JUSTICE
mais et pendant des années, voleur et détective toui à tour et exerçant son double métier, sons le couvert d'une commission officiellement reçue du Sénat et avec le concours des autorités subalternes qu'elle met à sa discrétion. Il rançonne un nombre incalculable d'individus, en lesimplitjuant dans des crimes imaf[inaires. Il livre aux bourreaux une jeune veuve dont le seul crime est d'avoir repoussé ses hommages. Comme, après avoir soudoyé les juges, il paye les exécuteurs, la victime, mollement fouettée, consent à l'épouser par reconnaissance et pour éviter le pire. Ses prouesses n'ont un terme qu'en 1749, à la suite d'un terrible incendie, où il agit avec Iroj) d'indiscrétion, et son procès traîne jusqu'en 1755. Encore lui faif-on grâce de la vie (l).
Le gouvernement d'Anne s'était pourtant piqué de tarir cette source particulière d abus. Il pronorirait la peine de mort contre les dénonciations calomnieuses, défendait de suspendre l'exécution des condamnés qui crieraient : slovo i dic'lo ! }ila\s, datée du 10 avril 1730, cette dernière disposition était suivie six jours après d une autre frappant de mort également labsence de dénonciation dmis les affaires (/raves. Et ce j)ronqit repentir ne faisait qu'annoncer tout une série d autres restrictions de même nature, comme celle qui, en 1733, remplaça l'exécution capitale, pour les moines calomniateurs, par l'enrôlement dans l'armée. En réalité, la procédure criminelle de l'époque reposa, après comme avant, sur cette base corrompue et corruptrice, contredisant ainsi l'idée même de la justice, d'après un mot célèbre de Benjamin Constant. Elle n'eut aussi aucun égard pour le principe posé par un légiste russe moderne. Tcbitchérine : " Pour que je respecte la loi, je dois en être respecté. » Elle fut odieusement utilitaire et férocement cruelle. En 1730, convaincued'avoir tué son mari, la paysanne Eupbrosine était enterrée vivante, à Briansk. le :2 I août et mourait le 22 septembre seulement (2). Après le rétablissement du Sysknoi Prihase, en ciiuj mois, du I" août J730 au 1" janvier
(i) ES.SIPOV, Dix-huUume su'rle, III, 280-342. (2! Antiquité Russe, 1877, VI, 3'.)8.
lîM) L'HÉllITAGE DE PIEHIîF, LE GI'.AND
1731, les procès-verbaux du bureau indiquent 425 prisonniers mis à la torture, 11 exécutés, 57 envoyés en Sibérie, 44 convertis en soldats (1). et le dicton populaire sur les gens « aux- « quels on fait dire ce qu ils ont sous les ongles « [skasat vsioti nodnot/otnoTou) est fait avec des souvenirs recueillis dans les chambres de question contemporaines.
On y allait pour peu de chose. En 1736, un courrier du Cabinet s'y tordait sous le knoute pour avoir parlé, à une station de poste de la Sibérie, du mariage prochain de la princesse Anne Léopoldovna, dont tout le monde parlait à Pétersbourg. En 1737 on y voyait un paysan porteur d une poule qu il était présumé avoir volé. Présumé pourquoi? Pour rien; au petit bonheur. Le bourreau devait éclaircir la question (2). Méfiant par état, ce gouvernement d'aventuriers agit constamment à laventure. Il livre à la Chancellerie secrète, lisez aux tortionnaires, un prêtre, Joseph Riéchilov, arrêté " pour de graves soupçons » , dont la nature reste à établir (3). Un mot équivoque, un geste interprété de travers suffisent à mettre en mouvement policiers et inquisiteurs. Le jeune Martin Karlovitch Skavronski, un parent de feue 1 Impératrice, vingt ans, imagine, en plaisantant avec ses domestiques, ce qu'il ferait s'il était roi. Condamné au fouet sur la dénonciation d'un serf. (Juand il y a quelque chose d'un peu plus sérieux, comme dans l'affaire du faux Tsarévitch Alexis, un fou selon toute vraisemblance, qui au cours de la guerre de Turquie, en imposa pendant quelques heures à quelques paysans du village de laroslaviéts, aux environs de Kiev, cela devient terrible, et Anne apparaît avec les traits que lui attribuait le fou de la T.sarme Prascovie. Des longs mois d'interrogatoires sous le knoute, des journées de supplices, hache, pal, bûcher (4). A la fin du règne deux diplomates étrangers se sont appliqués à établir le bilan général de cette haute et basse justice, en se servant
(1) Essipov. loc. cit., p. 302.
(2) Ibid, p. 287.
^3) TcHiSTOviTcii. Affaire Bie'c/tilov, 1861. (4) SoLC'VlOv, Histoire de Pussie, XX, p. 416.
POLICE D'ÉTAT lUT
probablement dos mêmes documoiit-. car leurs cvaliialionsont identiques, à une variante près, qui peut tenir à une erreur de transcription. La Chétardie arrive ii nn N.lal de ;i7,002 victimes, dont 7,002 mises à mort et les autres envoyées en Sibérie. iNIardefeld met 5,002 seulement. 11 est vrai que son collègue tient compte aussi des exécutions secrètes, parmi lesquelles il mentionne celle du duc de Phalaris, le mari de la fameuse maîtresse du duc d'Orléans. Le malheureux serait venu en Russie peu avant le mariage d'Anne Léopoldovna avec le duc de Brunswick, apportant des bijoux et des lettres pour la Princesse de la part de son père ; puis, soupçonné de manœuvres coupables, aurait disparu dans une oubliette (1). Nulle limite légale à l'intervention de la police d'État ains exercée. Dans le public comme dans le privé elle se mêle de tout, j)rétend tout savoir. Elle entre dans les maisons et viole l'intimité des foyers. Il n'est qu'un souci qu'elle ne prend guère : c'est de veiller au maintien de l'ordre et de la sécurité des villes et des campagnes. C'est afl'aire de la police administrative, direz-vons. Mais celle-ci demeure encore à l'état embryonnaire. Jusqu'en 17;î;î les deux capitales ont été seules dotées, à cet égard, d'une organisation élémentaire. A cette date, sur le rapport du prince de Hesse-Hombourg, on essaya d'en étendre le principe à vingt-cinq autres villes. En séjournant à Kazan, le prince avait été frappé par la saleté et la puanteur qui y régnaient. En 1737 des gardes et des patrouilles furent établies pour prévenir les incendies. L'année d'avant, il y en avait eu de terribles. A Moscou, le Kreml, la « Ville chinoise » [Kitaï-Gorod] et » la Ville blanche » [Biélyï Gorod), les deux rues Basmannaïa, le « Fauljourg allemand " , le . Fanbourg de Lefort " , 102 églises, 11 monastères, i palais, 17 hospices, 2527 maisons, 9145 petites constructions étaient devenus la proie des flammes (2). Et, suivant rusa(;e, le sinistre avait servi de prétexte à un pillage général, les soldats
1) La CiiKJAnniK, 10 jan\ . iT'il 30 cléci^iiiljrc 1740). Aff. Et. Ruî^sie; Manlofeld, 7 jaiiv. 1741, Arc/iivci Voiontsov, XX. V, ji. 95.
(2 Lectures du la Société pour l'étude de l'Histoire, 1858, p. 1-50.
198 L'HÉRITAGK DE PIEHI'.E LE GRAND
et les matelots y ayant la plus grande part. Aux environs des capitales, les forêts brûlaient constamment, au point d'incommoder la Souveraine, qui, en juillet 1735, se plaignait de ne pouvoir ouvrir ses fenêtres à cause de la fumée (1). Un corps de ramoneurs fut mis, à cette époque, sous les ordres de la police et la peine du talion menaça les incendiaires : ils devaient être brûlés vifs. En parlant à la légère d'un incendie, on risquait le knoute.
La mendicité et et le brigandage, étroitement solidaires, constituaient une autre plaie difficile à guérir, d'autant que le gouvernement lui-même contribuait à son entretien. Les prisonniers pour dettes côtoyaient dans les rues les détenus politiques que la prison ne nourrissait pas, les uns et les autres étant obligés de demander leur pain à la charité publique. Enchaînés et conduits par leurs gardiens, ils parcouraient la ville, montrant leurs joues creuses et sur leurs chairs la marque des supplices endurés. La coutume du pravièje pour les débiteurs insolvables subsistait toujours. On les fouettait sur les mollets jusqu'à acquittement. Mais un oukase autorisa les dépôts à louer leurs pensionnaires aux particuliers pour toute espèce de travaux, et la pratique s'en est perpétuée jusqu'à nos jours. Les propriétaires de mines et d'usines y ont recours encore à défaut d'autre main-d'œuvre, ainsi que les cultivateurs à l'époque des moissons. Le nombre de mendiants augmentant toujours, on décida de prendre les plus jeunes pour l'armée et pour la flotte et d'envoyer les autres aux travaux forcés, en même temps que les créanciers étaient mis en demeure de nourrir à l'avenir leurs débiteurs. L'effet le plus apparent de cette mesure fut d'augmenter le nombre des brigands, organisateurs de bandes armées. En avril 1735 une de ces bandes put tenir campagne aux portes de Saint-Pétersbourg pendant des mois entiers, livrant une bataille rangée à un détachement d'infanterie et le mettant en déroute, pillant les villages et rançonnaat les habitants. Au village d'Ouchakov, après
(1) SoLOviov, Histoire de Rmsie, XX, 215.
l'Ol.lCE AhMIiN ISTU ATI VK lyi)
avoir tué rintendaiil de Narychkine, elle faisait (U'iéhrer un office pour le mort et donnait (rois roubles au curé pour la cloche de son église (I). I':n I7;{<) on exécuta a Moscou unclid de bande qui s'appelait le prince Likboutiév {'2). l.e clergé lui-même s'en mêlait. En 1735, au villa;;e de Kroléviets, «mi Petite-Russie, la maison du curé lut atta(pice par une troupe armée que conduisaient deux moines {'^). Un corps spécial de milice commandé par le lieutenant-colonel Retkine s'occupait cependant de réprimer ces désordres. En 1732, il fil iiO captures et jusqu'à 825 eu 173G(4). La répression n'amenait donc pas une décroissance du crime.
Ni comme quantité, ni comme qualité surtout, la police des villes n'était à la hauteur de sa mission. Les cenluriers, cinquanteniers et dizeniers, adolescents pour la plupart ou vieillards décrépits, cherchaient surtout leurs aises. Par les temps froids ou pluvieux, ils quittaient invariablement les guérites et allaient dormir dans les maisons voisines. En 1728, d'ailleurs, les guérites furent supprimées, étant devenues, aux termes de l'oukase, des repaires de vagabondage. Il y avait des barrières à l'entrée des villes; mais à la demande : « Qui étes-vous? Que portez-vous ? v Le voleur en répondant ; « De l'eau-de-vie ! " , était sur d'obtenir passage. Entre représentants de Tordre et malfaiteurs, le public intervenait lui-même, très fréquemment, en laveur de ces derniers. Il arrivait qu on louai des soldats pour enlever des mains de la police quelque voleur ou quelque conlrel)andier sympathi(]ue (5), Et cette • police avait déjà fort à faire avec les honnêtes gens qui s'obstinaient à traverser les rues au j;alop de leurs chevaux, sans souci d'écraser les passants. En 1737, Mùnnich pensa être tué par le timon d'une voiture lancée à fond de train dans un quartier populeux.
^^l) Dossiers du Séual. Affaires du Cahinet, IN*" 35-1112.
(2) Damlov, Mémoires. 1842, p. 57.
(3) Lazaukvski, Esquisses de la vie de la Petite-Russie au di\-lnii(irme siècle , Archive Jiitsse, 1871.
(4) Dossiers du Sénat. Affaires du Cabinet, ÎN"* 28-1105. ^5) Essii'ov, loc. eit., p. 289.
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Quand brigands et incendiaires donnaient quelque répit aux populatious, les épidémies avaient leur tour. En 1737 le fléau éclatant à Pskov, la ville s'aperçut qu'elle ne possédait aucun médecin. Mise en cause, la Chancellerie médicale — il V en avait une — - s'excusa : elle disposait bien d'un physicien ou dun médecin à Pétersbourg et en déléguait un encore à l'Hôtel-de-Ville de Moscou ; mais leurs services étaient indispensables sur place (1). Deux années auparavant, un sous-aide pharmacien avait été envoyé à Novopavlosk. Il s'adressa à l'autorité militaire pour obtenir un logis et la réponse fut : " Que n'en avez-vous apporté un avec vos drogues ? » Il insista et on le menaça de le faire fouetter. Il dut camper dans la rue avec sa pharmacie. En 1737 seulement fut décrété rétablissement de médecins militaires retraités et de pharmaciens dans quatre villes : Pskov, Novgorod, Tver et Jaroslavl.
L'insuffisance des ressources pécuniaires était pour beaucoup dans la lenteur des progrès ainsi réalisés.
D'après un mémoire envoyé par Magnan à Ja fin de 1730 (3), le budget de l'empire se présentait, au chapitre des recettes, avec un total de 8,560,000 roubles, dont la capitation fournissait la moitié. Et ces recettes étaient loin d'équivaloir à des disponibilités. En 1733, au rapport du procureur du collège des finances, Mielgounov, sur 2,439,573 roubles à tirer des douanes, des cabarets et autres sources de revenu, les recouvrements opérés montaient à 186,982 roubles seulement. Avait-on chance d'encaisser le reste? Pour le savoir on attendait des rapports, que les gouverneurs et les voiévodes ne se
(1) SoLOviov, Hist. de Russie, XX, 215.
(2) Ibld, XX, 216.
(3) Aff. Étr. Russie. Vol. XXIII, fol. 344.