CHAPITRE VIII
l'impératrice et le FAVOHI. ItUHIlKN
I. Le père officiel et le père présumé d'Anne Ivanovna. — Basilo louclikov. — La maison de la Tsarine Prascovie. — Le maria{;e de la future Impératrice. — Séjour à Mittau. — Bestoujev. — Portrait de la Souveraine. — Aspect piivsique et moral. — Traits intimes. — Correspondance avec Soltykov. — Esprit et caractère. — Divertissements. — « Les parleuses. « — Les Bouffons. — Les toupies liollandnises. — Entoura{;e. — II. Biihrcn ou Biron. — INature de ses relations avec Anne. — Le chauffeur de poêles. — Biographie du Favori. — Jugements portés sur son caractère et sur son rôle historique. — Apparence et réalité de ce rôle. — Le Favori et le Duc de Courlande. — Ses acolytes. — Le juif Liepmann. — La famille de Biiliren. — Les vraies causes de son impopularité. — m. L hégémonie allemande et le rôle de l'élément ctran{;er dans l'Histoire de la Russie. — t)rigine exotique des grandes familles. — Sources étrangères du mouvement intellectuel. Causes de ce phénonènc. — Rivalité des Allemands sous le règne d'Anne Ivanovna. — Biihren et Miinuich).
Née le 28 janvier 1693, Anne avait M ans à son avènement. On sait quelle triste figure fit sur le tronc son père, le chétif, imbécile et impotent Ivan Alexiéièvitcli, qui, partageant Icmpire pendant quelques années avec Pierre le Grand, fut une moitié de souverains et moins d une moitié d homme. Comme sa sœur, la duchesse de Mecklenbourg, Anne passa pour une fille de Basile louchkov, gentilhomme de bonne naissance et robuste gaillard, placé, non sans préméditation, auprès de la femme du Tsar, Prascovie Soltykov, comme premier chambellan (spahu/,) » attaché au service de la chambre à coucher. » (1) Il faut lire dans le Journal du ministre holstei-
(1) DoLCOROUKOv, Mémoires, I, 34.
iiois, Beryholz (1), le récit de sa réception à la maison de campa};ne de cette Princesse, à Isinailovo, où il arriva de nuit avec un message urgent. Il lui fallut traverser d'abord la chambre à coucher des r.9rt?e(;n y. La cadette, Prascovie, rachitique et scrofuleuse, lui tendit la main au passage. Suivait un dortoir, où filles d'honneur et filles de service couchaient péle-mèle et accueillirent le visiteur avec une grêle de quolibets et de plaisanteries ordurières, dont le bruit parvenait dans la chambre voisine, et faisait rougir les Princesses. Bergholz aperçut plus d'une gorge nue, mais n'éprouva pas de tentations. La saleté de tout ce monde était repoussante. En revenant une autre fois pour présenter ses vœux de bonne année, il eut l'honneur encore d'être reçu par la jeune Prascovie, qui n'avait qu une chemise sur le corps. Pierre appelait cette maison « l'Hôpital des fous et des tartufes. »
Peu aimée par sa mère, abandonnée à des gouvernantes et à des précepteurs — l'Allemand Ostermann, frère du Vicechancelier et le Français Rambour (2) — Anne tira peu de profits de leurs leçons. Mariée à 17 ans, elle fut aussitôt veuve, comme j'ai dit. Son mari s'était distingué à Saint-Pétersbourg par ses capacités extraordinaires de buveur. Il s'inondait d'eaude-vie, et dépassa la mesure au banquet nuptial, qui fut une orgie. On y vit deux naines sortant de deux énormes pirot/ues (pâtés) et dansant un menuet sur la table. Pierre le Grand avait lui-même ouvert les pirogues; il tira aussi le feu d'artifice et faillit être estropié à celte occasion. Après quoi, au cours des fêtes, qui, commencées le 31 octobre durèrent jusqu'à la minovembre, il s'occupa de marier le nainEkime Volkov, en voulant que la nuit de noces se passât dans sa propre chambre (3).
A Mittau, Anne vécut longtemps sans joie, étroitement surveillée par son maître de cour, Bestoujev, dont Pierre faisait un geôlier. Elle n'avait trouvé en arrivant qu une maison sans meubles et un revenu de 12,(>80 écus, sur lesquels
(i) BiJsoiiiNGS Maoacin, XXI, 180 et suiv.
(2) Archive Russe, 1807, p. 1187.
(3; SiÉMiÉvSKi, La Tsarine Prascovie, 1888, p. 50 et suiv.
A^!^'E F' Hl.')
il fallait prélever 12,2.5 4 écus pour la lahle, récuric, la livrée etl'entretien d'un bataillon de dragons;!). Klle se tira d'affaire en prenant Restoujev pour amant, mais eut peine alors à le garder, après que, sur ses propres doléances, il eût été constaté que le drôle mettait le duché au pillage et convertissait la maison de la Duchesse en lupanar. En vain évoqua-l-elle saint Serge et tous ses collègues du Paradis, en s'adressant à Menchikov, à sa femme, à sa fille, qu'elle appelait « ma chère nièce - et à Barbe Arséniev elle-même (2). Envoyé en I72S pour remplacer Bestoujev, le Gourlandais Ratski fut surpris et effrayé de l'état dispendieux d'une cour qui paraissait tantôt réduite à la misère. Un maréchal de cour, une grande maîtresse de cour, un chambellan, trois gentilshommes de la chambre, un écuyer, un maréchal des approvisionnements, deux demoiselles d'honneur, une dame d'honneur, une légion de conseillers de cour, de secrétaires, de traducteurs, de laquais entouraient la Duchesse, qui entretenait encore im résident à Moscou, Korff, auquel elle servait une pension de 1,200 rouble (;î). Elle était de son pays et de sa race par le besoin d'avoir beaucoup de monde autour d'elle et ce fut toujours son grand luxe. Cette préoccupation se rencontre aujourd'hui môme chez certains Russes. Leurs âmes neuves sont un désert peuplé de fantômes où ils redoutent de se trouver seuls. D'autre part, les traditions prétentieuses des petites cours allemandes imposaient leur loi à celle de ^littau.
L'aspect physique de la fille d'Ivan, ou de louchkov, a été, de la part des contemporains, l'objet de témoignages fort contradictoires. Sur un seul point, l'impression laissée à la malheureuse fiancée d'Ivan Dolgorouki s'accorde avec le portrait esquissé par le duc de Liria. Anne était de taille très élevée, si grande, à en croire Nathalie Dolgorouki , qu à son entrée à Moscou elle dépassait de la tète tous les hommes de sa suite. IJria
(^1) GnoriîiNSKi, Esquisses 1893, |). 103.
(2) Coi respoiidance des Souverains Riissos, IV, 15'f, 170, 175, 177, I7S. ISO. 183,187, 189, 190, 192, 193, 194,215, 217.
(3) SoLOViov, Histoire de Hussie, XIX, 148.
166 T/IIÉRITAGE DE PIERRE LE GRAIND
dit : <i La Tsarine Anne est fort haute et brune. Ses yeux sont .< beaux, ses mains admirables et son port majestueux. Elle u est très grasse, mais en même temps légère. L'on ne peut " dire qu'elle soit belle, mais elle est dans le tout agréable.» (1) C'est à peu près la note de Bergholz : « Une princesse aimable « et pleine de vie, bien faite, bon air, avec un maintien impoli sant le respect. » (2) Rien par conséquent de « l'air terrible » et du « visage repoussant » entrevu par Mlle Chérémétiev, Par contre, les documents picturaux que nous possédons, sont plutôt pour donner raison à celle-ci, et le fou de la Tsarine Prascovie, un témoin de valeur, s'il appelait sa fdle "Amphise » du nom d'une des saintes du calendrier grec et lui prédisait le monastère à raison de ses inclinations dévotes, parfois aussi, en la voyant paraître, il criait: «gare! gare! voici le Tsar il Ivan Yassiliévitcli! " (le Terrible) (3).
La beauté de cette princesse n'ayant joué aucun rôle dans l'histoire, le problème est de médiocre importance. Ni au phvsique ni au moral, ce point est certain, elle n'avait rien de son père officiel. De sa mère elle tenait, au contraire, de nombreux traits d'esprit et de caractère : dévotion superstitieuse, habitudes patriarcales, façons originales dans le sens de la tradition nationale, avec plus de docilité pourtant à accepter les nouveautés introduites par Pierre. Son grand-père, Alexis Mikhailovitch, semblait lui avoir légué, malgré l'absence probable des liens du sang, son obstination, son goiit pour le cérémonial, les vêtements luxueux, la pompe des services religieux, la conversation des moines; sa passion aussi pour la chasse et le tir à la cible. Mais un penchant très marqué pour les bouffonneries la rapprochait encore de Pierre I". L ironie et l'humeur du terrible organisateur de mascarades revivaient dans les discours qu'elle tenait et dans les divertissements qu'elle se donnait, avec la même grossièreté et le même cyr nisme. Les plaisirs d'Alexis Milkhailovitch gardaient un carac-
(i) Aff. Etr. Mémoires et Document:, Bitssie, vol. VIII.
(2) BuscHiNcs Magazin, XII, 44^5.
(3; BoLTiNE, Notes sur l'Iiisloire russe de Leclerc, 1/88, II, 467.
PHYSIONOMIE moi; ME 167
tère plus paisible et plus décent. 11 aiiuail a l)ai.{|ner ses a/o//»/// dans Tétang de Kolomeuskoïé et se récréait de préférence ii écouter les yens ayant vu ilu monde.
Anne réalisait en somme le type complet de la baryuia-jKtiniéchtcltitsa; paresseuse, avec de brusques élans d'éner{;ii' ; de culture nulle, d'esprit avisé — nous l'avons vu à l'œuvre — mais intellectuellement borné, d'habitudes sordides. A Mittau elle passait ses journées presque nue, décoiffée, vautrée sur une peau d'ours et dormant ou rêvant. Elle ne se ser\ait jamais d'eau pour sa toilette, paraîtrait-il, préférant se nettover avec du beurre fondu. En devenant souveraine elle ajouta à cette pratique quelques artifices de coquetterie plus savante; elle se farda. En 1738, je la surprends faisant reproche de son teint jaune à une vieille commère, dont elle a réclamé la société et le bavardage. — « Je me suis négligée » , expliquait celleci; '< je ne mets plus de rouge et j ai cessé de me teindre les « sourcils. » — - Ta as tort; il ne faut pas mettre de rouge, « mais il faut se teindre les sourcils. » En même temps Anne se montrait préoccupée de sa taille : « Suis-je aussi grosse « que la Rjevskaia? » (I)
A Moscou, elle se le\a entre se[)t et huit heures pour prendre son café et passer ensuite une heure ou deux à examiner des étoffes et des bijoux. A neuf heures avait lieu l'entrée des ministres et des secrétaires. Elle signait des papiers, la plupart du temps sans les lire, et se rendait au manège de Biiliren, où elle avait un appartement. Elle essayait ou examinait des chevaux, donnait des audiences, puis tirait à la cible. Rentrée au Palais à midi, elle dînait avec les Bidircn, sans quitter son costume d'intérieur : longue robe de chambre à 1 orientale de couleur bleu clair ou verte et sur la tête un mouchoir rouge, noué à la mode des femmes de la petite bourgeoisie russe. En se levant de table elle s'étendait sur un lit de repos, côte à côte avec le Favori, madame liïdiren s'étant discrètement retirée avec les enfants. La sieste achevée, elle ouvrait une porte derrière
(1) Archive Russe, 1873, II, 1CV5.
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laquelle ses filles d'honneur s'occupaient à des travaux d'aiguille :
— Non dic'v/ii, poilié ! allons, filles, chantez !
Et un concert commençait, où la quantité devait suppléer à la qualité, les chanteuses étant tenues de donner toute leur voix et de ne s'arrêter qu'après en avoir reçu l'ordre. Elles arrivaient parfois à l'épuisement complet, mais risquaient une distribution de soufflets et un renvoi à la buanderie, si elles laissaient la Tsarine s'en apercevoir. Quand elle daignait enfin leur dire de se taire, le tour venait des diseuses de bonne aventure, des commères faisant commerce de cancans, des fous et des folles. Nous en verrons le détail en étudiant les mœurs de cette cour bizarre. Je veux m'en tenir ici à la personne de la souveraine et aux aspects intimes de sa vie. A cet égard, sa correspondance avec le gouverneur de Moscou, Soltykov (I), est particulièrement instructive. Les sujets sérieux n'y paraissent que très rarement. « Écrivez-moi si le chambellan lous- « soupov s'est marié. On dit ici qu'ils se séparent et qu'il voit « beaucoup de femmes... Dès que vous recevrez cette lettre, u mandez-moi en grand secret quand le mariage de Biélos- « siélski a eu lieu et où et comment. Et la princesse Marie « Fiodorovna Kourakine comment les a-t-elles reçus? Etait- " elle gaie ? Mandez-moi tout cela... Informez vous le plus « secrètement que vous pourrez au sujet de la femme d'Alexis « Petrovitch Apraxine. Est-ce qu'elle a une conduite conve- « nable? Ici on raconte qu'elle boit et que le Prince Alexis « Dolgorouki est toujours chez elle. » Voilà les curiosités d'Anne Ivanovna et les objets les plus habituels de sa sollicitude. Elle aime à marier les gens, contre leur gré souvent, et elle s'inquiète de ce qu'ils deviennent. Les autres commissions qu'elle donne à Soltykov n'ont généralement pas plus de rapport avec les affaires d'État. Elle le charge de lui envoyer la fille du prince Viaziémski, " qui lui a été recommandée comme « parlant beaucoup. » Car c'est une de ses plus grandes, sinon
(1) Publiée par Koudriavtsev, Lectures, 1878, livre L
Tl! AITS INTIMKS Iti'.J
la plus essentielle de ses préoccupations. Klle cherche de ces parleuses partout, et jusrpi'en Perse, en envoyant à Soltvkov des instructions détaillées et des mesures, car elle tient aussi à la taille des sujets. « Chez la veuve /ayriujskaïa, Avdotia Iva- « novna, vit une princesse Viaziémskaïa non mariée. Trouve/- « la et envoyez-la ici, et, pour qu'elle n'ait pas peur, dites-lui « que je la prends par faveur et faites qu'on la soif^ne en « route. Je la prends pour mon amusement, car on dit qu'elle i< parle beaucoup. »
Cette place de faveur n'était pas une sinécure; car il en allait des parleuses comme des chanteuses. Et voici un dialoj^ue noté par un contemporain.
— Parle, la Filatovna, parle encore!
— Matouchka, je ne sais plus que dire...
— Parle, raconte des histoires de brigands. (1) Soltykov, d autre part, avait une rude besogne. Tantôt il
devait se mettre en quête d'un sansonnet, dont la gloire était arrivée aux oreilles de Sa Majesté, et tantôt faire copier une chanson bouffonne qui avait fait la joie d'un cabaret proche de Moscou et dont sa Majesté désirait se régaler à son tour. Entre temps, les ordres de la Souveraine le faisaient s'occuper d'un service à célébrer avec la solennité convenable pour le repos de l'âme de la Tsarevna Prascovie, d une chasse pour les reliques de Saint-Serge, d'une querelle entre abbé et moines d'un monastère, d'un lot d'étoffes à choisir chez les marchands de Moscou. Anne Ivanovna en discutait soigneusement les prix. Très bonne ménagère, elle prenait soin elle-même de l'entretien et de la lessive de son linge, avec des précautions minutieuses, où se devine la crainte de la contagion, très répandue alors en Russie. Elle avait des sentiments de famille très développés, et Soltvkov s'employait encore à lui procurer divers portraits de ses parents. Essentiellement patriarcale dans ses rapports avec les siens, elle intervenait dans les embarras pécuniaires du comte Apraxine, son parent, dont elle avait d ail-
(1) Archive Russe, loc. cit.
leurs fait un fou de cour et même dans ceux du fou professionnel , Balakirev . Elle veillait à ce que son confesseur Varlaam, devenu archimandrite de la Troïtsa, ne manquât de rien.
Bonne? Oui, à sa manière; mais très capable aussi de férocité. Elle n'était pas pour rien la nièce de ce Y. F. Soltykov (le frère de sa mère), qui, accusé d'avoir presque assommé sa femme, une Dolgorouki, se défendait en disant qu'il n'avait pas voulu la battre jusqu'à ce que mort s ensuivît. Elle passe pour avoir fait pendre devant ses fenêtres un cuisinier coupable d'avoir mis du beurre rance dans ses hliny (espèce de crêpes). Et elle a certainement gardé en prison, son règne durant, le métropolite de Kiev, Vanatovitch, pour une faute bien légère, un molébène [Te Deum) de circonstance malencontreusement oublié (1). L'auteur d'un recueil de souvenirs fort curieux, Karabanov, nous la montre prise de fureur parce que son grand écuyer, Kourakine, ancien ambassadeur à Paris, auquel elle a voulu faire déguster un vin de France en lui tendant son verre, s'est avisé de l'essuyer avec une serviette avant d'y porter ses lèvres.
— Misérable! Tu fais mine d'être dégoûté de moi! Qu'on appelle Ouchakov !
I! fallut l'intervention de Biibren pour éviter à l'ex- diplomate une rencontre avec le redoutable policier (2).
Mais pour juger ces traits à leur valeur il faut les reporter dans leur cadre historique. Danilov évoque dans ses Mémoires, le souvenir d'une de ses parentes qui, en se mettant à table pour manger du clitclii au mouton, son régal favori, faisait invariablement venir la cuisinière et ordonnait de la fouetter jusqu'à ce que les assiettes fussent vides. Le spectacle et les cris de la malheureuse la mettaient en appétit. Et, dans son Histoire de la femme russe, (3) Chachkov parle d'une princesse Daria Galitzine recevant un hôte, à sa datcha ^ avec cettç
(1) Kapabanov, Mémoires, Antiquité russe. 1871, II, 1V7. ^2) Ibid. III, 691.
DONS INTKI.I.ECTUELS 171
exclamation: " Quel bonheur ! je ni'ennuvais tellement, que V. j'allais faire fouetter mes nègres pour passer le temps. »
Lady Rondeau a certainement exagéré en donnant l'héritière de Pierre II pour un modèle d'humanité et en assurant qu elle " manifestait une répulsion innée pour tout ce qui « avait une apparence de cruauté. » Si son règne fut ciuel pourtant, sa part de responsabilité personnelle peut v paraître assez réduite. La Russie contemporaine ne sortait pas encore de l'état de guerre. On se battait avec les hommes et avec les choses. Le défaut de développement intellectuel, la prédominance d un sensualisme grossier poussaient à la violence. Grossière et sensuelle était la piété, même chez les gens de cette époque. En 17:55, Anne Ivanovna réclamait de Soltvkov un flacon d huile, qu'il devait prendre dans la lampe allumée devant la tombe de la Tsarevna Marguerite Alexiéievna — ime sœur de Pierre I" convertie en nonne.
L'élue des viei/./wvni/a ne manquait ni de bon sens ni même d'un certain esprit caustique, dans la manière de Pierre I". L'évèque de Kazan lui annonçant son arri\ ée dans cette ville « le 25 mars, jour de lAnnonciation " , elle lui répondait : « Nous sommes très aise d'apprendre que l'Annonciation a " lieu à Kazan comme à Pétersbourg à la date que vous " dites(l). « Comme chef de gouvernement, au jugement de Catherine II, elle était très supérieure à Elisabeth (2). Ce n'est pas beaucoup dire ; mais après sa correspondance avec le gouverneur de Moscou, celle qu'elle entretenait d'autre part avec Osterniannetdont quelques fragments ont ('té publiés (3), mérite aussi considération. On v voit bien qu elle n'entend pas grand chose aux affaires, mais on admire sa sagacité à s'en remettre à ceux qui v entendent davantage. Et l'on arrive à cette conclusion, qui est à peu près celle de Chtherbatov (4) : intelligence médiocre, instruction nulle, mais de la chu té dans
^1) KosTOMAnov, Histoire russe en iiographies, II, 1V7. ,2) Chrapovicki, Mémoires, 1862, p. 54 et 231. ^3) Dlx-httitième siècle, III, I54etsuiv. (4) Oeuvres, II, 188.
les idées et de la rectitude dans le jugement ; recherche constante de la vérité sans parti pris ; nul goût de la flatterie, aucune ambition supérieure, aucune préoccupation par consé- (juent de faire grand, de créer, d'établir de nouvelles lois ; mais un certain esprit de méthode, un grand amour de Tordre, un souci constant de ne rien faire précipitamment et sans avoir consulté les plus habiles, de prendre toujours des décisions raisonnables et motivées ; application aux affaires suffisante pour une femme — Chtcherbatov peut bien n'avoir pas été très exigeant à cet égard; — amour de la représentation assez développé, mais sans excès condamnable. Et voilà de quoi rendre des points à bon nombre de souveraines dont l'histoire n a pas gardé trop mauvais souvenir. Ajoutez-y qu'en apportant au pouvoir un caractère trempé par les épreuves et un tempérament naturellement rude, elle fut poussée, pour s'y maintenir, à l'enqîloi de mesures sévères, qui semblaient justifiées par les circonstances et par les mœurs du temps. Toujours inquiète d'autre part, car toujours inquiétée, constamment sur le qui-vive, elle eut besoin dedistractions, qui furent grossières, comme les goûts et les instincts du monde qui lentourait, comme son éducation et ses traditions de famille.
Après avoir passionnément aimé l'équitation, elle s adonna au tir avec la même ardeur. Dans tous les coins du Palais il y eut des fusils chargés à portée de sa main. Elle lirait par la fenêtre sur les oiseaux qui passaient, remplissant les appartements de bruit et de fumée, et elle obligeait les dames de son entourage à faire comme elle. Elle posséda jusqu'à 379 chevaux de selle dans ses écuries, et, à un moment, elle cultiva aussi avec ardeur le lancement de toupies hollandaises, pour lesquelles on faisait venir d'Amsterdam des ballots de ficelle ( 1 ) .
Le proverbe : « dis-moi qui tu hantes, je te dirai qui tu es « trouve, en ce qui la concerne, une application assurément peu flatteuse. Sa première femme de chambre et sa grande favorite, Anne Fiodorovna louchkov, était une ancienne fille de
(1) Karnovitch, Récits historiques, 1884, p. 288.
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cuisine, ayant vajjfué pieds lui- dans la ba-x- do/nesticité du Palais. Anne la plaça dans son entourajje immédiat, la maria à un parent de son père présumé, mais ne la décrassa {juère. 1) humeur enjouée, éprise de polissonneries, prompte aux propos orduriers, cette compaj^ne éjjayait les longues soirées d'hiver — et taillait les onjjles des pieds de Sa Majesté, ainsi (]ue ceux de Hidircn et de toute sa famille (l). Une auJre exlaveuse de vaisselle, .Mar(;uerite l'iodorovna Manakhina, complétait avec la princesse Agraléna Alexandrovna Chtcherhatcn , joyeuse et gaillarde commère, le personnel féminin du cercle le plus intime. Du coté des hommes, les fous et les bouffons tenaient le premier rang, et ce fut;, de la part d'Anne, une habitude et un système d'introduire parmi eux des éléments puisés dans les plus hautes sphères de I aristocratie. J'en montrerai plus loin les exemples et les exemplaires lamentables. Je dois arriver ici an personnage principal, formant le centre de cette intimité et en réglant les moindres mou\emcnts.
Le 12 février 1718. Anne se trouvant encore, comme Duchesse de Courlande, à Annenhol, résidence voisine de Mittau, un petit événement s'y était passé qui devait avoir une influence capitale sur les destinées de la future Impératrice et même sur celles delà Russie. Par suite de la maladie du grand maitre de cour, Pierre .\rikhailovitch Bestoujev, un employé de sa chancellerie porta à la Duchesse des papiers à signer. Elle lui dit de revenir tous les jours. Un pou a[)r('s elle en faisait son secrétaire, puis son gentilhomme tle la ( luuubre.
Il s'appelait Ernest-Jean lîidiren.
J'écris le nom comme il s écrivait alors et comme d doit s'écrire toujours, rien ne ju>tiliaiit Torthograjjhe généralement
(1) DoLCOnouKO\\, Mémoire^, I, VG8.
adoptée (Biron), si ce n'est une prétention ridicule de lavenlurier allemand, favorisée par une transposition abusive de l'orthographe russe. Biïhren devient Biren en russe, l'alphabet en usage dans le pays suppléant à l'absence de certaines lettres ou de certains signes graphiques par des à peu près phonétiques, comme nous faisons nous-même en transcrivant les noms propres russes. Mais à ce compte, un de Mahy deviendrait facilement duc de Mailly en Paissie.
Des biographes se sont trouvés pour révoquer en doute la nature non moins généralement présumée des relations qui, dès cette époque, s'établirent entre la jeune femme et ce nouveau venu. Ils ont imagmé une sorte de IFahlvcrivandschaft d'essence platonique, que l'affection passionnée témoignée par Anne Ivanovna à la femme du Favori et surtout à ses enfants tendrait en effet à rendre vraisemblable (1). Mais d'autres conjectures ont été mises en avant pour expliquer ce dernier trait, et les enfants en question ont passé pour ne tenir à Mme Buhren que par la peine qu elle se donnait pour les faire croire siens. Elle se mettait des coussins sur le ventre pendant les grossesses de sa maîtresse. En ce qui concerne le fond du débat, le doute ne serait guère possible si l'histoire était vraie de certain istopnik, (chauffeur de poêles), anobli, sous ce règne, pour avoir eu 1 habitude, en pénétrant le matin dans la chambre à coucher de la souveraine, de baiser les pieds du Favori après avoir rendu le même hommage à ceux de sa compagne. Il s'appelait Alexis Milioutine et son arrière petit-fils, le célèbre ministre de la guerre, conservait les armes parlantes, trois couvre-poëles (j'iouc/î/z'), conférées à son aïeul.
Il importe peu d'ailleurs, la vertu d'Anne Ivanovna n'étant pas en cause. Ses amants, au sujet desquels on ne discute point, se sont comptés par douzaines. Que ce fût par affinité élective ou autrement, il est certain, d'autre part, qu'elle a beaucoup aimé le mari de Mme Buhren et qu'elle ne s'en cachait pas. Témoin ce récit de Magnan, daté du 13 juillet 1731 :
(l) Bërthold, Anna Ivanovna, Historiée lie: Tasclienbucli, \\\^ année, p. 219.
BU Ml! EN 175
« La Tsarine ayant passé dimanche clcniicr de son palais à « la ville à une nouvelle maison d'été quelle a fait hàtir à la a hâte depuis trois mois hors de ce faiihour<j-ci et dans lacjuellc « 1 appartement de ce (;rand chambellan Hidirenj est continu « au sien, avait promis à la Princesse Romodanovski d'assister « à un banquet qu'elle voulait donner mercredi dernier... Sa « Majesté était déjà montée en carrosse pour s'v rendre, (piand u le cheval sur lequel était monté M. de Biren pour la .suivre,
« prenant tout à coup ombrage le jeta par terre, mais ce
« fut avec tant de bonheur qu'il n'en eut (ju une petite contu- « sion au pied. Cependant la Tsarine en témoigna tant de sen- « sibilité qu'elle descendit de carrosse et envoya dire à la « Princesse Romodanovski de ne pas l'attendre . Tout ce que Ton « pourrait dire de l'effet que cette aventure produit dans l'esprit « des vieux Russes ne se pourrait suffisamment exprimer ( 1 . '
Né en 1690, le Favori était le second des trois fils d un officier en retraite de larmée polonaise. Sa famille, d origine westphalienne, mais établie en Courlande, y possédait depuis deux générations le domaine de Ivalm-Zeem(2), et s'en faisait un titre de noblesse, les terres ne pouvant, d'après la loi du pavs, appartenir qu'à des gentilshommes. Elle arguait aussi d un blason plus ou moins autenthique possédé en Westphalie, et s'était créé des alliances avec quelques-unes des plus importantes familles du duché, les Lambsdorf, les Rehr, les Turnouw (3). Anne Ivanovna, quand elle voulut obtenir pour son chambellan la reconnaissance officielle de cette noblesse, ne s'en heurta pas moins à un refus formel, et Pnihren fut duc de Courlande avant d'être genlilhonimc dans son duché. Les centres urbains, Mittau à l'est et Liban à l ouest, lui montrèrent de la condescendance avec le temps, mais l'aristocratie rurale protesta contre le parvenu jusqu'à la fin.
Celui-ci eut une jeunesse orageuse. Étudiant à lUniversité
(1, Aff. Étr. Russie.
(2^ Il V a beaucoup de Kaliii-Zeem en Courlande, le nom voulant din : •' viilnjje du mont. «
(3) Dictionnaire de la Noblesse Russe (UoisskaÏa rodoslovnaïa Kmoa, 1873.
176 L'IIliRITAGE DE PIERRE LE GRAND
(le Kœnigsber^, il s'y faisait mettre en prison deux fois, pour participation notamment à un vol nocturne et collectionnait des amendes qui restèrent longtemps impayées (1). En 1714 il vint à Pétersbourg et chercha à s'y caser dans la maison de la princesse Sophie-Charlotte, femme du Tsarévitch Alexis. Mais on le jugea de trop basse extraction. Il trouva meilleur accueil dix ans plus tard, en accompagnant Anne à Moscou pour le couronnement de Catherine F" ; il contracta d'utiles relations et fit apprécier par l'Impératrice ses connaissances en hippologie, qui étaient, parait-il, remarquables. On devait dire dans la suite qu'il parlait aux chevaux comme s ils étaient des hommes et aux hommes comme s ils étaient des chevaux, ce qui peut avoir correspondu à un trait de son caractère brusque et rude. On raconta aussi qu'il avait été palefrenier, ce qui ne correspond à aucun trait réel de sa biographie. En 1723, Anne lui fit épouser Benigna von Trotta-Trevden, choix qui ne s'explique guère en dehors d'un rôle de complaisance attribué à l'épouse, car, sauf sa parenté assez décorative, celle-ci ne se recommandait que par une laideur peu commune et une sottise égale ; maladive, extraordinairement marquée de la petite vérole et non moins extraordinairement prétentieuse.
De taille moyenne mais bien prise, Biibren lui-même a fait à Casanova, qui le vit dans un âge déjà avancé, 1 impression d'un vieillard qui aurait été fort bel homme (2). Le portrait de Sokolov, inachevé à raison du départ du modèle pour la Sibérie, montre un profil dur et impérieux, avec le nez en bec d oiseau de proie, qui frappait les visiteurs du caveau ducal à Mittau, où le corps embaumé du Favori était exposé récemment encore, à visage découvert.
La Sibérie attendait, en effet, cet élu de la fortune, qui devait être Régent de Russie pendant vingt-deux jours et exilé pendant vingt-deux ans. Il croyait, paraît-il, au rôle du chiffre 2 dans sa destinée. On s'est plu à le représenter, au moral, comme un rustre mal dégrossi, traînant après lui des senteurs
fl) Dix-huitième siècle, III, 158; SoLOviov, Histoire de Russie, XIX, 162. (-2) Mémoires, 1843, IV. 277.
irécurie et gardant des liahitudcs à l'avenant, dépourvu d instruction comme de principes. La lé(}ende est au moins discutable à cet égard. Au point de vue de 1 éducation, Benigna von Trotta-ïreyden non exceptée, les femmes, dans cette famille, l'emportaient à la vérité sur les hommes; mais la famille n'était pas celle dun palfrenier. La correspondance de la mère du Favori, née von (1er I{aab, et celle de sa femme ellemême, conservées aux archives de Moscou, en fournissent la preuve. Benigna et ses fdles dessinaient et faisaient des ouvrages de femme délicats. Kn exil, elles brodèrent des étoffes avec des dessins représentant les indigènes de la Sibérie et leurs industries rustiques, l'ne des pièces du palais de Mittau en est encore tendue. Benigna a composé à la même époque, en allemand, un recueil de poésies religieuses, qui a été imprimé à Mittau, en 1778, sous ce titre : « Eine grosse Kreuztra?gerin ^ . Quand les retours bizarres de sa fortune voulurent qu'il fut installé dans son duché, après avoir perdu en Russie la situation qui lui avait valu cet apanage, Ernest- Jean Bûhren n'v fit pas du tout mauvaise figure. H se tirait mieux d'affaire avec la diète que ne sut le faire son fils. Pierre, au profit duquel il abdiqua. Et à Pétersbourg, au milieu de toutes ses grandeurs, il avait possédé une belle bibliothèque, où il s'enfeiniait souvent.
En arrivant en Russie, il apporta, comme fruit de ses relations peu plaisantes avec la noblesse de Courlande, une grande insensibilité du cœur, qui. au contact avec les mœurs politiques du pays, se transforma en cruauté, et une haine des hommes et des choses de l'aristocratie, dont la lutte entamée par Anne Ivanovna avec le parti oligarchique, devait favoriser le développement. Mais, ayant plus souffert de la pauvret»' que des blessures faites à son orgueil, il fut plus avide encore que cruel. Le juif Liepmann lui servit de confident et d'entremetteur pour toute sorle d'opérations louches, où l'usure avait une part (l). Il donna à ce mécréant le titre de Ilaid
l\. Archive Rrnsse. 18'.)1. p. 1)39. l'u/.iK, Mémoire^, Aiitii/uile Mr.vc, 1870. I, 81.
cotntnissionnaire de la cour et lui fit uue place jusque dans les conseils où les ministres, le secrétaire de cabinet et les présidents de collèges partageaient son travail. Il l'aida à transformer ses antichambres en une officine où un autre circoncis, Bielenbach, tenait marché des places et des faveurs. Et il contribua ainsi à ancrer dans le haut gouvernement des pratiques qui, nous l'avons vu, ne lui étaient point étrangères depuis longtemps, mais qui ont acquis, à cette époque, une ampleur particulière.
Car il se mêla du haut gouvernement, avant même d'y être investi d'un titre officiel. Officiellement, Anne vivant, il n'y eut aucune part. Duc de Courlande depuis 1737, il n'était en Russie que le Favori. Mais, d'ancienne date, ce dernier titre correspondait à une mainmise plus ou moins directe sur le pouvoir, et, en même temps que du fait des relations établies entre le Favori et la Souveraine, la fonction se transformait maintenant, en prenant le type consacré dans l'histoire du siècle, le tempérament d'Anne comme celui de Bidiren lui attribuaient une valeur exceptionnelle et telle que Patiomkine seul devait dans la suite en donner un autre exemple. Une lettre datée de Saint-Pétersbourg le 30 décembre 1738 fournit à cet égard des indications instructives :
(i La Tsarine est souvent incommodée de la goutte et du scorbut, en sorte que si on voulait lui supposer du génie pour le cabinet et du goût pour le travail, il lui serait pourtant impossible de régner par elle-même. Aussi elle ne se mêle, dans le fonds, que de ses plaisirs... Quant au gouvernement, elle ne fait que prêter son nom à son cher duc de Courlande. Monsieur le comte Ostermann paraît être l'adjoint du duc sans l'être réellement. Il est vrai que le duc le consulte... mais il se défie de lui. et il ne suit ses conseils qu'autant qu'ils sont approuvés par... Liepmann. On peut dire que c'est cejuil qui gouverne la Russie (1).
(1) Pul>liée dans le Sbôrnik, XV, 110) coiume provenant, sans nom d'auteur, des Archives de Dresde, cette lettre fij^ure au dépôt du Quai d'Orsay comme annexe de la lettre du marquis de Mirepoix en ilate du 13 mars 1731).
SA CVnniKI'.K \T.t
L'associé de Liepmanu était devenu duc de Couriande à la faveur de quelques ré{]imeats russes envoyés à Mittau, après la mort de i'erdinand (23 avril, (;i mai) 1737), sous le commandement du colonel de Bismarck, un ancêtre authenti(|ue du «chancelier de Fer •< . Nous retrouverons plus loin cet autre aventurier. Délibérant à l'ombre des baïonnettes et sous la (]ueule des canons par lui amenés, la dicte Courlandaise mit autant de docilité à donner ses voix à Biilireu quelle avait montré d enthousiasme à acclamer Maurice ; la l'olojjne ne protesta pas, et, daté du :2 ; 13) juin 1737, le diplôme de l'élection fut ratifié le 13 juillet suivant par Auguste lil, qui était de connivence (Ij. L Ordre teutonique seul récrimina, en réclamant le duché pour lui-même, et l'électeur de Cologne, comme Grand-Maitre, en fit l'objet, en novembre, d'une plainte adressée à la diète de Ratisbonne. Mais Buhren passa outre. Il resta, bien entendu, à Pétersbourg, et, administrée de loin ainsi qu une province russe, la Couriande s accoutuma au sort qui désormais lui était destiné fatalement, la poire mûrissant doucement sur l'arbre détaché de sa souche polonaise. Le Favori eut en plus le titre d Altesse en vertu d un diplôme de l'Empereur Charles VL II tut chevalier de Saint- Alexandre et de Saint-André. II fut même litron, le chef des Biron de France, Armand-Charles de Gontaut, duc de Biron, ayant très galamment pris son parti de cette usurpation. » Il n'aura pas trouvé de meilleur nom à prendre en Europe » . (2) S'il faut en croire Magnan, ses collègues de Vienne et de Berlin donnaient à la même époque l'exemple de complaisances autrement compromettantes, baisant les mains du Favori et buvant sa santé à genoux (3).
L'homme ainsi gâté par la fortune et par la bassesse de ceux
(1) S/IJSKI, Jfistoire (le Pologne, IV, :}18, (?rEBiiAnDI, Gescliirte Kiirlainh 1789, p. JS'*. Le Comte Kciserliny, éditeur d'une coirespondaïue du Favori aver le ministre de Russie en Pologne, Keiserling (SnonMK, XXXIII, 441 etsuiv.) s'est inscrit en faux contre le fait de coercition militaire employée à cette occasion, — sans invoquer toutefois d'arguments proijaiits.
(2) Sbornik. I.XXX, 188.
(3) 5 avril i7:}2. Aff. Ktr. lUissic.
180 L'HEHITAGE DE PIEIIHE LE GUAND
qu'elle mettait à sa discrétion méritait-il tout T opprobre dont ces mêmes courtisans se sont hâtés de le couvrir après sa chute? Je n'en crois rien, sans que j'aie besoin de recourir à la thèse soutenue par un de ses compatriotes, le biojjraphe allemand Sievers : « L'Allemand fait tout à fond, grundlich, en mauvaise compagnie il renchérit sur ses compagnons; et c'est ainsi que beaucoup de braves Westphaliens ou Saxons ont été en Russie d'affreux coquins (I ) " . J'aime mieux m'en référer au témoignage que semble fournir en faveur de laccusé Ihistoire même d'un règne où, de l'aveu de ses accusateurs, il fut tout-puissant et où, ainsi que j'aurai à le montrer, les intérêts vitaux du pays n ont pas eu trop à souffrir. Des fragments de sa correspondance récemment publiés (:2j découvrent aussi, dans sa physionomie morale, des aspects que ses biographes ne semblent pas avoir soupçonnés, bien que quelques-uns aient relevé des circonstances, où il aurait, comme dansl'aventure de Kourakine (voy. ci-dessus, p. 170), rappelé Anna Ivanovna à l'indulgence et à la mansuétude. Aucun n'a eu l'idée du Biihren mélancolique et désabusé, écrivant en avril 1736 : « Dieu m'est témoin que je suis las de la vie autant qu'on peut l'être. Les années, les infirmités, les soucis d'État, la peine et le travail vont en augmentant, et je ne vois la possibilité d'en être libéré que par la mort " . Et encore : a Tout le poids des affaires retombe sur moi, Ostermann étant au lit, et tout doit aller cependant n . Renoncer au monde entier et achever sa vie dans la retraite est le vœu qu'il forme journellement, à l'entendre. Prendre ces déclarations au pied de la lettre serait naïf. Mais à certains degrés de l'échelle morale — et il est convenu que nous sommes ici au plus bas — l'hypocrisie elle-même est une vertu, étant une pudeur. Que le Favori ait été un grand homme d'État, ou simplement un honnête homme, le point est hors de question. Je l'ai montré faisant de l'usure; et ce n'est pas ce qu'il a fait de pire. Il s'agit de savoir s'il fut un monstre, la
(1) Blum, Ein rus-.'iisclier Stnatsmanii, 1857; Préface, p. IX.
(2) Sbormk, XXXIIl, 467 et suiv.
i,A P. ii\o\(»V(;nT(;iiiN \ igt
brute odieuse et stupide que ses coui[)atriotes eux-niêincs oui ima;;inée (I).
Il n'a pas brillé comme Régent et s'est laissé sur|>r(ii(lro el déposséder de façon ridicule. Mais Mencliikov. (|iii lui iiu ontestablement une intelligence et une force, n'a pas fait meilleure défense en pareille occasion. La situation, pour ces hommes, était gouvernée par les lois de Téquilibre instable. Si haut qu'ils montassent, ils demeuraient à la merci de la moindre secousse.
A tout prendre et en tenant compte des circonstances, je crois encore que le grand tort de ce Favori-ci a été d'être un Allemand. La Bironovc/i/chifia, rpielque place hors pair (pi elle garde dans les ressentiments de la Russie, peut bien v avoir eu un pendant dans la Féofanchichina , ainsi (pi'un historien du pays a été tenté de qualifier le gouvernement ecclésiastique de Prokopovitch, après que l'avènement d'Anne eût donné libre carrière à l'ambitieux Prélat (2). Cet Allemand a eu assurément des allures insupportablement arrogantes, tvranniques et insolentes, et les sénateurs qu'il parla un jour de mettre sous les roues de son carrosse, après avoir été cahoté à la traversée d'un pont (3), devaient concevoir de ce langage de^ rancunes légititimes. Il a eu aussi une fâcheuse famille. Se parant comme une châsse, avec des robes de cent mille roubles et deux millions de diamants, Rénigna recevait ses visiteurs assise sur une espèce de trône, leur tendait les deux mains et s'offensait si on n'en baisait qu'une (i). Le divertissement favori de ses enfants consistait à répandre de l'encre sur les vêtements des personnes fréquentant la cour et à enlever les perruques. Le fils cadet, Charles, y ajoutait 1 hahihide de parcourir les salons, un fouet à la main, en cinglant les mollets qui lui déplaisaient. Le vieux prince Rariatinski, général en chef et homme universellement respecté, en prenant ombrage.
(1} Ki.EiNSCiiMiDT, RusslaiKh Ge<rliiclite und Politik. IS77, |i. V2î).
(2) KoRSAKov, L'avènement d'Anne I". p. 52.
(3) Chtcherbatov. Oeuvres, II, 188.
(4) KuMYROv, La Comiesse Golovklne, p. 190.
182 L'IIEI'.ITAGE DE PIKlir.E LE (;]!A>'D
le Favori lui disait : » Vous n'avez qu'à ne plus paraître à la « cour. Donnez votre démission; je vous promets qu'elle sera acceptée. » En Petite-Russie, où il eut longtemps son quartier général, l'aîné des frères, Charles, menaitle train et l'existence d'un satrape, entre un sérail peuplé avec des jeunes filles et des jeunes femmes enlevées à main armée et un chenil pour lequel on recrutait de même des nourrices parmi les paysannes des environs (1). Mais les Patiomkine et les Zoubov de l'avenir devaient se montrer capables d'en faire à peu près autant, et ils furent presque populaires, le premier surtout. Ils n'étaient pas Allemands. En maltraitant les gens, ils ne leur disaient pas : «Vous autres Piusses... » Biihren ne prit même pas la peine d'apprendre la langue d'un pays qu il faisait profession de mépriser, faute de savoir y reconnaître les éléments d'une grandeur dont il était le premier à tirer profit. Et les Russes de son temps n'étaient que trop portés de leur côté à méconnaître, comme font encore ceux d'aujourd'hui, la part qu une fatalité historique a attribuée à l'élément étranger dans les destinées de leur patrie.
J'ai eu l'occasion déjà de toucher à ce sujet épineux, mais je crois devoir y revenir au seuil d'une époque où s'est placée l'apogée de l'influence allemande, correspondant à une véritable conquête des hauts emplois par des sujets d'origine germanique.
C'est un fait d'évidence historique que léléraent national, dans ce pays, s'est trouvé impuissant à mettre en valeur par ses propres forces les ressources mises à sa disposition par la nature et par 1 histoire, comme il se montre incapable aujourd'hui encore de les exploiter dans leur ensemble, en dehors des concours étrangers. La grandeur et la difficulté exception-
(1) Lecture.-: de la Société pour i étude de l'Histoire, 1846, livre IV% p. 243.