‹ L'Héritage de Pierre Le GrandChapitre 36 sur 66 · GUERRE · texte numérisé non relu

GUERRE

Le peuple russe n'est pas un peuple guerrier. Cette (opinion que j'ai eu déjà l'occasion de vérifier trouve une confirmation éclatante dans la difficulté (jue les successeurs de Pierre 1" oi»t éprouvée h maintenir les cadres de la force militaire créée par lui. Ce fut un sauve-qui-peut {jénéral. La perpétuité et la dureté du service contribuaient assurément à augmenter Tell roi qu'il inspirait aux masses. Une fois dans les rangs, on y était pour la vie et on ne mangeait pas tous les jours. Algarotti écrivait en 17;^9 : « Il ne faut pas ici de grands préparatifs pour nourrir le soldat. On leur distribue de la farine et, dès qu'ils sont campés, ils creusent des fours en terre où ils cuisent leur pain (1) » , Mais la distribution manquait fréquemment. Pour les plus fortunés il y avait la ressource des congés. Moyennant douze âmes cédées au notaire du régiment, on en obtenait un pour douze mois (2). Les autres s'en passaient en désertant. Ils risquaient les verges, mais celles-ci étaient d'usage courant sous les armes. Anne régnant, la désertion fit des vides jusque dans les rangs des officiers. Pour les retenir, l'unification des soldes imaginée par Miinnich se trouva insuffisante. Les cadets des familles nobles préféraient faire du commerce. En 1736, un gentilhomme réfractaire fut arraché à son comptoir et replacé dans les rangs comme simple soldat, en même temps que les autorités municipales qui avaient consenti à l'inscrire dans la classe marchande subissaient une forte amende (3). L'exem[»le n'arrêta pas les fraudes. La même année on décida la création d'un certain nombre d'écoles qui auraient pour mission de recueillir et de préparer au service les enfants des sloujilyié lioudi (hommes astreints au service

(l) Lettres sur la Russie tnuluction française . 1709, p. 9V.

[i] Danilov, Mémoires, p. ^^'^.

(3} Recueil complet des lois n. 6945.

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de l'État) (S). Le résultat fut nul encore. La réduction de la durée du service et du contingent lui-même appelé à en supporter les charges apparut alors comme un expédient suprême et le dernier jour de cette année 1 7 36 fit époque dans l'histoire de la noblesse russe. Vn manifeste accorda aux parents en possession de deux fils la faculté d'en garder un, comme aux orphelins le droit de choisir celui de deux ou trois frères qui, en leur absence, prendrait soin des intérêts communs, en restant à la maison. L'école demeura obligatoire pour tous de sept à vingt ans, comme préparation au service ; mais après vingt-cinq ans, le congé fut assuré avec avancement d un grade et des exemptions furent admises pour blessures ou maladies contractées en servant (2). Seulement l'application de la loi dut être suspendue jusqu'à la fin de la guerre turque, et il se trouva alors qu'on risquait de ne plus garder personne sous les drapeaux. Tous blessés, malades, ou se réclamant de vingt-cinq années données à l'Etat. On les avait inscrits sur les rôles à leur naissance ! Vn autre oukase dut expliquer que le service ne comptait qu'à partir de vingt ans.

Le problème se compliquait par la nécessité qui maintenant seulement devenait apparente, d'opérer entre le service militaire et le service civil une séparation imposée par les exigences de la vie moderne. En 1737 on pensa y pourvoir à coups de nouveaux oukases instituant une série d examens diversifiés. L'insuffisance aux examens entraîna l'inscription sur le rôle des matelots (3). Ainsi la marine devenait un pénitencier!

En ce qui concerne le recrutement des simples soldats, Mûnnich présenta, en 1732, un rapport établissant qu il avait pour base, dans la pratique, le système du rachat. Trois cent cinquante paysans ayant à fournir une recrue pour une levée de seize mille hommes se cotisaient, et, moyennant cent cinquante roubles en moyenne, achetaient un homme qui, neuf fois sur dix, était une non-valeur, un ivrogne, un malade ou

(1) JbUl. n. 6,949.

(2) Ibid. n. 7,142.

(3)/6iW. n. 7,201.

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un estropié. L opération contait de deux à trois millions auv contribuables et ne rapportait rien à TÉtat. Miinnicli indirjuait en même temps les raisons pour lesquelles on no trouvait pas tie volontaires dans le pays, bon nombre do recrues n'bésilant pas, au contraire, à se mutiler pour cclia|)por aux recruteurs. L'idée d'abord, établie dej)uis i^ierre lo (irand, (|u on ne revenait jamais de l'armée. En fait, le Réformateur avait enfoui dans les marais de Saint-Pétersbourg toute l'épargne bumaine, ou presque, de la guerre suédoise. Puis la conviction, non moins justifiée, que dans les risques à courir sous les armes, les balles ennemies comptaient relativement pour peu. La façon dont les officiers usaient des soldats était autrement meurtrière. Enfin la durée du service. Mémo après vingt-cinq ans on ne rapportait au foyer que de vieux os. Miinnicli proposa le tirage au sort et le service de dix ans; son rapport ne fut [)as pris en considération, et, en 17:5:2, on compta vingt mille déserteurs (1).

Il a été habituel jusqu à ces derniers temps d'attribuer au vainqueur de Danzig, en bonne ou en mauvaise part, toutes les particularités de l'administration militaire à cette époque. En réalité, il n'a exercé un pou\oir effectif dans ce domaine que pendant une période relativement courte : de I7;J0 à 17;3i. A partir de ce moment jusqu en I7;n il s'est trouvé absorbé par ses campagnes; après quoi la politique l'a pri^ et l'a dévoré. Dans ces limites, en dehors des initiatives que j'ai eu déjà l'occasion de signaler et dont quelques-unes — celles qu'il n'a pas su faire agréer surtout — avaient de la valeur, sa part d'inlluence se laisse résumer dans trois résultats principaux : l'application exclusive des modèles étrangers au point de vue de l'organisation générale, des exercices et des uniformes, sans aucun égard pour les mœurs nationales; l'aggravation de la discipline en ce qu'elle avait d'inhumain déjà sous Pierre I"; la suppression de la part attribuée par ce souverain aux officiers dans le contrôle administratif (2). L'armée s est

(ij SoLoviov, loc. cit. XX, 184.

(2) Maslovski, f.e service de paix et dt' campagne sou\- Pierre l", i8S3, (•. 99.

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européanisée ainsi au delà certainement de ce qu'avait voulu le Réformateur; et, d'un autre côté l'abandon partiel, au profit de la noblesse, du principe du service obligatoire, en déplaçant de haut en bas la base même du recrutement, a consacré une autre rupture avec les traditions nationales, dont les conséquences se sont fait péniblement sentir dans la valeur des contingents.

Mais à ces Allemands auxquels Pierre venait de livrer son héritage, fauté d'avoir songé h en disposer autrement, il ne fallait pas demander un sens très fin du génie national, ni attendre d'eux qu'ils sussent régler au mieux, dans tous ses détails, une évolution dont le Réformateur n'avait pas pu luimême calculer avec exactitude la marche et prévoir les aboutissements.

Il ne prévoyait assurément pas ce qui adviendrait de sa flotte, l'aînée et la préférée de toutes les créations filles de son génie. En IIM, s'occupant de fortifier Kronstadt, Mimnicli recommanda de détruire les bâtiments qui s'y trouvaient et qui ne pouvaient servir qu'à gêner la défense (I). Un peu avant avait eu lieu la première rencontre sur mer des forces russes et françaises. Bien que victorieuse pour la Russie, elle ne saurait figurer dans les fastes de sa marine. Celle-ci était représentée sous Danzig par 14 vaisseaux de ligne, 5 frégates, 2 canonnières et un certain nombre de petits bâtiments et de transports. Pour se prévaloir de sa supériorité, elle attendit néanmoins le moment où, après avoir débarqué sans coup férir un corps de 1,500 hommes, la petite escadrille française de six bâtiments fut réduite à une frégate, Le Brillant, qui alors fut capturée mais plutôt par l'effet de la capitulation de Weichselmiinde (12 juin 1734) et grâce à l'armée de terre. Entre temps même, la flotte russe avait cruellement souffert et s'était laissé prendre une de ses propres frégates, la Mittaii, qui fut l'objet d'un échange (2).

(1) KoSTOMAROv, Histoire russe en biographies, II, 177.

(2) ViÉssiKL/vco, Histoire de la flotte russe, I, 86; Boyé. Stanislas Lesczynski, 1898, p. 89.

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