‹ L'Héritage de Pierre Le GrandChapitre 29 sur 66 · ANNE PREPARE UN COUP D'HTAT I V · texte numérisé non relu

ANNE PREPARE UN COUP D'HTAT I V

Biihrcn, que l'on apportait quotidiennement à la Tsarine, servait de boîte à lettres. On en mettait dans les vêtements de l'enfant.

A la fin du mois, l'Impératrice n'hésita plus que sur le momentà choisir pour achever ce qu'elle avait commencé à Vssiésviatskoié. Lœwenwolde répondait de la ;;arde, où le prince Kantémir l'aidait à exciter les esprits en faveur du samodiérjavié. Le poëte avait perdu un majorât dans un procès cnjjaffé contre Dmitri Galitzine. Dans une de ses satires il avait prisa partie Ivan Doljjorouki, c cet homme élevé avec des valets de « chiens, » ce qui le brouillait avec la famille. Enfin il était amoureux de la princesse Barbe Tcherkaski, fille de l'un des chefs de l'opposition. Les Preobi^ajcntsy éiaieni encore travaillés dans le même sens par la Comte Fiodor AndréiévitchMatviéiev, le dernier du nom, grand vaurien qui avait eu une querelle avec le duc de Liria, s'était attiré une punition légitime et en voulait aux Dolgorouki. Il ne s'agissait que de mettre à profit des bonnes volontés, des enthousiasmes et des haines qui, de ce côté se tenaient à la disposition de lu Souveraine.

L'époque du couronnement lui sembla d'abord la plus propice au coup d'Etat dont les éléments paraissaient réunis. Un message du vice-chancelier la fit changer d'avis. Le 23 février, dans la maison du prince I. F. Bariatinski, la fermentation propagée parmi les gardes faisait explosion en une pétition qu'un certain nombre d'officiers, mêlés à quelques membres de la noblesse, décidaient de présenter à la Tsarine pour que, sans plus attendre, elle daignât reprendre le pouvoir absolu. Taticlitchev, qui était présent, fut envoyé à une autre réunion qui se tenait en même temps chez Tcherkaski, pour l'avertir de cette résolution et solliciter son concours. Ihoulllé avec les Dolgorouki à raison d'une injure par eux laite à son beau-frère Troubetzkoi, Tcherkaski vit là une occasion de représailles, el, après quelques hésitations, donna son acquiescement, en entraînant celui de ses amis. On alla, au milieu de la nuit, recueillir des signatures dans les casernes et on en eut :2()(). Le mouvement, en dehors du groupe Tcherkaski, restait circonscrit dans le monde militaire, mais menaçait de gagner la

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noblesse (1). Les viérkhovniki comprirent la nécessité de réagir par un acte de vigueur et, dès le lendemain, Ostermann sut qu'il allait être arrêté en compagnie de Tcherkaski, de Bariatinski, de Golovkine et de quelques autres partisans avérés de l'absolutisme. Il se hâta de prévenir Anne, qui de son côté, jugea que l'heure d'agiravait sonné. Ainsi fut préparée la fameuse journée du 25 février (8 mars) 1730.

Les renseignements que nous possédons sur ses péripéties demeurent assez confus , les témoins oculaires s étant euxmêmes contredits dans leurs rapports. Je vais essayer d'indiquer la marche probable et le sens le plus plausible des événements. D'après les résolutions qui venaient d'être arrêtées dans les réunions ci-dessus mentionnées, Anne Ivanovna s'attendait à voir aux prises ce jour-là, dans l'enceinte même du Palais, les partisans du samodiérjavié et " les hommes d'en haut » , les uns arrivant avec leur requête, à laquelle elle était toute prête à faire droit, et les autres essayant d'en conjurer l'effet par les arrestations projetées. Elle avait pris ses mesures en conséquence. Par les soins de Vassili-Loukitch lui-même, le Palais venait de recevoir double garde ; mais cette garde à qui obéirait-elle? Son chef immédiat était un Prussien du nom d'Albrecht. Aune le fit venir, le cajola et le prévint qu'il y aurait un changement prochain dans le haut commandement. L'Allemand s'inclina, et elle se crut, avec raison, assurée de lui (2). Mais d'autres déconvenues allaient la surprendre.

Tcherkaski avait en effet convoqué ses amis pour le 25 février à 10 heures du matin, en les engageant à se présenter au Palais isolément. La plupart passèrent la nuit hors de leurs

(1) Mardefeld, 6 mars 1730; Archives secrètes de Berlin.

(2) Le même, 9 mars 1730 ; Ibid.

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maisons, dans la crainte d'être arrêtées (1). Lui-même, à en croire certains témoignages, fut retenu d'abord pjir la même appréhension de paraître au rendez-vous. Cent cinquante {«^entilsliommes environ, d'autres disent huit cents, s'y montrèrent exacts et commencèrent par demander audience au Conseil Supnhne qui était en séance. Cette entrée en matière ne Hgurait pas au programme. Mais des divergences d'opinion et des hésitations s'étaient produites depuis l'avant-veiile, les mesures de répression annoncées troublant les esprits et amollissant les courages. Il n'était même plus question maintenant de s'insurger directement contre les viérkhovniki. Introduits devant la haute assemblée, les pétitionnaires se bornèrent à exprimer leurs doléances au sujet de la façon dont les vœux de la nol)lesse avaient été méconnus jusqu'à présent, ainsi que leur désir d être entendus à ce sujet par Sa Majesté. Le Conseil eui ainsi le moyen de couper court, cette fois encore, à une tentative qui prenait ces chemins détournés. Il n'osa. Le droit de pétitionnement était fortement établi dans la coutume du pays. Peut-être aussi Anne manifesta-t-elle énergiquement le désir de recevoir ceux qui s'adressaient à elle.

Mais elle eut aussitôt à subir une déception cruelle. Présentée par Tcherkaski, qui s'était décidé à rejoindre ses compagnons, après avoir fait ses adieux à sa femme comme s'il se fut agi d'aller à la mort, la pétition n'était revêtue (]ue de H7 signatures en tout, et elle ne disait pas un mot du rétablissement du saniodiérjavié. Avec une critique des « conditions " qui n'étaient pas suffisamment claires et une mention des autres projets de réforme constitutionnelle dont « les hommes d'en haut » n'avaient pas suffisamment tenu compte, elle ne contenait qu'un vœu tendant à obtenir que la souveraine autorisât la noblesse à réunir une assemblée, où chaque famille aurait deux représentants et où seraient déterminées les bases du nouveau gouvernement à établir.

Anne réprima avec peine un mouvement de dépit. On 1 avait

l) LoNGUiNOV, La Gêné) alité au commencement de 1730, Dix-huitième siècle, III, 161-177.

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donc abusée ! Ces gens qui parlaient constitution et nouveau gouvernement n'étaient pas ceux qu'elle attendait. Quelques officiers de la garde figurant dans le nombre manifestaient seuls dans le sens qu'aurait du avoir la démarche entière du groupe. Vassili Loukitch pensa avoir partie gagnée, et, retrouvant toute son assurance :

— Qui vous a permis de vous faire législateur ?demanda-t-il superbement, en interpellant Tcherkaski.

Mais cette intervention changea brusquement la face des choses. Mis directement en cause, se sentant perdu s'il reculait, l'interpellé fit face au danger. D'une voix forte, il répliqua :

— Vous même, en faisant croire à l'Impératrice que « les conditions » étaient l'œuvre de nous tous, alors que nous n'y avons pris aucune part.

Le mot fatal était prononcé, le débat porté sur un terrain éminement périlleux pour Vassili Loukitch et pour ses collègues. 11 essaya de gagner du temps. Selon l'usage, l'Impératrice avait à délibérer avec son Conseil sur la demande qui venait de lui être adressée. L " homme d'en haut "annonça donc que l'audience était terminée. Anne ne savait quel parti prendre, quand la Duchesse de Mecklembourg intervint à son tour. Son instinct lui indiquait le choix à faire entre ces pétitionnaires qui ne savaient évidement pas ce qu'ils voulaient et le Conseil Suprême dont on connaissait le vouloir et le pouvoir. Se penchant à l'oreille de sa scrur, elle lui dit : « Il n'y a pas à déli- " bérer. Voici une jdume et de l'encre; signe la pétition et Ton « verra après. » Comme l'autre hésitait encore, elle répéta : « Signe; je réponds de l'événement (1). «Anne traça au bas de la feuille les mots sacramentaux : byt po siémou (qu'il en soit ainsi), et, aussitôt elle eut elle-même une inspiration géniale, en déclarant que la noblesse, autorisée selon ses vœux à discuter la forme du gouvernement futur, aurait à présenter ce jour-même le résultat de ses délibérations.

Mettre ainsi en demeure ce petit monde de novices politiques,

(1) Sboukik, V, 369.

INTKI'.Vr.MIOIS l>K LA CVIVDH IV«>

c'était les acculera I abdication. Apres avoir usé plusieurs semaines en discussions vaines, que pouvaient-ils (aire en quel- (jues heures? On ne leur laisserait même pas la facilité de conimnniquer avec leurs parents, leurs amis, dont ils n'avaient reçu aucun mandat. Ils devaient se mettre en séance dans une salle voisine et prendre parti sur l'heure, les issues du Palais restant fermées jusqu'à la solution de la crise. Et, pendant qu'ils se retiraient, une scission se produisait dans leurs propres ran{Ts et une manifestation éclatait, paraissant préjuger la question à résoudre. On ne sortait plus du Palais, mais on y entrait à volonté, et les officiers de la jjarde présents à I audience avaient vu leur nombre s'accroître. Brusquement, ils soulevèrent une clameur violente : « Nous ne permettrons pas qu'on « dicte des lois à notre souveraine ! » Anne lit mine de leur imposer silence en les menaçant, mais ils crièrent plus fort : « Nous sommes vos esclaves, mais nous ne pouvons souffrir « que des rebelles se donnent l'air de vous commander. Dites « un mot et nous jeterons leurs tètes à vos pieds. »

La fille d'Ivan eut un éclair de joie dans les yeux. Elle regarda ses conseillers, comme pour faire appel à leur protection. Pâles et tremblants, ils semblaient avouer leur impuissance à maîtriser cet orage. Alors elle se décida. « Je ne me vois plus en sûreté," dit-elle. Puis, faisant un signe au capitaine Albrecht : « N'obéissez qu'à Simon Andréïévitch Soltykov. » D'un mot, elle balayait le Conseil, arrachant de ses mains défaillantes l'élément essentiel du pouvoir, la force armée. Mais en même temps, par une man(ruvre toute féminine, elle invitait gracieusement les « hommes d'en haut » à dîner avec elle, et elle se retira, les emmenant, comme autant de prisonniers, et laissant la noblesse en tète à tète avec les gyardiéiisj . Les débats, auxquels Tcherkaski devait présider, ne pouvaient, dans ces circonstances, être que de pure forme. De la salle où on les enferma et ou les officiers refusèrent de les suivre, lui et ses amis entendaient leurs vociférations qui ne cessaient pas : « Mort aux rebelles! Vive la Tsarine-Autocra- «trice! Nous taillerons en pièces quiconque lui refusera ce

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« titre! » Lœwenwolde et Kantéinir avaient bien travaillé. Le prince loussoupov prit le premier la parole, pour dire que laceueil bienveillant fait par Sa Majesté aux doléances communes réclamait un témoignage de gratitude. Un absolutiste convaincu, Tchernichev, saisit la balle au bond : « Le témoignage le plus M convenable à présenter dans ce sens consisterait à demander « à la souveraine qu'elle voulût bien reprendre le pouvoir « absolu. » Personne ne protesta, et il se trouva que Kantémir avait rédigé à l'avance un projet d adresse à cet effet. Par un reste de pudeur quelques gentilshommes proposèrent d'y joindre l'expression de certains vœux : remplacement du Conseil Suprême par un Sénat gouvernant, « comme sous Pierre I"; droit pour la noblesse de choisir les membres de cette assemblée, ainsi que les présidents des collèges et les gouverneurs des provinces. Cela ne voulait rien dire, le pouvoir absolu étant par essence exclusif de tout pacte de cette nature entre le souverain et ses sujet», et ils s'en doutaient bien; mais c'était un moyen de masquer une capitulation dont ils sentaient la honte. Ils furent cent soixante, cette fois, à signer cela.

— Quand ils eurent fini, à trois heures de l'après-midi, on les engagea à porter la chose devant le Conseil Suprême, qui nominalement restait en fonctions, Anne Ivanovna tenait à jouer la comédie jusqu'au bout, et elle avait eu le temps de se précautionner contre toute surprise. Sous le commandement de Soltykov , le Palais entier était converti en prison . " Les hommes d en haut » écoutèrent en silence la lecture de ce document qui, pour eux, avait le sens d'un arrêt de déchéance, avec des sous-entendus terribles. Il y eut encore un moment d'incertitude et d'angoisse ; mais le chancelier Golovkine y mit terme, en élevant la voix pour approuver. Aussitôt les cris de : « Vive la Tsarine-Autocratrice! éclatèrent en coup de tonnerre. Alors se levant, Dmitri Galitzine et Vassili Dolgorouki, dirent simplement : « Qu'il en soit fait selon la volonté de la Providence! »

Et l'on se rendit processionnellement auprès de la Souveraine. Elle feignit encore la surprise.

LA ClIAUTE DECHIKKE l,")!

— Vous m'avez donc trompé, en effet, Vassili Loukitcli .' Elle se donna l'air de prendre l'avis des Conseillers. Ils se bornèrent à baisser la tête sans répondre. A \ heures, un des secrétaires du Conseil^ Maslov, reçut l'ordre d apporter « les conditions » , ainsi que la lettre par laquelle Aune avait déclaré les accepter. Elle déchira séance tenante les deux documents. On a cru pendant cent cinquante ans que les fragments en avaient été détruits, et que rien ne restait de cette première charte russe. Elle subsiste, cachée aux regards indiscrets dans la poussière des archives, une épingle retenant les lambeaux <le parchemin. Mais le fait d'en posséder une copie fut, jusqu'à une époque récente, regardé comme un crime d'État, et de hauts fonctionnaires, comme le vice-président du Collège de commerce, 1 ick, l'amiral Sievers, l'expièrent par un exil en Sibérie (1).

» La table était servie » , dit tristement Dmitri Galitzine en <juittant le Palais, « mais les convives ne se sont pas montrés » dignes de s'y asseoir > Mardefeld l'avait prévu. Dès le 12 (23) février, il écrivait : « Les Russes, en général, sont très " portés pour la liberté, mais, s'ils en parlent beaucoup, ils " ne la connaissent pas et ne sauraient s'en accommoder (2). " Dix jours plus tard, il se disait assuré que l'Impératrice tenait le pouvoir absolu entre ses mains, pour peu qu'elle sut se prévaloir de ses avantages (3).

(1) YitTiKTi^E^ Elmlcs SU) r Histoire (lu droit russe, 1895, p. Ô91 it siiiv. — Pour !a récit de la jouniéc j'ai consulté: KoiiSAKOV, L'avéneiuent d'Anne J", passim; La correspondance de Mardefeld, du duc de Liria et des envoyi's suédois, Dilmer et Merlan, d'après lljàrne (lor. supr. cit.) ; Les articles du Mercure Itistnrique, 1730, t. LXXXVIII, p. 430, et de Europaische Fania 1730, n" 326. — Taticlitcliev veutque ce soit Soitykov «jui ait décln'ré "les conditions" en jetant les morceaux à terre. Voy. une étude publiée dans le Outro, j^Matui) 1850, p. 379.

(2) Sbormk, XV, 413.

(3) 21 février (2 mars) 1730, La dépèche n a pas été publiée dans le Sboiimk.

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Galltziiie portait une lourde part de responsabilité dans ce lamentable avortement. Après avoir imposé au Conseil son projet de réforme constitutionnelle, il ne sut rien faire pour lui gagner au dehors les concours indispensables. Avec sa fougue et sa morgue d aristocrate, il alla devant lui, tête baissée, bravant le clergé, la noblesse et l'armée, indisposant ses collègues même par ses allures cassantes et mystérieuses. La plupart ignorèrent jusqu'au bout ou et par quels chemins il entendait les mener. Yassili Loukitch le suivit en essayant de le devancer. Personne ne le reconnut véritablement pour chef. Son plan parait avoir été inspiré principalement par les entreprises delà diète suédoise de 1719-1720, au moment de l'avènement de la reine Ulrique-Éléonore. Il entendait attribuer aux hommes de son bord et au Conseil Suprême le rôle que le parti aristocratique réclama là-bas pour l'aristocratie et le Conseil d'État. Bien entendu, il mettait provisoirement à l'écart, en Russie, les deux classes, clergé et paysans, auxquelles l'Histoire attribuait, en Suède, une place considérable. Pourtant, il prévoyait une réduction d'impôts au bénéfice des cultivateurs du sol, l'état du pays ne lui paraissant pas permettre davantage. Ainsi conçu, ce plan n'était pas exclusivement oligarchique. Dans la pensée de Galitzine tout au moins, tout le monde était convié au festin qu'il préparait, « les hommes d'en haut « ne se réservant le haut bout de la table que pour ordonner le repas et faire les parts. Et il eut à invoquer plus tard pour sa justification ce fait, qu'en se prêtant au rétablissesement du pouvoir absolu, la noblesse n était arrivée qu'à remplacer le « gouvernement de dix familles » par le gouvernement de trois ou quatre aventuriers étrangers.

Cette noblesse avait montré trop de hâte à réclamer sa part de liberté à conquérir, et plus d'appétit que de puissance digestive. Elle manquait de chef également et aussi de netteté dans les idées. Les projets, émanant de groupes formés au gré de relations de famille, s'inspiraient généralement de sentiments tout à fait individuels, qui avaient de la peine à se mettre d'accord. Le fou de la Tsarine Prascovie. Thikhone

LES CONSÉQUENCES DU CdUl' D'ÉTAT i:.3

Arkhipitch, disait ; « Nous autres, Russes, nous n'avons pas besoin de pain; nous nous manj^eons les uns les autres. » Les uns et les autres allèrent, eux aussi à l'aventure na «vos, suivant l'expression pittoresque qui s'est conservée dans le lan- {jajje et dans la coutume du pays. Ils n'étaient pas préparés pour une telle initiative. Ils arrivaient pour la première fois à la conscience vague d'une solidarité d'intérêts existant entre eux, et même à la notion d'une existence commune comme corporation. Et, dans cette corporation qui naissait seulement à la vie publique, Pierre avait introduit tant d'éléments nouveaux et discordants ! Quoi d'étonnant que son agitation incohérente n'ait abouti qu'à une autre «journée des dupes? »

De ce mouvement d'idées conluses et de volontés mal assurées, comme de la charte mise en lambeaux, quelque chose devait subsister cependant et, plus heureusement, écliapper à l'm ^ote des archives. Dans l'organisation de son gouvernement, désormais remise à son bon plaisir, Anne n'allait consulter que ses convenances. En supprimant pourtant le Conseil Suprcme et en rétablissant le Sénat dans la forme et avec les prérogatives qu'il avait sous Pierre I", elle fit droit déjà aux vœux exprimés par la noblesse, sauf (ju'elle garda pour ellemême, comme de raison, le choix des sénateurs. Un peu plus tard, le retour au système électif introduit par le Réformateur pour la collation des emplois militaires, la remise en vigueur de l'oukase de même origine sur la primauté des grades civils, la création, en 1731, du corps des Cadet et enfin l'abolition, en 1730, de la loi des majorats complétèrent un ensemble de concessions dans le même sens.

C'était peu à la vérité et, dans la banqueroute de l'idéal un instant entrevu, la noblesse sauva surtout et développa à son profit le Kriépostnoïd pravo, la loi du servage, érigée bientôt en nl/ima ratio de son existence, et d'autant plus impitoyablement exploitée. De ses plus nobles ambitions et de ses aspirations plus généreuses, une part allait revivre encore un instant, vers la fin du nouveau règne, dans les projets aventureux de A. P. Volynski, pour sombrer dans

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un nouveau et plus terrible naufrage. Et, cette fois, on en vit la fin pour longtemps, sinon pour toujours. Au sein de cette noblesse, décimée maintenant et avilie, les bas instincts du servilisme, humblement accepté d'un côté et les sauvages instincts de la tyrannie férocement exercée de 1 autre, parurent subsister seuls. Le souvenir même de ce qu'elle avait osé vouloir et tenter en 1730 sembla aboli dans les esprits et dans les cœurs. Les demandes formulées en 1767 au sein de la trop fameuse commission législative, dont Catherine II a tiré trop de gloire, sont, comme valeur morale et portée politique, audessous du plus insignifiant des projets élaborés trente-sept ans auparavant. Et quand, au prix d'une docilité allant jusqu'à l'abjection, les Constitutionnels de 1730 eurent réussi, vers la fin du siècle, à se libérer du service obligatoire qui restait à leur charge, ce fut encore en faisant payer à vingt millions de serfs la rançon de cette franchise.

Cent ans après les événements de 1730, les soldats employés à réprimer l'insurrection polonaise n'arrivaient pas à comprendre le motif de cette lutte Inégale. On leur apprenait que les insurgés combattaient pour leur Constitution qui avait été endommagée, et ils imaginaient que cela voulait dire la femme du grand-duc Constantin, vice-roi du pays, qui avait épousé une Polonaise. Voilà à quoi, en ce long espace de temps, devait aboutir, dans les milieux populaires, le mouvement d'idées que les agitateurs du XVIir siècle s'étaient flattés de propager à travers les classes.

Les premiers moments du samodiérjavié restauré annoncèrent tout cela. La noblesse déconfite et les membres du Conseil Suprrme atterrés furent admis à baiser la main de l'Impératrice, qui ordonnait en même temps de tirer de prison lagoujinski et de l'amener auprès d'elle . Vassili Loukitch dut l'introduire avec les marques du plus grand respect. Séance tenante, Anne lui restitua son épée et le cordon de Saint-André, en lui annonçant qu'elle lui destinait la place de Procureur général. A la même heure, un courrier partait à franc étrier pour Mittau. On devine avec quelle commission.

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