essayons, nous ne réussirons pas.
— Ce n'est pas vrai; nous réussirons! affirma Galitzine avec feu.
Et il fut entendu qu'Anne de Courlande serait Inij)ératrice et qu'on poserait des limites à son pouvoir, en lui dictant des « conditions " (1). Là-dessus on passa dans la grande salle du palais, on la foule des dignitaires civils, militaires et ecclésiastiques avait grossi, et s'impatientait. lagoujinski, très froissé de n'avoir pas été convié par » les hommes d'en haut >' à leur aparté, pérorait et frondait de groupe en groupe, tout en se montrant, lui aussi, disposé à entrer dans les vues de Galitzine. Il interpellait Serge Grigorovitch Dolgorouki :
— Voyons, les vôtres ne s'arrangeront-ils pas pour qu'on cesse de nous couper les tètes pour un oui ou pour un non?
C'était pour lui un moyen de montrer qu'il appartenait au même monde. En apercevant Vassiii Loukitch, il courut à lui, la bouche en cœur :
— Mes petits pères avez-vous songé à nous ajouter un peu de liberté?
L' «homme d'en haut » le regarda de haut en bas. Il ne lui convenait pas de mettre ce parvenu en tiers dans une affaire qui ne le concernait en rien. Il répondit sèchement :
— On en a parlé, mais il ne faut pas y songer.
Autour d'eux on discutait le choix fait par les viériihovniki. Féofane Prokopovitch objectait le testament de Catherine I"", qui appelait à la succession de Pierre II ses deux tantes, fdles de Pierre I". Galitzine répéta :
— Nous ne voulons pas de ces bâtardes !
(1) Mémoires du priuce Dolijorotihov, i, 305, d'après une note trouvée par l'auteur dans les papiers de sou aïeul. Gonlinné dans ses li-aits principaux par Ifs autres témoignages contemporains, le récit a un grand air de vraisemblance.
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Il se trouva que personne n'en voulait, ou du moins n'osait le dire; le nom d'Anne Ivanovna fut acclamé et déjà les uns et les autres se précipitaient au dehors pour répandre la grande nouvelle.
— " Attendez! » cria Galitzine. Cette façon sommaire de procéder lui répugnait. Il fallait recueillir les voix et parler " des conditions » .
On courut après les gros bonnets qui s étaient esquivés les premiers, mais on ne put en ramener que quelques uns : Dmitriev-Mamonov, Ismailov et lagoujinski. Une troisième assemblée, tout aussi arbitrairement formée que les deux premières, se mit en délibération. Après s'être fait tirer l'oreille, Ostermann consentit à dicter un projet de " conditions » . Il ne voulait rien écrire. Encore ànonna-t-il si fort, n'arrivant pas à mettre ensemble deux idées ni deux phrases, que Vassili Loukitch Dolgorouki, impatienté, jaloux aussi du rôle que paraissait prendre Galitzine, finit par intervenir, en dirigeant lui-même la dictée (l).
Ce n'était qu'un avant-projet et, dans la pensée des viérkhovtiiki, l'élection d'Anne restait elle-même subordonnée au vote d une assemblée plénière, semblable à celle qui avait porté au pouvoir Catherine ^^ Comme alors, on n'eut pas besoin de la convoquer. A dix heures du matin, le Sénat, le Synode et la Généralité se trouvèrent présents au Kreml, et, faisant toujours office de président, Galitzine mit aux voix le nom de la duchesse de Gourlande. Anne Ivanovna était populaire. Dans ses fréquentes apparitions à Pétersbourg et à Moscou elle s'était fait des amis en cherchant des protecteurs. Le consentement fut encore unanime. Mais, cette fois, on ne parla pas des <i conditions » (2).
Le Conseil Suprême s'en occupa seul en séance secrète, rema-
(1) Note du secrétaire employé à ce inoiiient, Stépnnov, chez Kachpirev, Monuments de l'Histoire russe moderne, 1871-3, I, 10-11. Les détails qui précèdent, dialo{;ues compris, ont été minutieusement relevés dans les enquêtes criminelles diri{iées, dans la suite, contre les Dol[;orouki. (Archives d'État à Moscou.)
(2) KoKSAKOv, Avènement d'Anne I'«, 1880, p. 10.
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niant le texte prlmitiF, ajoutant des clauses nouvelles, la subordination de la garde au Conseil seul et cette formule : « Si je n'observe pas ce que j'ai promis, je consens à perdre la couronne ». Une véritable charte sortit de ce travail. L'Impératrice devait promettre :
A. de travaillera l'extension de la foi orthodoxe;
B. de ne pas se marier et de ne désigner aucun héritier;
C. de maintenir un Conseil Suprême composé de huit personnes, dont le consentement lui serait nécessaire pour :