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CHAPITRE IX

POLITIQUE IXTEUIEURi: Dl' UI-OXi:. LES ALLEMANDS AI' PoIVOIi;

I. Orjjanisulioii du noiiveaLij;ouvcrnciuent. LeSénul. — Le t^abiiicl. — Oli{'ari:liic composée d'étraii|jers. — Osterniann et Riihren. — II. l'éfomies administratives. — Retour au pio;;ramme de Pierpc le Grand. — Rentrée à Saint-Pétersbour{;. — OEuvre léjjislative et judiciaire. — - La réforme et la tradition. — Caractère utilitaire de la procédure criminelle. — L'odyssée de V'anka Kaïne.

— Cruauté. — Haute police et police administrative. — Indijjence de celleci. — Incendies. — Mendicrité. — Bri{;anda{;e. — La Chancellerie Médicale. — m. Les Finances. — Insuffisance des ressources aggravée par la mauvaise rentrée des impôts. — Lenteur du développement économi(pie- — Ses causes. — L'émigration. — IV Organisation militaire. — Diticulté de maintenir ses cadres.

— Sauvo-qui-peut généial. — Le manifeste de 1736. — Abandon partiel du prin(ùpe du service obli{>atoir(î. — Ses conséquences. — Rupture avec la tradition nationale. — Adaptation excessive des modèles étrangers. — Le rôle île Miinnich. — • Dépérissement de la flotte. — Ses causes. — Première rencontre sur mer des Russes et des Français. — Les établissements d'instruction militaire. — Leur insuffisance. — Le corps des Cadets. — V. L'éducation nationale. — Pénurie d'écoles. — L'Académie des sciences. — Exode du personnel scientifique recruté par Pierre L''". — La Russie reste tributaire de la science étrangère. — Bayer. — Miillei'. — I-e journalisme scientifique. — Premiers savants russes. — Adadourov. — Trédiakovski. — Taticlitcliev. — La seconde expédition de Rebring. — Nobles efforts. — VI. Le gouvernement d'Anne et l'Eglise nationale. — Tendances protestantes et catholiques. — Prokopovitch.

— Triomphe de l'orthodoxie. — Répression de l'hérésie et du raskol. — Vil. Caractère do tyrannie étrangère faussement attribué par l'opinion à ce gouvernement. — Raisons tle cette erreur. — Les prétendus martyrs de la cause nationale. — Roumiantsov. — lagoujinski. — Les Dolgorouki. — Tcherkaski.

— Volynski. — Sa carrière. — Ses projets de reforme. — Son procès et son supplice. — La légende et l histoire. — Conclusions.

Ce régime fut bien celui dune oligarchie composée d'cHraiigers, et, son organisation, moditiée en cours de i'onctionne-

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ment pour leur plus grande commodité en porta la marque. Le rétablissement du Sénat u comme sous Pierre le Grand " , eut le sort de toutes les concessions accordées à des vaincus. Pourvue à nouveau de tout Tappareil convenant à l'exercice du " pouvoir gouvernant » , le haute assemblée posséda un procureur général, une armée de procureurs, cinq départements, (affaires ecclésiastiques, guerre et marine ; finances ; justice; manufactures et commerce), et la haute main sur l'ensemble et le détail de l'administration entière à tous les degrés. Mais, dès le 6 novembre 1731, elle vit surgir à ses cotés un Cabinet de ministres, qui, à l'improviste, menaça de ne lui laisser bientôt que l'apparence seule de ce pouvoir reconquis. Le nouvel instrument de gouvernement fonctionnait déjà depuis quelques mois comme secrétariat particulier et pour ainsi dire occulte de l'Impératrice, sous la direction d'Ostermann. En lui donnant une existence officielle, l'oukase de novembre sembla encore fait pour l'introduire sans bruit et comme à la dérobée dans l'organisme de l'État. Il ne s'agissait en principe que d'un organe intermédiaire entre la Souveraine et les autres corps d État; mais ce principe devenant très élastique dans la pratique, un nouvel oukase du î> juillet 1735 eut pour objet de consacrer une série d'usurpations progressives ayant tendu entre temps à modifier du tout au tout la physiodu nouveau-né. Et il se trouva alors que, sous un autre nom et au profit d autres personnes, un autre Conseil Sujn'éme était recréé, avec tous les pouvoirs usurpés par 1 ancien, y compris le pouvoir législatif, les oukases émis par les membres du Cabinet, même en l'absence de l Impératrice, devant avoir force de loi, comme s'ils étaient signés par elle.

Et l'Impératrice fut souvent absente. Au début, elle assista régulièrement aux séances, et, au moment ou furent décidées les mesures de rigueur contre les Dolgorouki, elle passa des journées entières avec ses ministres. Mais ce beau zèle alla en se ralentissant, et, en 1732 déjà, la présence de Sa Majesté au Cabinet n'est signalée que deux fois. Les ministres étaient Golovkine, le prince Tcherkaski, Ostermann et Mûnnich, à

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titre auxiliaire. Mais le cliaiicelier s'effaçait volontiers el restait chez lui ; Tclicrkaski était un homme horné et Ostennaiin n'eut pas de peine à se débarrasser de Miinnich quand Hiihren se fut convaincu qu'il n'en pouvait tirer parti. Km réalité le vicechancelier parta{;ea la direction des affaires avec le Favori, sauf à recourir, dans certaines circonstances, au.\ lumières de quelques autorités spéciales, comme Prokopovitch ou Ouchakov(l). Et cette direction embrassait tout; selon lexpressioii de Spéranski, le ministre réformateur du siècle suivant, « elle « faisait siens tous les éléments de l'autorité réunis dans la « personne du souverain et se manifestant dans la législation, « l'administration supérieure et la justice suprême». Admis fréquemment aux séances, Ouchakov v représenta la haute police d État, en vertu d'un autre retour discret au passé, qui, sous le nom de <> chancellerie secrète " , reconstituait en même temps le Préohrajenslii j)rikase.

Un historien du siècle, critique très sévère des mœurs contemporaines, Chtcherbatov, a porté sur ce gouvernement un jugement très favorable. L'aristocratie seule, dépossédée par les nouveaux oligarques du rôle qu'elle s'était attribué un instant, avait lieu de se plaindre, pensait-il, de leur arrivée au pouvoir. Le peuple eut toutes les raisons au contraire pour s'en trouver satisfait : des lois claires et appliquées avec exactitude, une justice bien administrée et indépendante, les juges n'avant plus à compter avec le bon plaisir ni à se prévaloir de la protection des grands qui tremblaient pour eux-mêmes; une discussion approfondie de toutes les questions d'intérêt

^1^ Fiuppov, Inlioduction au T. 1" dos " Documents (lu Cabinet", Suohmk, civ, XXXIV, et suiv; Le inèiiie, Le Cabinet t/t-v ministres et le haut gouvernement. Journal de jurisprudence^ 1897, VII, 1-61.

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général dans le Cabinet, dont les membres ne craignaient pas de contredire rinipératrice elle-même; et enfin, et surtout, des impôts modérés n'excédant pas les ressources des contribuables. Les charges et les faveurs étaient, il est vrai, h la discrétion de Biihren et de ses juifs ; mais le peuple, n'ayant pas à y prétendre, s'en souciait peu.

L'appréciation ne me paraît acceptable que sous bénéfice d'inventaire. A lactif je mettrai d'abord un essai fort estimable de réorganisation administrative dans les provinces, où les voiévodes, la bride lâchée sur le cou depuis le précédent règne, revenaient au galop à leur naturel d'exécrables tyranneaux. Mais l'idée de les faire venir à St-Pétersbourg, après deux ans d'exercice, pour leur demander des comptes, devait, dans la pratique, conduire à une centralisation excessive, dont les inconvénients se font sentir aujourd'hui encore. Et l'expédient consistant à leur enlever la perception de la capitation pour la confier aux propriétaires fonciers, d'une valeur douteuse au point de vue fiscal, constituait un non sens social. Je m'en expliquerai plus loin.

La suppression des majorats fut une mesure sage. Sur ce point, comme sur tant d'autres, Pierre le Grand, était allé trop vite, incapable comme il avait été de modifier avec une égale promptitude le régime économique d'un pays, où la terre demeurait le seul capital disponible. Faute de pouvoir solder en espèces la part des cadets, les aines en étaient réduits à désorganiser leurs domaines, en abandonnant les seuls biens meubles dont ils disposassent : bétail et serfs.

Quelques progrès en matière de colonisation méritent aussi une place sous cette rubrique. Vingt régiments de milice établis entre le Dniepr et le Dniestr ont, dès cette époque, inauguré l'œuvre grandiose, dont nous suivons aujourd'hui l'épanouissement. Depuis la répression de la révolte de Boulavine, (1707) cette terre était devenue un désert. En 1737, le général-major Tarakanov y obtintune concession de 4,000 diéssiatinesà peupler avec des Petit-Russiens; en même temps que, plus à l'est, le cours inférieur du Volga et les rives du Khoper

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et de la Miédviéditsa, affluents tlii Don, reccvaicnl ans.si (juelques colons.

Plus sensible se faisait simultanément le développement des communications. Comme pour la plupart des n lonnes de Pierre le Grand, c'est la guerre qui devenait l'instrument de ce progrès, en obligeant les belligérants à créer un lien entre les armées en campagne et leur base d'opération. La route établie entre Moscou et Kiev, par Kaloiiga, Siéviersk et Gloukhov, avec des relais distants de 25 verstes, fut une route militaire; mais elle subsista après la conclusion de la paix.

Après la période d'arrêt, voire même de recul, déterminée par le régime précédent, on rentrait ainsi dans la voie du Réformateur, mais doucement, sans aucune hâte, et en se contententant sur beaucoup de points de marquer simplement le pas.

Décidé au commencement de 1732, le retour à St-Pétersbourg de la cour et des corps d'Etat accentua cette évolution. Mais la capitale où Anne Ivanovna se laissait ramener était-elle bien celle que Pierre avait voulu créer? Il avait rêvé, sur les bords de la Neva, une ville 7u/sse, une flotte russe et un commerce y^iisse servant de base à la domination russe sur l'Europe du nord-est. Avec Ostermann et Bidiren, l'Europe au contiaire y prit ses quartiers pour gouverner la Russie et l'exploiter commercialement et industriellement. Et, à ce dernier point de vue, il n'y a rien de changé aujourd hui encore. Du moins la ville retrouva-t-elle un peu de sa vie qui déjà s en all;iit. L'île de St-Basile était pleine de maisons dont la construction, commencée par ordre sous Pierre I" et abandonnée sous Pierre II, fut reprise sur de nouveaux frais.

L'œuvre législative du règne fut essentiellement un piétinement sur place. L'éternel essai de codification au moyen (l'uno assemblée de députés recommença avec le succès traditionnel, pour aboutir — à une réimpression du vieux code d Alexis Mikliailovitcii ! Anne et ses conseillers débutèrent par des efforts plus sérieux en vue de l'amélioration de la justice. Une tendance générale, et trop liàtive toujours, à l'unification avait entraîné, sous Pierre 1", la suppression, à Moscou, des tribu-

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naux spéciaux. Il en existait huit pour la justice civile et criminelle : tribunal de Vladimir pour certaines catégories de fonctionnaires; tribunal provincial pour Moscou et ses environs ; tribunal de Smolensk pour la noblesse de cette province, étc .. De 17I0à 1727 des oukases successifs opérèrent la centralisation de leurs procédures dans les chancelleries de gouvernement. Celle de Moscou hérita ainsi de 21 .388 affaires pendantes et s'en trouva fort embarrassée. Ce que voyant, le gouvernement d'Anne ordonna la séparation à nouveau de la justice civile et de la justice criminelle, dont les rôles furent répartis entre deux bureaux distincts {soudnoi el sfsknoi) (1). Mais l'encombrement subsista. La traditionnelle volokiia (retard, délai) continua à paralyser l'application des lois. Et, comme par le passé, les particuliers s'ingérèrent de suppléer à leur inefficacité constante. L'odyssée célèbre de Vanka Ivaïne, type extraordinaire de voleur détective, offre à cet égard de curieuses et étranges indications. Ayant fui la maison de son maître, un marchand nommé Filatiév, qu'il venait de voler, Vanka, poursuivi et appréhendé dans les rues de Moscou, commença par faire connaissance avec la justice patriarcale. De sa propre autorité, Filatiév le condamna à devenir, pendant deux jours, le compagnon de chaîne d'un ours domestique, qui, bien nourri, consentait à ne pas dévorer ce commensal, mais refusait de partager avec lui ses repas. Le troisième jour Filatiév s'apprêtait à faire administrer à son prisonnier un supplément de punition sous forme de bastonnade, quand il fut arrêté par le terrible 5/0 yo z J^e/o/ clamé à pleine gorge par Vanka. Entre temps, une servante, prenant en pitié le coquin, lui avait donné à manger et lui avait révêlé que le marchand cachait dans sa maison le cadavre d un policier.

C'est ainsi que Vanka entra en rapports avec les représentants du pouvoir exécutif se recommandant à leur bienveillance par une dénonciation qui le servit trop bien pour qu'il ne fut pas tenté de recommencer. On le voit, en effet désor- i

' {\) Recueil complet dex lois, Ti'â'^i, ^^^7. \

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