‹ L'Héritage de Pierre Le GrandChapitre 43 sur 66 · LUXE ÎS OU VEAU · texte numérisé non relu

LUXE ÎS OU VEAU

et cliariteiises sous la direclion du compositeur François Araglia (l). L'Impératrice n'entendant pas l'italien, Trédiakovski avaità faire la traduction des textes, et la Souveraine suivait le spectacle un livret à la main. Mais avec ce secours même elle n'arrivait pas à y prendre goût. Son esprit comme son éducation se prêtaient mal aux formes artistiques du plaisir. Biihren fut donc sagement inspiré en engageant encore à Leipzig une troupe allemande, dont les farces grossières eurent auprès de sa maîtresse tout le succès qu'il se promettait. Elle riait surtout aux endroits où intervenaient les coups de bâton. Mais une lutte en résulta entre cet élément nouveau et l'élément francoitalien favorisé par Reinhold Lœwenwolde, qui se piquait d'élégance. La mort d'Anne assura une victoire définitive au second.

Un luxe inusité s'établissait en même temps et se propageait dans les hautes sphères delà société. Les vêtements des anciens boïars étaient riches, mais servaient à plusieurs générations. En introduisant le costume européen, Pierre P' donna l'exemple d'une extrême simplicité. Sous Anne, la mode fit son apparition. Biihren n'aimant que les couleurs claires et Loewenwolde affectionnant les broderies d'or, on se ruina en commandes à Lyon. Il était interdit de venir deux fois à la cour avec la même toilette. Des vieillards comme Ostermann s'v montraient vêtus de rose tendre. Avec une dépense de trois mille roubles par an pour sa garde-robe un homme faisait pauvre figure et les robes de Mme liidiren étaient estimées à cinq cent mille

roubles (2). La table comjiorta aussi des raffinements jusqu'alors inconnus. Sous Pierre I", la prostaïa (eau-de-vie de grain) faisait les frais des plus copieuses libations. Anne régnant, les scènes d'ivresse furent rares à la cour. Elles lui rappelaient <le trop fâcheux souvenirs. Mais les vins français, le Champagne, le bourgogne, figurèrent plus fréquemment sur les

(1) Kauahanov, Les oryiues du théâtre russe, 1849, p. 5-0.

(2) Weydemeyeii, Aperçu (les principaux événements depuis la mortde Pierre I"' jusfjuà l'avènement d'Elisabeth, 1831, p. 106.Goltsev, La léfjislation et les mœurs, 188() p. 43 ; Riki.ov, Relations entre la ISu^sie et Frédéric II, Ancienne et nouvelle Russie, 1875, u. 8.

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tables, accompagnant des mets plus délicats. L'usage de tenir table ouverte s'introduisit dans beaucoup de maisons, et il est singulier qu'étant alors nouvelle et de provenance occidentale, cette forme d'hospitalité, perpétuée jusqu'à nos jours dans quelques maisons russes, y prenne maintenant une apparence d'originalité nationale. Les maisons devenaient simultanément plus spacieuses, se garnissant de meubles anglais en acajou, de glaces et de tentures. Les équipages luxueux, voitures dorées et tapissées de velours, se multipliaient. Pierre P' avait interdit le jeu jusque dans son armée. Anne, tout en détestant les cartes, crut nécessaire d'avoir sa partie comme la Reine avait la sienne à Versailles. Elle s'arrangeait de façon à ne perdre que des sommes modiques et ne touchait jamais l'argent qu'elle gagnait ; mais aux tables voisines on risquait des fortunes. A la fin de son règne, elle fut elle-même effrayée par le résultat que produisait cette brusque invasion de mœurs exotiques et des lois somptuaires durent en combattre 1 effet. L'or et l'argent furent proscrits de la toilette féminine et masculine. Mais le plis était pris, et l'implacable mode trouva des expédients ingénieux pour ne pas lâcher ses victimes.

Sous le vernis occidental, des traits de rusticité , de grossièreté et de sauvagerie indigène se maintenaient d'ailleurs et faisaient saillie. Aux bals de la cour, en dépit de Landet, la danse nationale alternait avec le menuet. Des sous-officiers de la garde avec leurs jeunes femmes et quelques hommes de cour même s'y distinguaient (1). Aux fêtes de février 1740 que j'ai rappelées plus haut, au milieu d'un feu d'artifice, des fusées furent intentionnellement lancées dans les rangs des spectateurs et l'officielle gazette de Saint-Pétersbourg en parla en ces termes : « Une frayeur aveugle s'empara de la foule; on la « vit s'agiter et prendre la fuite, ce qui servit à la joie et à «l'amusement des hauts personnages de la cour de S. M., " témoins de cette fête. »

Le voyageur danois Haven mentionne l'habitude qu'auraient

(1) Zabiéline, Etudes Historùjues, II, V47.

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