MOEURS
eue à cette époque les dames russes de se laver avec une dissolution de bois de canipèchc dans de l'eau-de-vie — en buvant ce qui restait après l'opcration. Des femmes du peuple à l'en croire, s'adonnaient elles-mêmes à cette pratique de coquetterie — et d'intempérance — et il arrivait fréquemment qu'on fût arrêté dans la rue par une pau\ rosse sollicitant deux copecks pour s'acheter du fard. L'imitation des modes françaises était générale, mais on avait chance, en été, de rencontrer une " Madame » retroussant une robe de damas galonné sur des pieds nus (l). Ce voyageur n'est pas un détracteur de parti pris, à telle enseigne qu'il défend les paysans russes contre la réputation universelle de saleté qui leur était faite alors comme aujourd'hui. Il les a vu au contraire plus propres que dans tous les autres pays. Très paresseux par exemple, faisant la sieste dans l'après-midi et ne s'en levant pas plus tôt; mais beaux, robustes, fidèles et obéissants. Du Russe en général il s'est fait une opinion que traduit assez exactement cette anecdote recueillie par lui sur place : un Français, un A\\emand et un Russe buvant en compagnie, des mouches tombent dans leurs verres. Le Français jette son vin; l'Allemand enlève la mouche avec ses doigts; le Russe avale tout, [)our ne rien perdre. Le Russe, dit encore Haven, est plus juif que tous les juifs, en ce sens qu'il a plus que tout autre homme au monde le génie du commerce. Donnez deux roubles à un paysan; il ouvrira aussitôt une boutique et décuplera en quelques jours ce capital.
Sur un point, son témoignage est contredit par un contemporain, auteur de Mémoires fort intéressants. A l'époque du séjour des armées russes en Pologne, celui-ci a été frappé par la saleté des soldats. Leur aspect physique, leurs vêtements et leur nourriture lui ont paru également « repoussants ; , les bas officiers se distinguant peu à cet égard de leurs subordonnés (2). Je veux bien que ce qui vient de la Pologne doive être suspect dans l'espèce; mais des impressions beaucoup plus
(1) IIaven, Vayaqe e>i Bussie 1744, Trailuclion alleiiiaiide, p. i>8.
(2) KuTowicz, Mémoires, 1839; Comp. Kotciioubinski, loc. cit. p. 424.
récentes et personnelles mettront un grand nombre de mes lecteurs à même de trancher le débat. Le luxe côtoyant la misère et des splendeurs extérieures voilant des dessous sordides demeurent aujourd'hui encore parmi les traits caractéristiques de la vie commune en pays slaves. Sous Anne, les habitudes intimes semblent, jusque dans la classe la plus élevée, avoir été éloignées de tout raffinement, comme de tout confort réel. A la maison de campagne de ses beaux-parents, Nathalie Dolgorouki couchait avec son jeune époux dans un hangar à foin.
L'Impératrice n'aimait pas qu'on s'enivrât en sa présence. Mais ailleurs, les banquets dégénéraient très habituellement en orgies crapuleuses, comme par le passé, et l'ivresse devenait même parfois obligatoire. En mai 1732, rendant compte d'une fête donnée au palais impérial de Moscou pour l'anniversaire du couronnement de Sa Majesté, Soltykov mandait que tout se serait bien passé sans l'obstination d'un général qui avait refusé de boire, alors qu un grand nombre de convives, parmi lesquels figuraient tous les hauts dignitaires du lieu, militaires civils et ecclésiastiques, avec leurs femmes, étaient emportés sans connaissance. Le gouverneur s'était vainement épuisé à rappeler au devoir ce commensal récalcitrant : ' Ne sais-tu pas que tu es dans la maison de l'Impératrice! " Des rixes éclatant avec les assistants indignés, on avait dû jeter dehors l'insolent (1).
Les sentiments, il faut le dire encore, étaient de niveau avec ces mœurs. Et c'est ainsi que s'explique la docilité de la masse à subir l'insolence d'un Biihren. Le prince Chakhovskoï s'indignait du supplice de Volynski, mais le Favori le nomma chef de police, le reçut aimablement en lui offrant du café et cette vertueuse colère disparut comme par enchantement. Après la chute de Biihren le poste de maître de police échut à Naoumov et Chakhovskoï accepta encore de devenir son subordonné. Tatichtchev lui-même faisait à l'occasion office de policier et
(1) SoLoriov, XX, 221.
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presque de bourreau, quand il ne conduisait pas des mascarades (l). Et l'un et l'autre appartenaient à une élite.
Nous savons très peu des mœurs du bas peuple à cette époque. Les témoignages des rares contemporains qui ont porté de ce côté leur curiosité sont contradictoires, et luimême étant illettré, n'a laissé aucun monument indiquant ses façons d'être, de penser et de sentir. Nous devinons qu'il fut assez semblable à ce qu'il est encore dans les provinces les plus éloignées des centres de civilisation, c'est-à-dire très peu développé intellectuellement, et moralement très grossier; sauvage, stupide et superstitieux. En 1737, une épidémie de fièvre pernicieuse ayant éclaté à Moscou, le populaire l'attribua à la présence d'un éléphant qu'on avait fait entrer dans la ville nuitamment (2); et Locatelli, dont les lettres contemporaines ont passé pour un écho du cercle de Volynski, explique surabondamment ce trait : « Représentez -\ous les habitants « de cette grande ville (Moscou) comme une nouvelle colonie Il de Lapons, de Samoièdes et d'Ostiakes, qui passent pour les « peuples les plus stupides du Nord. Ne croyez pas cependant n que ce parallèle soit juste à tous égards; les Moscovites sont « infiniment au-dessous de tous ces peuples. »
Forcé par Pierre le Grand de devenir (jninimotnaïa^ c'est-àdire d'apprendre tout au moins à lire et à écrire, la noblesse du temps nous a légué, par contre, de nombreux mémoires, ou son esprit et son caractère se traduisent ingénument. Pour cette classe, le règne d Anne est une période de transition. On voit encore, dans ses rangs, de vieux seigneurs, porteurs de titres qui, depuis la réforme, n'ont plus qu'une valeur histo-
(1) GOLTSEV, loc cit. p. 18.
(2) Damlov, Mémoires, p. 52.
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riqiie, stolniki et oholnitchyié n'ayant pas consenti ù sacrifier leur barbe, prétendant ignorer Poltava, mais racontant l'expédition de Tchiguirine, à laquelle ils ont pris part sous Fiodor Alexiéiévitch. Ils vivent dans des dvory, qui généralement se composent d'un rez-de-chaussée contenant la cuisine et le "arde-manger et d'un étage avec deux pièces seulement séparées par une antichambre. Dans Tune d'elles, le stolnik habite pendant l'été, et dans l'autre pendant l'hiver. Les moins fortunés se contentent d'un logis encore plus modeste, réduit à deux compartiments : cuisine et habitation. La génération plus jeune est composée, sans exception, d'hommes ayant servi à l'armée sous Pierre. Ils se rasent le menton, portent l'habit à la Française, ont plus d'instruction et des idées plus larges, mais ne semblent guère moins grossiers. Ils sont plus rudes surtout, plus fortement trempés. Un tel a été à Narva et se souvient que le Tsar a daigné lui couper avec des ciseaux deux doigts de la main arrachés par une balle suédoise et ne tenant qu'à des lambeaux de chair...
Et, pour donner aux caractères et aux tempéraments cette trempe et cette patine particulière, il n'y avait pas eu que la guerre seule! Lisez les mémoires de Vassili Vassiliévitch Golovine(l). A seize ans, il s'était vu obligé d'aller à Pétersbourg, pour y subir, avec un grand nombre d'adolescents de même rang, une sorte d'examen ou d'inspection, présidés par le Tsar en personne. A la suite de cette épreuve, " moi, pécheur, » écritce il, je fus pour mon premier malheur envoyé au delà des « mers. » Gela voulait dire à Amsterdam. Quatre années plus tard, après avoir étudié chez les Hollandais, il entrait à l'Académie maritime nouvellement créée à Saint-Pétersbourg. La discipline y était sévère. Internat rigoureux. Classes surveillées par un fonctionnaire armé d'un fouet. Factions de jour et de nuit. Pour la moindre incartade, les batogues ou le knoute, selon l'âge des délinquants. En cas de faute plus grave, les ba-
(1) Inédits. Extraits noml)reiix publiés dans la p,énéalogie des Golovine, 1847. et dans le livre de M. Kazanski : Le l'iUiK/e de Novosspa^koïe, 1847. Comp. CiiouRiNSKi, Esfjutsxen, p. 191.