‹ L'Héritage de Pierre Le GrandChapitre 37 sur 66 · MAI'.INE · texte numérisé non relu

MAI'.INE

Celte piteuse exhibition s'explique sullisauuneut j>ar ce lail qu'en 1 723 déjà sur la somme de !,:>()(),()()() roubles affectée aiuiuellement à l'entretien de la (lotie, il v avait un arriéré de [,500,000 roubles. Et à la même époque l'Amirauté consentit à une réduction des crédils, qui encore n'arrivèrent pas à être réalisés. Au cours de la guerre turque, I impossibilité fut reconnue de faire sortir du Don la llolille que Pierre I" v avait laissée. On construisit à la hâte 500 autres barques, qui ne s'illustrèrent que par rhc'roisme d'un Français, le capitaine de Trémery. Attaqué le 10 juillet 1737 par 30 bâtiments turcs, il échoua sa barque, débarqua ses hommes, resta seul à bord avec un canonnier, tira quatre coups de canon et se fit sauter. Les barques qui restaient furent plus lard brûlées par les Turcs l).

Sur la Diésna, affluent du Dniepr, on construisit aussi à cette époque 400 chaloupes de (JO pieds de lon(jueur devant servir de transports. Après la prise d'Otchakov, Munnich insista pour avoir à sa disposition cette troisième llolille, se faisant fort d'aller avecelle jusqu à Constantinople; mais, sur 300 chaloupes ayant quitté Briansk au printemps de 1737, quatre seumenl arrivèrent sous Otchakov en août, et si avariées qu'elles j)ouvaient à peine tenir la mer. L'aventure a encore son explication : le chef de l'amirauté était maintenant Ostermann, bon diplomate, mais mauvais marin et son adjoint N. F. Oolovine. homme de mer instruit et expérimenté, provoquait en mai 17:2S un oukase dénonçant ( robli.jjation où se trouvaient certains chefs de service de laisser voler pour assurer l'impunité à leurs propres vols » , et, bien que visé directement par celle constatation, il restait en place jusqu'en 17 43 (2).

Les amirautés fluviales de Briansk et de Tavrov furent abandonnées à la suite de cette expérience, ainsi que les chantiers sur la Caspienne. A Pétersbour^j, et à Arkhaufjielsk, on construisit au cours du règne 17 vaisseaux de ligne, 2 canonnières et 7 frégates, qui ne figurèrent de façon imposante que sur les états de payement. On travailla au canal et aux docks de Krons-

(1) VlÉSSiÉLAOO, loc. cit., I, 88.

('2)Ibid., 1,95-6.

tadt, mais mollement, et, d'une manière générale. Cette partie de l'œuvre de Pierre le Grand, trop contraire à la nature terrienne du pays, continua à dépérir.

Pour le commandement d'ailleurs, la marine comme l'armée nationale, demeurait tributaire de l'étranger. L'école des cadets, fondée en juillet 1731 , ne fut même pas, à proprement parler, un établissement d'éducation militaire. L'état de l'organisation scolaire ne comportait pas une telle spécialisation. Avec les éléments de l'art militaire, on enseignait aux élèves — deux cents fils de gentilshommes environ — le droit, la danse et la musique. Et le budget de l'institution ne dépassait pas 30,000 roubles par an ! On imagine ce que pouvait être cet enseignement. D'après un rapport présenté par Miinnich en 1733, il ne comprenait comme matières obligatoires que le catéchisme, l'exercice militaire et l'arithmétique. Le reste était facultatif. A cette époque, I 8 cadets seulement étudiaient la langue russe, 51 apprenaient le français, 15 le latin et 237 l'allemand. La géométrie ne comptait que 36 amateurs et la danse en avait 110 (1)! En 1730 et en 1740, il y eut des cas nombreux de vol commis par les pensionnaires de rétablissement et les coupables furent fouettés publiquement (2) .

Et cette école était hors pair! A l'école d'artillerie, un des professeurs, officier poursuivi trois fois pour meurtre, s'enivrait tous les jours (3). A un moment on y compta jusqu'à 700 élèves; mais faute d'ordre, de surveillance et surtout de leçons, ils se dispersèrent bientôt.

Le vaste système d'éducation nationale, laissé à l'état de problème dans l'héritage recueilli par Anne, resta de son vivant aussi éloigné d'une solution pratique.

(1) SoLoviov, loc. cit., XX. 233.

(2) Dossiers du Sénat, Affaires du Cabinet, 15-1092. (Z) Danilov, Mémoires, p. 30.

INSTlinCTION 21f

Conformément au principe adopté par le Réformateur, tous les enfants de parents nobles devaient « apprendre » . Mais (juoi et comment? En restant à la maison, ils avaient la ressource de l'école du village, où le précepteur, quelque sacristain d'église, les enfermait dans ime isba étroite, leur donnait des leçons à apprendre par cœur et s en allait vaquer à d'autres occupations. Pour empêcher les enfants de s'endormir, sa femme les engageait à crier à tue-tête, sans s'inquiéter de ce qu'ils criaient. Au bout de la journée, la tête tournait aux plus appliqués, et le maître rentrant, une bastonnade générale servait de clôture à la séance. Danilov, qui en avait goûté, considérait les coups ainsi distribués comme faisant partie intégrante de tout enseignement.

Et c'était la part de la classe privilégiée! Pour l'instruction du peuple, ce règne, comme le précédent, ne fit rien. De I7iî2 à 1735, (]uelques écoles populaires furent établies à Astrakhan et dans le gouvernement de Kazan, mais pour les enfants tatares seulement qu'on réussissait à baptiser, et dans un but de prosélytisme.

A Saint-Pétersbourg, en dehors des établissements déjà cités, il n'y avait que l'Académie des sciences fonctionnant comme corps scientifique et comme corps enseignant. Jusqu'en 1733, elle posséda 20 élèves en tout, recrutés dans les écoles ecclésiastiques de Moscou. La moitié fut utilisée pour une nouvelle expédition au Kamtchatka et l'autre moitié donna des clercs de bureau et un seul homme de valeur, le naturaliste Krachenlnnikov. De 1733 à 1738, l'enseignement fut entièrement suspendu. En 1738, on réclama de Moscou une nouvelle fournée d'élèves, parmi lesquels se trouva Lomonossov. Le futur créateur de la langue russe moderne fut envoyé en Allemagne avec un compagnon également promis à une illustre carrière,

Vinogradov; les dix autres tombèrent promptement à Tabaiidon. Les Académiciens se trouvaient absorbés par leur études personnelles, qui, en général, ne valaient pas ce sacrifice. Le règne d'Anne fit des vides dans le personnel scientifique recruté par Pierre le Grand. Sous la présidence du médecin de cour, Blumentrost, le secrétaire de l'Académie Schuhmacher, autre Allemand de peudescience mais d'esprit malfaisant, malmena si fort ses collègues les plus distingués, oubliant fréquemment de solder leurs émoluments et les remplaçant par des injures, qu'après 1728, la plupart, Hermann, les deux Bernouilli, Bilfinger se résignèrent à quitter la Russie. Parmi ceux qui restèrent, les plus sérieux, comme Delisle et Bayer, s'abstenaient de venir aux séances, où on ne vit plus que des cuistres, un lunker, un Weitbrecht, qui employaient leur temps à se quereller quand ils n en venaient pas aux coups. Des étrangers d ailleurs comme les autres. La Russie n'arrivait pas encore à fournir des sujets académisables. Blumentrost eut pour successeurs à la présidence, Keiserling, Korff et Brevern. Pour le droit on avait Goldbach ; pour l'astronomie Delisle, Wingbeim et Heinsius; pour Tanatomie Duvernois; pour la phvsique \raft ; pour la physiologie Weibrecht ; pour la botanique Amon, pour les hautes mathématiques Euler, pour 1 histoire Gross, et Bayer pour l'antiquité. Delisle s'occupait aussi de cartographie Bayer entreprenait l'histoire du tsar Alexis Mikhailovitch sans savoir un mot de riissse. Gela ne l'empêcha pas de devenir chef d'école avec sa théorie de l'origine Scandinave des Varègues et de conquérir une réputation qui demeura sans rivale jusqu'à l'apparition de Mixller, un Allemand encore et un Westphalien, nommé à 20 ans professeur adjoint de la classe d'histoire et de géographie — où il commença par enseigner le latin, les élèves-académiciens ayant oublié de l'apprendre. Dans la science, Muller débuta par la publication de son grand recueil de documents pour l'histoire russe, ou il inséra la fameuse chronique attribuée par lui à un moine de Kiev, Théodore, — qui n'avait jamais existé. Son « Abt Theodosius » devait être identifié plus tard avec Nestor. En même temps l'érudit histo-

MIJLLEK 213

rien s'effarait en des fantaisies étymologiques, (jni lui faisaient découvrir varc(/ur dans, varech. Il en tirait cette conclusion que les fondateurs de l'empire russe étaient des .<;ens de nier. Avec ses découvertes et ses prétentions il arri\a licureusemenl à yéner Schumacher qui l'envoya en Kamtchiilka cl réussit de la sorte à en faire un vrai savant. Millier revint de son voyajje avec vinjjt volumes de notes, où il y a à prendre et à laisser, mais qui n'en sont |)as moins un trésor. Entre temps, il avait fondé en Russie le journalisme scientifique, avec les t Nouvelles de Saint-Pétersbourg» {Sanct-Petersboiir(/s/itie Viédowosti , où, à partir de i72S, s'inspirant des pnblications anglaises de même genre, il traita d'une façon populaire les sujets les plus variés.

Vers le milieu du règne seulement apjiaraît parmi les professeurs-adjoints de l'Académie, un Russe, Adadourov. Attaché à la section de physique, il s'employait surtout à traduire les œuvres de ses collègues allemands et il lisait ses traductions dans une Conférence spécialement établie pour l'élaboration d'une langue scientifique russe. Problème ardu! Pierre T'avait \ oulu que cette langue se rapprochât du parler commun, déjii très distinct de l'ancien idiome (jue l'église conservait pieusement. Mais les traducteurs d'ouvrages scientifiques soitaient généralement des écoles ecclésiastiques, ou la langue populaire était tenue pour vile. Là-dessus arrivaient encore les érudits petits-russiens avec leur dialecte, et pour débrouiller ce chaos, on disposait d'une assemblée d'Allemands et d un traducteur russe qui était un physicien !

Adadourov avait par bonheur pour ami et pour collaborateur un autre Russe, qui revenait de Paris et de la Sorbonne, où il avait écouté les leçons de Rolliii. Il s'appelait Yassili Kirillovitch Trédiakovski. Je dois renvoyer mes lecteurs aux pages de Liliëraiure russe [V)., où j'ai pu parler plus longuement de ce grammairien-poète, qui fit de mauvais \ev^^ mais donna à Pouchkine le moven d'en faire de bons. Anne et son

(1) Paris, 1900.

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Académie usèrent mal, à la vérité, du pauvre homme, en l'employant à composer des poèmes de circonstance, sans parler des coups de bâton qu'il reçut souvent pour sa peine. Mais il fallait encore le génie de Lomonossov pour prouver à tout le monde en Russie qu'un poète et qu'un savant russe pouvaient y valoir autant et plus qu'un poète et qu'un savant allemand ou français, et il fallait le règne d'Elisabeth pour mettre h son rang ce rival, espéré et prévu par Pierre-le-Grand, des Bernouilli et des Delisle.

Battu, bafoué, Trédiakovski fut, sous Anne, le martyr d'une pléiade héroïque issue directement de l'œuvre du Réformateur, et appelée à continuer, dans le domaine de la science et de la littérature, la tradition des héros légendaires de l'époque tatare. 11 avait fait le voyage de Paris à pied. Lomonossov, lui, franchit de même la distance séparant Moscou des rivages glacés de la mer Blanche, sa patrie. Mankiév, auteur en 1715 d'un Précis d'histoire russe qui ne devait être publié que sous Catherine II, écrivit dans les prisons suédoises. Entre les écoles étrangères où il étudiait l'art des mines, l'Hôtel des Monnaies de Moscou, où on l'employait à la refonte des roubles, la Sibérie où il fondait des usines, le pays d'Orenbourg où il organisait les Bachkirs, Tatichtchev trouva le moyen de se faire historien, lui aussi, ethnographe, géographe et juriste. A un moment il fadlit devenir professeur d'architecture dans une » Académie des arts et métiers » qui resta à l'état de projet pour des raisons d'économie (1). L'Académie des sciences criait déjà famine avec son maigre budget, dont les expéditions absorbaient la plus grosse part. De 1733 à 1743 la seconde expédition de Behring prit des proportions colossales, mettant en mouvement jusqu'à 600 explorateurs. Par groupes indépendants, par terre et par mer, Malguine, Skouratov, Ovtsyne, Proutchichtchov, Kharitonov, Laptiév relevèrent les côtes de la Sibérie depuis la mer Blanche jusqu'à l'embouchure du Kolyma, pendant que Behring avec la division prin-

(l) îNii, Popov, Tatichtchei' et :;on temps, 1861 p. VôO.

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cipale visitait les iles Kourilles, touchait au Japon, passait en Amérique, découvrait plusieurs îles près de la presqu'île d'Alaska et mourait dans l'une d'elles. Delisle faisait partie de I expédition.

A travers l'indifférence ou l'hostilité de la foule, sous les quolibets, voire sous les coups, tous ces hommes allaient, poussant d'un effort presque surhumain cet autre navire, où Pierre I" avait embarqué la plus noble part de l'avenir national. Mais, en somme, sans le concours d'un Behring oud'un Midler, ils n'eussent pas fait (jrand chemin. Et ils acceptaient ce concours, patients, résignés et dociles. Kantémir seul dans ce monde naissant de lettrés faisait bande à part, jouant au mécontent et au révolté, ne se trouvant du talent que pour la satire, critiquant à tort et à travers et n'épargnant pas même les popes en guenilles (1), pour lesquels Tatichtchev, soupçonné pourtant de libre pensée, réclamait à la même heure plus d'aisance afin qu'ils eussent plus de dignité.

Les rapports de l'église nationale avec la camarilla allemande et protestante installée au pouvoir sont une des curiosités de ce règne et un indice encore de cette force intime que le pays gardait et développait en soi, moteur caché mais puissant, dont déj)endaient essentiellement ses destinées, sans que les causes extérieures fussent susceptibles d'y intervenir arbitrairement. L'équipe étrangère avait beau s'emparer du gouvernail et prendre le commandement, virer de bord n'était pas en son pouvoir.

Dès le 17 mars \1'M), soucieuse de montrer qu'un long séjour en pays hérétiques n avait pas altéré la pureté et la

(1) Ghimko, Nouveaux documents pour la hioi/rapliie de Kantémir, 1891 : Lcx Diplomates nissex en An</letrrre, Mes'iuyer historique, LXXI. 2()V.

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ferveur de sa foi, Anne publia un manifeste recommandant à son clergé d'observer scrupuleusement toutes les pratiques du rituel, y compris les ivre5/n) /e /v7iOf/v (procesions), «comme « elles se pratiquaient sous mon père et sous mon grand- « père. » C'était plutôt un retour en arrière et une condamnation de l'esprit novateur représenté par Féofane Prokopovitclî. Les adversaires du prélat en profitèrent pour renouveler leurs attaques. Deux courants, orientés l'un vers le protestantisme, l'autre vers le catbolicisme, se combattaient à ce moment dans les hautes sphères du clergé. Contre La pierre angulaire de la foi à tendance catholique, Buddée et Mosheim publiaient en Allemagne des traités qui passaient pour inspirés par Prokopovitch. Lopatinski entra maintenant en lice avec une réplique qui mettait directement en cause l'arcbevêque de Novgorod. On travailla même à empéchef qu'il officiât au couronnement d'Anne. Mais elle lui devait trop et fit mieuxque de déjouer cette intrigue : dans la réorganisation du Synode, Féofane reçut avec son ami Pitirim le titre de membre permanent, alors que les neuf autres membres n v entraient que pour deux ans. Il en profita aussitôt pour écraser ses ennemis. Impli(|ué dans un procès politique, Grégoire Dachkov fut relégué dans un monastère. L'archimandrite Marcel Radychevski, auteur présumé d'un pamphlet contenant une lettre du Pape à Féofane Prokopovitch, encourut la dégradation et la prison et entraîna I^opatinski lui-môme dans une enquête criminelle qui durait encore en 1730. quand, épuisé par la lutte, Féofane succomba, à 55 ans. Il avait envoyé à la question un des complices supposés de son ennemi, le moine Riécbilov, mais n'eut pas la joie d'une sentence qui, deux années plus tard, enferma Lopatinski dans la forteresse de Viborg (1), avec défense de lire et décrire et 10 copecks par jour pour tous frais d'entretien. Mais cette lutte même avait eu pour effet indirect d'arrêter le vainqueur sur une pente où il risquait de suivre les traces de Henri VIII d'Angleterre. Pour

(t) SoLoviov, histoire (le Hiis.âe, XIX, 295-297; TcuiSTOvrrcii. Bio'jrapliie de F. l'ioliopovitcli, 1868; Le mCme, L'affaire liiec/iilnv, 186L

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vaincre, il s'était vu obligé d affirmer liauteinent son attachement au ;j?v/7;o5/af/(/ et de répudier toute attache protestante. Son iniluence fut ainsi bornée à réprimei-, dans le sens de hi réforme de Pierre-le-Grand, les abus dont le monde du clergé noir donnait le spectacle affligeant. Neuf cent quarante-huit cloîtres avec plus de 14,000 moines et nonnes se partageaient un domaine de 758,802 âmes et fournissaient tous les haul> dignitaires de l'Eglise, parmi lesquels plusieurs jouissaient de ;ÎO,000 roubles de revenu. La corruption des mœurs était générale dansée milieu. En 17^i2, aux environs d'Arkhangelsk, des paysans poursuivirent pendant trois jours un iérouionalili iraoine-prétre) ravisseur d'une jeune Fdle (J). Les scènes d'orgie étaient journalières. Prokopovitch s'emplova à en empêcher le retour avec une énergie parfois excessive, en même temps que le souci de répandre 1 instruction au sein du clergé se traduisait, sous son inspiration, par l'oukase de décembre 1731 ordonnant d'envoyer les enfants des popes à l'Académie slavogréco-laline de Moscou (2). En 1739 un autre oukase décida l'établissement dans toutes les éparchies de séminaires qui prendraient modèle sur celui de Novgorod fondé par Féofane. Mais la mesure resta longtenq)S inexécutée.

Le gouvernement faisait bonneur, d'autre part, aux engagements implicitement contenus dans le manifestedu 17 mars. En avril 1730 on reconduisait en Pologne, sous escorte, un Bernardin venu en llussie pour v faire de la propagande, et, en même temps, on permettait à l'évêque de Tcheinigov de détruire une chapelle que les luthériens du corps mecklenbourgeois y avaient établie (3;. En juillet 1736, sur la proposition de Féofane lui-même, le Synode s'adressa au Sénat pour qu'il voulût bien ordonner la destruction des tombes abritant dans un monastère de Moscou les restes de deux hérésiarques obscurs, Loupkine et Sousslov (4). Le Saint-Synode

(l Stciidukim;, J)ocunuiit;, 1897, I, 113. i^2) Recueil complet des lois, n. 5882. ^3) Ibi.1, 5560.

(4) Vie intérieure de l'Empire russe en 17V0 et 1741. Documents . 1886. II,

rappela à cette occasion que, d'après le Gode ecclésiastique [Sobornoîé Oulojénié] , hérétiques et hérésiarques devaient être brûlés vifs. Et en effet, deux années plus tard, un capitaine, Voznitsine, fut mis à mort de cette façon, sur la dénonciation de sa femme, pour s'être laissé convertir au judaïsme par l'israélite Boruch. On brûla l'apôtre en même temps (1).

En ce qui concerne le rasfwl, Ostermannet ses collègues suivirent les anciens errements : impôts doubles mis à la charge des dissidents; baptême obligatoire pour leurs enfants; peine des travaux forcés pour faits de prosélytisme; apostolat étenda jusqu'en Sibérie, où les sectes cherchaient maintenant refuge. En 1733, les armées russes, profitant de leur séjour en Pologne pour y dépister les rasholniks émigrés, une nonne, nouvelle Juliette, simula la mort pour échapper h leur poursuite et, plus heureuse, put conserver la vie et la liberté. Mais des réunions clandestines ayant été simultanément découvertes à Moscou, où des femmes tournaient sur elles-mêmes pendant des heures, comme les derviches, en annonçant la venue du St-Esprit, le bourreau fut appelé à intervenir et le knoute ou la hache eurent raison des coupables (2).

Au cours de cet exposé rapide, le lecteur a dû recueillir des impressions désavantageuses en grand nombre ; mais il a pu s'assurer en même temps que, sans être brillant, ce que la qualité des gouvernants ne comportait pas, ce gouvernement, en dépit des Ostermann et des Bûhren, fut aussi russe que le comportait la direction précédemment donnée au développement national. Comment s'expliquer alors qu'il ait reçu et conservé dans l'esprit national cette apparence odieuse d'un régime de tyrannie étrangère, qui lui vaut encore aujourd'hui un concert d'anathèmes? J'ai indiqué déjà la réponse. J'essayerai maintenant de la préciser.

(1) GoLTSEV, La légvdation elles mœurs. 1886, p. 103.

(2) SoL(5viov, Hist. de /iussif, XX, 307.

LKS KTI'.A^iCKRS 219

D'une manière (jénérale, la politique intérieure du rè{jne dut être déterminée par les circonstances qui avaient accompagné ravèneraent d'Anne. Entre une aristocratie (jiii avait prétendu (aire la loi à la Souveraine et une noblesse qui ne s'était laissé détourner de ses velléités frondeuses que par l'intervention de la force armée, un seul point d'appui restait assuré à la fille d'Ivan : les étrangers, dont elle pouvait se promettre la fidélité en les employant à soutenir sa fortune, car leur propre fortune en dépendrait exclusivement. Au surplus elle aurait eu peine, de toute façon, à se passer de leur concours, alors que les Dolgorouki et les Galitzine n'avaient pas échappé à la nécessité d'y recourir. Au lendemain du couj) d'Etat comme avant, un Ostermann fut indispensable pouidiriger la politique étrangère, comme plus tard un Munnicli ou un Lacy pour conduire les armées au dehors. Et, comme Anne, qui avait eu à Mittau une cour établie à l'européenne, ne pouvait se priver d en posséder une à Pétersbourg, Lœwenwoldc se trouva encore indiqué pour la gouverner. Pierre s'était soustrait àcette conséquence de l'ordre des choses par lui créé, en se passant de cour d'abord et puis, et surtout, en s'arrangeanl pour que les capacités exoti(|ues qu il employait servissent simplement de doublure au vêtement qu'il taillait , pour la Russie réformée, dans 1 étoffe ample et résistante d un merveilleux génie. L'étoffe manquant à présent, la doublure montait naturellement du dessous au dessus. C'était naturel et inévitable, mais le sentiment national de\ait s en trouver offense. 11 se révolta, protesta et le malentendu qui subsiste entre lui etle gouvernement d'Anne Ivanovna n'a pas eu d'autre cause.

L'esprit du nouveau régime se traduisit d'une façon expressive dans la commission donnée, dès les premiers mois du règne, a Gustave Lœvvenwolde pour la formation d un nouveau

220 L'IIEIMTAGE DE PIER l'.E LE G II AND

régimeiiL de gardes, dont Keith, un Écossais ayant passé du service espagnol au service russe, devait être colonel en second. Il eut «à choisir les autres olficiers « parmi les Livoniens, Estlio- « niens, Gourlandais et autres étrangers, comme aussi paryni a les Russes. » (1) Ce régiment s'appela Ismaïlovski, du nom (Tun village aux environs de Moscou, séjour favori de la Sou- A'eraine pendant l'été et les Russes, évidemment, n'abondèrent pas dans son état-major. Soit dans larmée soit ailleurs, étaientils capables de remplir les places qu'on donnait aux autres? Roumiantsov, l'exécuteur des hautes œuvres de Pierre l" contre Alexis, eut deux places importantes maintenant : dans la garde et au Sénat; pkis un cadeau de vingt mille roubles pour le dédommager de la ])art qui lui avait été adjugée dans les dépouilles de la famille Lapoukhine et que Pierre II s'était avisé de lui enlever. Comme il ne paraissait pas encore satisfait, se querellant avec Biihren et se plaignant de la prépondérance donnée aux Allemands, Anne lui offrit la présidence du Collège des finances. Il refusa : " Je n'entends rien aux Il finances et je ne me sens d'ailleurs pas capable de satisfaire « aux folles dépenses de votre cour et de vos favoris. » Il fut si insolent qu'elle dut le mettre en jugement au Sénat, où on le condamna à mort. Elle le gracia, en l'exilant dans le gouvernement de Kazan. Mais il passa pour un martyr. Puis ce fut le tour de lagoujinski, qui, tous les jours ivre ou feignant de l'être, insultait publiquement Ostermann. Son martyre consista en une ambassade à Berlin d'où il passa à Vienne. Les Dolgorouki eux-mêmes, que tout le monde détestait et vouait aux supplices, ne furent pas plus tôt frappés qu'on les érigea en victimes de la cause nationale. On raconta que la Tsarine avait voulu partager le trône avec Reinhold Lœwenwolde et que Vassili Dolgorouki souffrait pour s'y être opposé (2).

On ne s'irritait pas seulement contre le nouveau gouvernement. On conspirait contre lui. Comment? En 1733, sur la dénonciation d'unacien page de la Duchesse de Mecklembourg,

(1) Recueil complet des lois, n. 5623.

(2) SoLOviov, liir.loire de Russie, XX, 405.

COMI'F.TITIONS HT CO N S P I i; \ T I O N S 221

Fiodor Milacluh itcli, le gouverneur de Smolciisk, prince Alexandre Tclierkaski, setronva impliqué, de te chef, dans des poursuites pour crime de haute trahison. Bestoujev-Hioumine, le (^rand homme d'État de l'avenir, relégué comme n-sident à Hambourg en demi-disjjràce, servit de confident au tlénonciateur, et, dans l'espoir de rentrer en faveur par cette j)orte, livra lui-même l'accusé à Ouchakov. Ainsi, au lieu de se liguer contre l'ennemi commun, les Russes continuaient à s'entredévorer ! A peine Pierre I" avait-il fermé les veux (pie déjà Mencliikov, on s en souvient, envovait Tolstoï à Solovki ! Cette affaire Milachévitch-Tcherkaski ne fut jamais tirée au clair. Milachévitch se rétracta plus tard, disant qu'il n'avait eu d'autre but, en chargeant le prince, que de l'éloigner de Smolensk, où tous deux courtisaient la même jeune fille, et Tclierkaski, qui avait avoué, prétendit s'y être laissé engager par la crainte de l'estrapade. Le fait semble j)ourtant certain d'une correspondance fort suspecte entretenue par lui et Milachévitch avec le duc de Ilolstein, dont ils paraissaient reconnaître les droits à la couronne de Russie et vouloir favoriser les prétentions (1). Ainsi pour remplacer Anne et ses Allemands, ces deux Russes ne trouvaient (jue le fils d un prince allemand lui-même !

Avec tout son entourage et même avec tout le monde russe contemporain, Anne fut hantée par l'idée d'un complot perpétuel menaçant son gouvernement. A propos d'un procès renouvelé en 1738 contre les Dolgorouki on parla juscpie dans la presse occidentale d'une autre vaste conspiration qui aurait eu pour objet de mettre terme au règne d'une usurpatrice et à l'hégémonie étrangère fondée par elle. En jan\ ier ITiO, la Gazette de Bayreuth se dit avertie que les Dolgorouki, les Galitzine et les Gagarine s'étaient entendus pour mettre sur le trône Elisabeth, en lui faisant épouser un Narvchkine, dont elle était la fiancée. Ce Narychkine, dont les amours, vraies ou supposées avec la Tsarevna ont défrayé la chronique con-

(1) MiKUAiLOv, Documents^ p, 19V et siiiv ; KiniiiKPiNK, Le />rorcs du prince TcHEBKASKi, 4/t7ui/e .fiuwe, 1871. p. l()'*2.

222 l'heiutagp: de pierre le grand

temporaine, vivait alors à Paris. Mais si elle était bien usurpatrice, cette Souveraine que quelques oligarques malavisés avaient choisie pour leur commodité, et si elle se trouvait obligée parla de suivre les errements de tous les usurpateurs, ni Biihren ni Loewenvolde, ni même Ostermann n'avaient rien fait pour la tirer de Mittau, où, trois Russes, mandataires de sept ou huit autres Russes bon teint étaient allés la chercher! En 1734, elle tenait sous clef l'ancien secrétaire de Cabinet, Makarov, qui, poursuivi à raison d'abus imaginaires, réclamait en vain des juges. Son vrai crime était de posséder des lettres d'Anne, datant d'une époque ou elle ne songeait pas à devenir Impératrice (1). Elle n'y aurait jamais songé sans les Dolgorouki et les Galitzine du Conseil Suprême, (\n\, pour succéder au petit-fds de Pierre P', n'avaient trouvé eux aussi que cette veuve d'un prince allemand, établie en terre allemande depuis 20 ans et y partageant ses faveurs entre les Loewenwolde, les Korff et les Bûhren !

La grande victime du règne, comme aussi le représentant le plus éminent, à cette époque, des idées et des revendications nationales, fut Volynski. Je m'arrêterai donc un peu plus longtemps à son histoire, qui de toute façon est instructive et curieuse, à commencer par son entrée en scène, qui le montre combattant non pour les Russes contre les Allemands, mais pour un Allemand contre un autre Allemand. Car eux aussi échangeaient de furieux coups de dents! En 1735, la mort de Gustave Loewenwolde enleva un ennemi à Bûhren et un soutien à Ostermann. Mais celui ci était bon pour se défendre luimême. Dans toutes les difficultés d'ordre intérieur ou même extérieur, instruite par l'expérience, Anne en appelait à « l'oracle » comme on disait. Et, poussé imprudemment en avant par le Favori, Mûnnich montrait une ambition plus inquiétante encore, un plus grand appétit surtout.

Après la guerre de succession de Pologne, le bruit courut que Leszczynski n'avait put s'échapper de Danzig qu à la

(1) TcHiSTOviïCU. Biographie de Féofane Prohopovitch, p. 561.

faveur dune somme ('norme offer te a -on vainqueur. Ia."oujinski provoqua une enquête sur le fait, mais après une entrevue avec Biihren, Munnich la fit abandonner. Peut-être y eut-il partage(l). A la fin de la guerre turque, le feld-maréchal sobstinant à proloii{;er les bostilités, on le soupçonna de vouloir se faire souverain indépendant en Moldavie ou en Ukraine. «Soyons heureux qu'il ne prétende pas régner à Moscou! >dit Anne. Le j|rand souci de BiUiren fut ainsi de barrer le chemin à cet ancien proté^jé.

Les deux frères du Favori eurent d'abord mission de s employer à cet effet. Mais Charles, un bellâtre sans autre mérite, ne réussit qu'à donner des inquiétudes à la duchesse de Mecklenibour^j, qui le vit déjà prêt à réclamer la succession d'Anne Ivanovna, en compagnie d'Elisabeth; si bien, qu'elle s'avisa de faire revenir de Revel, ou on l'avait relégué, le beau (Ihoubine, seul capable, pensait-elle, de détourner la tsarevnadesa nouvelle inclination. Anne qui aimait les bonnes mœurs ch(v> les autres, prit la chose de travers, et, défendant à Charles Biihren de revoir la trop impressionnable princesse, renvoya Choubine en Sibérie, cette fois, et si loin qu Elisabeth eut toutes les peines du monde plus tard à le découvrir (2). Le Favori mit alors la main sur le Bismarck dont j'ai déjà fait mention. Le père de cet aventurier, originaire de Westphalie, avait pris du service en Prusse, ou il possédait déjà le domaine de Schônhausen et commandait la forteresse de Kiistrin. Le fils, Rodolphe-Auguste, né en 1G83, arriva dans la même armée au grade de colonel, se sauva en 1715, après avoir tué un domestique, obtint son pardon et se trouvait dix ans après à la tête du régiment de Ilolstein. quand une nouvelle incartade dont on ignore la nature le poussa à aller chercher fortune en Russie. Le Favori lui Ht épouser sa belle-sœur, la très laide et maladive Mlle de Treyden, et, après l'avoir employé à Mittau avec le succès que l'on sait et dont son arrière-petit-fils semble s'être inspiré de nos jours à Hanovre, il lui fil attribuer

(1) PiKKARSKi, /-a Clietardic en Russie, j» 50, 51.

(2) Mabdefeld, 4 janvier 1731. Arrliives secrètes <h; Berlin.

22V L'HERITAGE DE PIEUllE LE GHAND

comme récompense le grade de général en chef et le poste de "ouverneur de la Livonie(l). Mais pour la politique intérieure et les intrigues de cour, ce reître n'était d'aucune ressource, et lagoujinski rappelé en 1735 de ses ambassades, introduit dans le Cabinet et pourvu de la charge de grand écuyer après Loewenwolde, eut la maladresse de mourir Tannée suivante. Artémi Petrovitch Volynski fut le dernier des champions ainsi suscités par le Favori dans un duel de dix années. Par sa femme, Alexandrine Lvovna Narychkine, il était allié à Pierre I"' ; c'est pourquoi sans doute le grand homme, après l'avoil" bàtonné manu propria, s'était porté à l'employer à Constantinople comme diplomate, en Perse comme soldat et comme administrateur à Astrakhan, tout en le sachant irrémédiablement disposé à abuser partout de sa situation pour des concussions, des abus, des excès de tout genre. Peu instruit, mais très doué, nerveux, passionné, imaginatif, désordonné, Volynski portait en lui une de ces « larges natures " , comme on en rencontre aujourd hui encore en Russie; puissantes et capables de grandes choses, mais ne connaissant ni règle, ni mesure. Quand il se fut terriblement compromis à Astrakhan, Catherine V le sauva et le fi t reléguer à Kazan, où il recommença à donner les mêmes preuves de capacité hors ligne, d'excentricité ingouvernable, dégoût incoercible pour la rapine et de sauvagerie féroce. Nous avons vu qu'il fut tenu au courant, en 1730, des projets de réforme constitutionnelle agités à Moscou. Il en annota quelques-uns dans le sens des idées chères à la noblesse moyenne, à laquelle il appartenait, bien qu'il se réclamât d'un ancêtre tué aux côtés de Dmitri Donskoi à la bataille de Koulikovo (1380) et ayant épousé la sœur du légendaire héros. Sous Anne, échappant à de nouvelles enquêtes grâce à sa parenté avec les Soltykov, il se glissa dans le service des écuries de cour et y guetta la succession de lagoujinski.

« Je prévois qu'il me remplacera » , disait celui-ci à son lit de raort; « mais avant deux ans on sera obligé de le pendre. »

(i) Bistnarcli au service de la Russie, Archive lîussc, 1867, p. 904.

VOLY-NSKI 22.")

Ostermann défeiulit quelque teuips la porte du ('abinri devant cet intrus, puis céda en I7;i8, et put aussitôt s'apercevoir que cette fois Uuliren lui avait donné un adversaire sérieux. Pour tenir tète à 1 « oracle » le nouveau venu s entendait avec Tcherkaski, dont on disait (ju'il était le corps du Cabinet, Ostermann en étant \ àme. Les attributions des ininistres ne se trouvant pas régulièrement réparties, il ^e mêla de tout et surtout de gagner la confiance de rimpératrice, chez laquelle il se présentait seul avec les rapports. Il en n('>gligea l'anticbambre du Favori, qui eut bientôt des raisons plus graves pour regretter son choix.

La santé d Anne commençait, en ce moment, h donner des inquiétudes et l'incertitude du lendemain préoccupant tout le monde, on fit naturellement des conjectures sur les projets que Bidiren pouvait former pour assurer son avenir et celui de sa famille. 11 était au pinacle. La Tsarevna Elisabeth n'osait venir à Pétersbourg sans 1 en prévenir, en des termes qui, dépassant la courtoisie, frisaient l'humilité. La princesse Tcherkaski signait en lui écrivant : « Votre très humble esclave « , et sa fille brodait des pantoufles à son intention (1). On supposa qu il songeait à marier son fils âgé de 16 ans avec la nièce de 1 Impératrice, fille de la Duchesse de Mecklembourg. Cette jeune princesse, que Ion appelait Anne Léopoldovna, possédait depuis plusieurs années déjà im fiancé, qui était le prince Antoine de Brunswick, et pour lequel elle témoignait beaucoup de répugnance. On raconta que, s'en étant aperçu, Bûhren imagina d'engager l'Impératrice à hâter le mariage, et prit sur lui de convertir la fiancée récalcitrante à de meilleurs sentiments. Comme elle se récriait, disant qu >< elle aimerait mieux mettre la tête sur le billot -^ , il proposa son fils. » L'un ou l'autre! » Le Favori s'est toujours défendu d'avoir eu l'idée de ce marché. D'après une de ses lettresà Keyserling(2), le ministre prussien la lui auiait en effet suggérée, en faisant valoir

(1) MAîiSTEKN, Mè)noires\ Edit français, yt. V25. Com|). IIihumann, Geschirlitc Busslands, IV, 641.

(2) SuûiiMK, vol. XX.MII, p. 501.

226 L'HÉRITAGE DE PIERilE LE GRAND

que la Courlande deviendrait ainsi un fief de la Russie, en cessant « d'être incommodée par la Pologne » . Mais la suggestion fut repoussée. Ayant juré fidélité à la République, Bûhren entendait respecter son serment. Un seul point certain dans tout ceci, le reste n'étant que légende : vraie ou fausse, la prétention qu'aurait conçue le Favori de substituer son fils à Antoine de Brunswick faisait partie, en 1739, des rumeurs circulant à la cour, et Volynski fut des premiers à lui donner créance, en s'indignant contre ce qu'il appelait : " un dessein à la Godounov " . Biihren le sut et la guerre se trouva déclarée entre le protégé et le protecteur.

Le nouveau ministre ne tarda pas à s'apercevoir qu'elle ne tournait pas à son avantage. Brusquement, l'oreille jusqu'alors complaisante de la Souveraine se ferma à ses insinuations, en même temps qu'Ostermann, un instant décontenancé, reprenait une attitude plus ferme. Voyant que le vent avait tourné, Tcherkaski se mit lui-même sur la défensive et les hommes de cour exécutèrent une volte-face rapide, montrant le dos à l'astre qui déjà pâlissait. Volynski perdit la tête. Il se crut de taille h lutter avec toutes ces puissances maintenant coalisées. On sut bientôt que sa maison était devenue un lieu de réunion pour tout un cercle de mécontents, auxquels on donna le nom de « nouveau parti russe " . Il y avait là des évêques, des fonctionnaires, des officiers de la garde, des écrivains comme Tatichtchev et Kantémir, des membres de la haute aristocratie comme Narychkine et Ouroussov — une trentaine de personnes représentant les « intellectuels » de l'époque, un mélange de la culture européenne introduite par Pierre le Grand avec les traditions des anciens libéraux moscovites, tels qu'Ordine-Nachtchokine. Le médecin d'Elisabeth, Lestocq, faisait partie du groupe, ce qui laissa supposer un complot en faveur de la Tsarevna. On s'assemblait la nuit et on passait de longues heures en discussions et en propos fort libres. On lisait les commentaires de Juste-Lipse sur Tacite, et, en marge d'un passage mettant en parallèle Jeanne de Naples avec

PROJETS m: 1! KFOI'.ME 227

Messalinc, Volynski écrivait : a c'est elle! » en faisant allusion à rimpératrice. Après le départ de ses hôtes, il causait encore avec un de ses domestiques, vantant le sort desjjentilslioinnies j)olonais c qui n'avaient pas peur du Roi » , puis se mettait à rédi{(er un « projet général pour améliorer le {jouvernement intérieur » , qui, présenté aux suffrages du cénacle, souleva un enthousiasme général. " Votre ouvrage sera plus utile que celui de Fénelon! » déclarait un des auditeurs. Sur (juoi. s'exaitant, Volynski disait à son fils : « Tu seras heureux d'avoir eu un tel père ! "

Il n'était cependant pas sans se rendre compte des périls C|ui le menaçaient dans cette voie. "Je ne sais où Dieu me mène ') , Tentendait-on dire encore, « à ma grandeur ou à ma perte. ■ Nous ne connaissons son « projet général » que par quelques fragments et les dépositions de ses confidents. Avec un rellet des idées constitutionnelles de 1730, il semble que la critique du régime existant v ait tenu la plus grande place. Nul programme d'avenir ne s y laisse deviner, sinon sous forme de généralités et de lieux communs, — comme celles et ceux que l'on retrouve chez les réformateurs plus modernes, Tchernaiev en tête. Un extrait de l'œuvre tut présenté à l'Impératrice par Volynski au cours de l'été de 1839, et elle v trouva surtout des attaques assez maladroitement déguisées contre son entourage. Elle demanda : « Qui visez-vous? " Il désigna Kourakine et Golovkine, insista sur Osterniann 1 1 laissa sous-entendre Bûhren. Elle eut un mouvement d'humeur. « Vous me donnez des conseils comme h une mineure! ^ Quelques jours après, s entretenant avec Tchorkaski, elle en parla avec irritation : " Il a pris cela dans Machiavel... » Elle ne savait pas bien ce qu'était Machiavel, mais elle le tenait pour un homme dangereux. Malade et avide de repos, elle laissa cependant tomber lincident, et liiihren lui-même, absorbé par le souci d'une catastrophe que la santé de la souveraine laissait présager et où il risquait de tout perdre, négligea quelque temps de relever le défi. La cour, d'ailleurs, fut bientôt occu|)ée par les préparatifs des fêtes par lesquelles on devait célébrer

la paix avec la Turquie. Ayant figuré un instant dans les négociations et s'étant distingué encore dans l'organisation d'une mascarade burlesque sur laquelle j'aurai à revenir, Volynski fut en vue, sembla regagner de la faveur et reçut une récompense de vingt mille roubles. Kourakine seul chercha une vengeance personnelle en chargeant le malheureux Trédiakovski de composer un libelle contre son censeur. Yolynski rossa le poète, puis, l'ayant rencontré dans l'antichambre de Bûhren, où il venait se plaindre, le fit enlever par ses gardes et fouetter sans merci. Et cet acte de violence lui fut passé encore. Mais peu après une question de politique extérieure le mit aux prises directement avec le Favori. Il s'agissait des indemnités que les Polonais réclamaient pour le séjour des troupes russes sur leur territoire. Biihren jugeant la réclamation fondée, Volynski s'emporta : « N'étant ni duc en Courlande, ni proc< priétaire en Pologne il n'avait pas les mêmes raisons pour " favoriser les ennemis de l'empire! ■ C'était décidément un homme avec lequel, Anne disparaissant, on ne pouvait rester en tête à tête. Le Favori joua son va-tout avec la Souveraine : M Lui ou moi! " Gomme elle hésitait, Kourakine intervint: « Vous ne ferez qu'achever l'œuvre de Pierre-le-Grand. Il a « mis la corde au cou de ce fou. i Elle laissa faire.

En avril 17-40, Volynski fut traduit devant une commission d enquête où ne figuraient que des Russes et deux de ses propres beaux-frères, Alexis Tcherkaski et Alexandre Narychkine; deux de ses amis intimes aussi, Novossiltsov et Pierre Tcherkaski, arrêtés d'abord l'un et l'autre et interrogés sur les mêmes faits, puis mis en liberté et convertis en juges, llsfurent implacables. Après le jugement, Narychkine s'évanouit dans sa voiture et rentrant chez lui eut le délire : « Je suis un monstre" , criait-il, «j'ai condamné des innocents; j ai envoyé à la mort mon frère ! " Moins sensible, Ouchakov, faisait servir des rafraichissements dans la chambre de question entre deux séances, et invitait les bourreaux à en prendre leur part : « Vous avez travaillé, restaurez-vous. >'

Après avoir montré beaucoup d'arrogance au début, Vo-

JDl'KMENT ET SUPPLICE 22'J

Ivnski descendit jusqu'à la làchelé, se mettant à genoux devant ces hommes, traités par lui d'abord de misérables, et implorant leur clémence. Et, sous le knoute, plutôt que d'avouer les projets ambitieux qu on lui attribuait, il préféra se faire condamner — comme voleur! On racontait qu'il avait songé à devenir Empereur, et le corps diplomatique lui-même accordait une certaine créance à cette autre légende. Dans une de ses dépêches Mardefeld parlait d'une « potion sopitère » destinée par 1 accusé à l'Impératrice a pour la plonger dans le 1' sommeil éternel, afin que rien ne l'empéchàt (Volynski) de monter sur le trône '< (1 ). Les témoignages recueillis tendirent seulement à établir qu'il faisait grand cas de sa généalogie, ainsi que d'une épée provenant du champ de bataille de Koulikovo, et qu'il avait fait mettre les emblèmes impériaux audessus de son blason.

Il ne se reconnut coupable que d un nombre incalculable de concussions et d escroqueries, et n en fut pas moins conduit à 1 échafaud, le 27 juin 1740, avec un bandeau sur sa bouche sanglante. On lui avait arraché la langue en prison et il n'avait pu signer ses derniers interrogatoires, l'estrapade lui ayant déboîté le bras droit. Le jugement portait qu'il serait empalé. Par mesure de grâce on lui coupa seulement le bras puis la tête. Deux de ses confidents, leropkine et Khrouchtchov, furent décapités en même temps, et quelques autres envoyés en Sibérie après avoir reçu le knoute.

Le supplice était certainement hors de proportion avec la faute. La légende a entouré le front du supplicié d une auréole. Nachtchokine 2; et le prince Chakhovskoï(3) ont vanté à l'envi dans leurs Mémoires, son grand esprit et son patriotisme. Il a eu la double et singulière fortune de réunir les éloges de Catherine, qui dans son testament l'a qualifié de bon patriote, victime d un châtiment injuste, et ceux du poète révolutionnaire Ryléiev, qui a popularisé son nom dans une pièce de

(1) 28 juin et 12 et 16 juillet 1740. Arcliives secrètes de Berlin. [1) Archive Eusse, 1883, II, 289.

(3) Mémoires, 1873, I, 16. 2= édit.

230 L'HÉRITAGE DP: PIEU 15 E LE ORAIND

vers célèbre. En évoquant sa figure sous les traits les plus séduisants, le romancier Lajetchnikov {La maison de glace) n'a fait que traduire le sentiment commun.

L'histoire est obligée à plus de circonspection. Des publications récentes ont mis au jour des documents, qui semblent bien prouver qu'en faisant prendre à l'homme ainsi idéalisé la place d'un Ostermann ou d'un Bûhren, la Russie n'aurait vraiment pas gagné au change. A Kazan déjà il tombait sous le coup d'une enquête judiciaire, accuse d'avoir volé des ornements d'église, fait mourir sous les verges sans aucune raison un grand nombre de personnes et — tué une quinzaine d hommes en tirant le canon sur son yacht de plaisance! Et l'enquête ne tournait pas à son avantage, révélant, entre autres, l'aventure d'un marchand, qui, pour n'avoir pas voulu se laisser rançonner, s était vu déshabiller, couvrir de viande crue et livrer en pâture à des chiens (1). A Pétersbourg, après son arrestation, on reconnut un déficit de sept cent mille roubles dans l'administration des haras dont il s'était emparé. Dans sa nombreuse domesticité on voyait deux de ses fils naturels qu'il avait fait inscrire comme serfs et qu'il traitait en conséquence.

Au fond, ce qui le mettait en insurrection contre les Allemands, lui et ses confidents, c'était surtout l'esprit relatif d'ordre, de méthode et de simplicité que ces étrangers apportaient avec eux, leurs mœurs plus policées et leur instruction plus grande. Et la haine vouée par la masse même du public russe à la Bironovchtchina me paraît faite, en grande partie, avec ces mêmes éléments (2).

Pour conclure — ma sobriété en matière de conclusions ne va pas jusqu'à les exclure quand elles me paraissent imposées

(1) CuiCHKiKE, A. YoLYNSKi, Annales de la Patrie, 1860; Ivanov, Matériaux pour la biographie de VoljnsU, Lectures de la S. p. l'étude de l'Histoire, 1864.

(2) Voy. encore pour cet épisode : Tratciievski, Ioc. cit. l\, 171-3; Eckardt, Baltische und rassise lie Kulturstudien, Leipzig, 1869 (d'après Chiclikine) ; Dossier du procès dans les Lectures, 1858, II ; Correspondance de Volynski, Archive Busse, 1865; Dolgoroukov, Mémoires, II, 43; Korsarov, Contributions a la biographie des hommes d'État russe-i au XVILl s. 1891.

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