LA NOBLESSE
guettes : deux ou trois tours dans les rangs, le régiment étant à trois mille hommes. Ktudes peu difficiles mais complif{uées par le système scolaire et la nouveauté de la langue ollicielle que les professeurs eux-mêmes n'entendaient qu à moitié. Vassili Vassiliévitch en tomba malade, reçut un congé tl un an, se maria, puis dut reprendre sa place à l'école et y demeurer pendant cinq ans encore. En ITiO, des démarches patientes et les puissantes influences de sa famille lui valurent une place de gentilhomme de la chanihre auprès de Catherine F*. Mais aussitôt, mêlé à une intrigue de cour, il fut emprisonné, misa la torture, puis exilé jusqu'en 1725. L'avènement de Catherine I" lui avant rendu la liberté, il retomba en 173G aux mains d'Ouchakov. Il connut l'estrapade, le knoute, les charbons ardents appliqués sur les chairs sanglantes et le nettoyage des ongles avec des épingles rougies au feu. " Tel jour >' , note-t-il, « on a nettoyé les ongles de moi, pauvre pécheur, qui ont été mutilés " . Après quoi il ajoute : « Grâce au Seigneur, maintenant nous oommes sauvés. " Ce (jui \eut dire que le sacrifice d une somme énorme consenti par sa femme lui a permis de se retirer dans sa terre deNovospasskoié.
Dans cet intérieur paisible où désormais s'écoulera sa vie, il offre à la vue un curieux mélange de culture européenne, de religiosité superstitieuse, de pusillanimité défiante et de fantaisie sauvage touchant à la démence. Levé avantlejour, il lisait les matines* en compagnie d'un serviteur, puis recevait les rapports de son majordome, de son sommelier, de 1 adjoint du maire et du staroste, personnages qu'une vieille domestique était chargée d introduire avec un cérémonial invariable.
— ( Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, " disait-elle, en Icin- ouvrant la porte, et ils devaient répondre : « Amen. »
« Entrez >■ continuait-elle, - avec douceur, modestie, circons- « pection et prudence, la pureté dans le cœur et la prière sur « les lèvres, pour présenter vos rapports et recevoir les ordres « de votre maitre. Saluez bas Sa Seigneurie et tenez-vous « bien sur vos gardes. »
— « ^ous vous écoutons, matouchka. "
280 L'IIEIIITAGE DE PIEI'.UE LE GRA?JD
lis franchissaient le seuil courbés en deux, souhaitaient bonne santé au seigneur et Tentendaient dire en termes identiques tous les jours :
— « Soyez les bienvenus, mes amis, vous qui n'avez pas été « torturés et suppliciés, éprouvés et punis. Tout se passe-t-il « comme il convient?
Les rapports commençaient alors en langage convenu, de tournure biblique. Il y était question par exemple, d'un chat favori qui venait de s'étrangler en goûtant d'un poisson destiné à la table du maître. On disait son méfait, en cachant sa mort, et le maître, après réflexion et nouveau retour sur son douloureux passé, ordonnait qu'on exilât le coupable. Puis c'était le cas d'une femme condamnée àlamémepeine à raison d'un incendie provoqué par son imprudence. A la suite de cet accident, Vassili Vassiliévitch avait décidé que tous ses serviteurs cuisineraient à l'avenir dans la même pièce. Comme on en comptait plus de trois cents, la cliose n'était pas possible, mais il n'en savait rien. Les rapports terminés, on servait le thé avec de novvelles cérémonies non moins compliquées, puis Vassili Vassiliévitch se rendait à la chapelle pour la messe, déjeunait copieusement et bientôt après se remettait à table pour le dîner. IJéni solennellement par le chapelain, ce repas pris en famille se composait parfois de quarante plats et durait fréquemment trois heures et plus. Chaque plat était préparé par un autre cuisinier, qui présentait lui-même son œuvre avec de profondes révérences . Le service était fait par des valets en livrée rouge et poudrés. En sortant de table, Vassili Vassiliévitch allait dormir jusqu'au lendemain matin. Mais son coucher était encore tout une affaire. Il donnait d'abord l'ordre de fermer les volets et des prières devaient être dites pendant cette opération, ceux qui s'y employaient au dehors répondant à ceux qui les aidaient à l'intérieur du logis. Au mot : amen ^ on rabattait les panneaux à grand fracas. Les quatre rapporteurs du matin reparaissaient alors pour recevoir de nouveaux ordres qui étaient toujours les mêmes :
VASSILI (JOLOVINE 281
— « Écoule/ la volonté de Votre Seigneur : \ eillez, ne dor- « niez pas jusqu à l'auhe; faites des rondes autour de la niai- « son; agitez diligemment les crécelles; laites sonnerie cor; « frappez sur les planches de bois; sonnez la cloche d'alarme; « ne baillez pas dans les coins; mais prenez bien garde que « les oiseaux ne volent pas; qu'ils ne poussent pas des cris bi- II zarres ; qu'ils n'effraient pas les petits enfants; qu'ils n'ena dominagent pas avec leurs becs les plâtres du maître; qu'ils « ne perchent pas sur les toits; qu'ils ne visitent pas les gre- « mers. Faites bien attention, enfants!
— « Nous écoutons. »
Des dispositions spéciales concernaient les chattes de Vassili Vassiliévitch. Celles-ci étaient au nombre de sept, et pour la nuit on les attachait à une table qui coinptait autant de pieds, chacune des bêtes ayant une femme spécialement préposée à sa garde. Après avoir rappelé à ces domestiques leur devoir, qui consistait à empêcher que le sommeil du maître fût troublé par les vagabondages nocturnes de leurs pupilles, Vassili Vassiliévitcb fermait les yeux. On guettait le moment où il paraissait assoupi, et aussitôt commençait au dehors un vacarme épouvantable de crécelles et de planchettes de bois, qui généralement le réveillait en sursaut. Souvent il ne parvenait plus à se rendormir et passait la nuit à lire la vie d'Alexandre le Grand, ou à se promener dans un fauteuil à roulettes, en répétant d'une voix qui du fortissimo passait au pianissimo : tt Frère de Satan, éloigne-toi de moi; fuis dans les lieux « déserts, dans les bois épais, dans les gouffres où ne peut « pénétrer la lumière du Seigneur. « En même temps, il se servait d'une aile d'oie pour écarter les mauvais esprits.
Cela dura plus de quarante ans. Vassili Vassiliévitch vécut jusqu'en I78i, n'ayant jamais eu besoin de lunettes pour lire et cassant les noisettes avec ses dents, jusqu'au jour où une attaque d'apoplexie le foudroya. Il laissait huit fils et dix fdles.
Ces excentricités étaient très communes dans le même milieu. Perpétuées jusqu'à nne époque très récente, elles consti-
282 I/IIERITAGE DE PIKlillE LE GI5AND
tuent un trait de caste. Démidov, ou Deniidytc/i, comme rappelait familièrement Pierre le Grand, le célèbre armurier de Toula, enrichi et anobli sous le règne du Réformateur, fut un homme bien équilibré et d'allures simples. Le fils ressemblait encore au père. Le petit-fils, mêlé déjà à la classe aristocratique, en contracta aussitôt cette tendance à la bizarrerie. Ayant invité à dîner un haut personnage de passage à Moscou, comme celui-ci s'excusait au dernier moment, il fit mettre un porc à la place du convive manquant et servit lui-même l'animal avec force courbettes (1). Cela ne l'empêchait pas d'avoir son portrait dans une maison d'éducation fondée par Catherine II, comme bienfaiteur de l'établissement, et l'Université de Moscou le compta aussi parmi ses protecteurs les plus dévoués.
Une rupture d'équilibre moral déterminée par l'assimilation trop brusque d'un ensemble mal coordonné d'éléments civilisateurs, explique en partie le phénomène; mais il a des causes plus lointaines et plus profondes — dans le despotisme d abord, subi d'un côté et exercé de l'autre par la même classe, puis dans l'isolement séculaire où elle a vécu. Ce n'est pas, quoi qu'on en ait dit, la réforme qui, à elle seule, a produit ici l'écart, si apparent aujourd hui encore, entre les couches supérieures et les couches inférieures de la société. Il s'est assurément élargi à cette époque sous l'action nécessairement superficielle d'une culture précipitée, les couches supérieures en recevant seules l'empreinte des idées et des mœurs de l'Occident. Mais il a toujours existé. Bien avant la réforme, la structure intime de cette société creusait un abime entre le harine et le paysan. Partagée entre l'église ou il passait la moitié de la journée et les plaisirs de la table et de la chasse, l'existence morale et physique du premier était, plus qu'ailleurs, étrangère au second, des conditions économiques et sociales très particulières excluant tout intermédiaire entre le propriétaire de la terre, unique source de richesses, et le cultivateur de cette
(i) Choubinski, loc. cit. p. 215.
ANTACOINIS.MKS SOCIAUX iS?,
terre. Maître d un côté, esclave de l autre. Pas <!e jnofessions libérales. Pas de tiers état qui, touchant par la hase aux masses populaires et par le sommet à Tc-lite aristocratique, servît de trait d'union entre les esclaves. Attaché à la glèbe, attelé à la charrue, assimilé à une béte de somme, le tnoujiL n'avait pas assez de loisirs pour fréquenter les ohiédni et les viéiclierni (messes et vêpres), qui paraissaient constituer un privilège de plus au profit du burine, et, prolongée ainsi jusque dans l'enceinte du temple, la séparation en contractait encore un cachet particulier de rigueur.
Notez que jusqu'au xvir siècle, au milieu d'un état permanent d'anarchie politique et sociale, ce classement social fut essentiellement déterminé par la loi du plus fort. Datant du xi' siècle, la Rousshaia Pyavda (Code) admettait déjà qu'un débiteur insolvable devint 1 esclave de son créancier, qu un homme incapable de se procurer par lui-même des moyens d'existence subit le même sort, en acceptant de ceindre la clef, emblème d'une fonction domestique. Au xvii' siècle, un pouvoir central fortement constitué arrivant à conjurer l'anarchie, la loi de l'impôt amena ou plutôt consolida le même résultat. Pour que le propriétaire d'un morceau de terre pût payer sa redevance à l'Etat, il fallait que ce morceau de terre fût cultivé, — et le servage, l'attachement à la glèbe apparut avec toutes ses conséquences.
Pour les adoucir, f)ouramorlir l'antagonisme créé ])ar elles, nul principe libérateur n'intervenait ici. En Occident, l'Eglise exerça, à cet égard, au cours des siècles, une influence tout au moins modératrice. Dans lancienne Moscovie, comme dans la Russie moderne, l'Église n'a été jusqu'à ces derniers temps qu'une collectivité de prêtres et de moines, gros propriétaires fonciers, et conséquemment propriétaires de nombreux troupeaux d'esclaves. Elle ne représenta jamais ni un élément intellectuel ni un principe moralisateur. Le pope Silvestre, le plus éclairé des prêtres de son temps, réduisait la religion à l'accomplissement des cérémonies du culte. Consultez le Ihniostroi. Voyez dans le roman classiqiie de Liéskov l'évocation
284 L'HERITAGE DE PIEUl'.K LE GllANT»
fortement idéalisée du prêtre moderne, Touberosov : vous n'y trouverez pas un élan de charité! (l)
Les autres sources, plus récemment développées en Europe occidentale, de morale, d'intelligence, de liberté, restèrent ici é{jalement absentes jusqu'au seuil du xix^ siècle. Pas d'écoles. Pas de courants littéraires. Le silence et la nuit.
Dans cette société ainsi constituée, la réforme de Pierre le Grand a bien introduit par en haut un ferment de transformation économique, intellectuelle et sociale; mais, devant aboutir un siècle et demi plus tard seulement h l'événement émancipateur de 18GI, l'action en fut extrêmement lente. D'une manière générale elle détermina, dès cette époque, une évolution dont le terme devait être l'affranchissement des classes; mais la noblesse en profita seule et la condition du paysan en fut seulement aggravée d'abord. En mettant à la charge des propriétaires fonciers le prélèvement de la capitation, l'oukase de 1731 contraria la tendance libératrice, à laquelle la noblesse dut, cinq ans plus tard, d être affranchie du service perpétuel. Les hoberaux furent maitres de rester chez eux; mais, en devenant responsables de l'impôt, ils demandèrent, comme contre-partie nécessaire, l'asservissement plus complet de ceux qui leur permettaient, en travaillant, de s'acquitter de leurs nouveaux devoirs. Et des oukases successifs leur donnèrent gain de cause, convertissant de plus en plus le paysan en dépendance du sol, en signe extérieur de la richesse, en monnaie courante. On compta l'avoir des gens par le nombre d'ÙDies possédées. On donna des pots de vin en âmes. Et cela même, à un point de vue particulier, était ici un progrès : la création d'un capital mobilier. Jusqu'alors 1 Etat lui-même rétribuait ses serviteurs en terres, faute de monnaie disponible, et les propriétaires en distribuaient de leur côté aux monastères pour gagner le ciel. Mais ce progrès fut à son tour combattu par le besoin bientôt reconnu de fixer un élément de richesse dont la mobilité risquait d'enlever à la terre
(1) Waliszewski, Littérature russe, p. 397. Comp. Ditiatine, Études sur l'Histoire du droit 7-usse, 1895, p. 497-530,
LE S Eli VA (JE 28.')
la valeur qu'elle ne tenait que de lui. Et la loi du >(M'va;fe arriva à prendre, à coups de nouvelles mesures léfjislalives, la physionomie hideuse que nous lui avons connue dans notre enfance et que Radichtchev a si éloquemment marquée dans son entretien avec un paysan rencontré sur la route de i'étershourg à Moscou :
— Gomment laites-vous pour vivre, alors que vous devez au maître six jours de corvée par semaine et qu'il vous prend encore vos dimanches ?
— Il y a les nuits...
Le tableau est à peu près celui dont un contemporain des {juerres de la Ligue au xvi* siècle a noté l'image en France : i( Non loin des villes et des lieux fortifiés, les jjaysans qui par- « venaient à se procurer quelques mesures de seigle s'assem- « blaient la nuit comme des hiboux au nombre de trois ou « quatre, s attelaient à la charrue, et, dans le silence et dans « l'ombre, comme des malfaiteurs, semaient ce peu de « grain (l). "
Mais c'était l'état de guerre. En transportant dans la vie normale les conditions d'existence qui en résultaient et en les prolongeant pour la classe la plus nombreuse, alors qu'une minorité privilégiée s'assimilait prématurément les formes les plus raffinées de la vie moderne, la Russie du wiiT et du nix*" siècle a donné un spectacle autrement révoltant.
Le proverbe commun à tous les pays, qui veut qu'il n y ait pas de mal dont il ne résulte un bien, semble toutefois recevoir en cette circonstance une justification inattendue. En isolant le pavsan plus encore que son maître n'était isolé lui-même, car lEtat et la Cour mettaient celui-ci, à son corps d(''rendant, en contact avec des iniluences extérieures, — ce régime contribua à créer dans les milieux populaires des habitudes d'autonomie et d'indépendance relative, comme on n'en saurait retrouver non plus 1 érjunalent dans aucune contrée d'i^urope à aucune époque. En dehors de la corvée, du service militaire
(l) Hanoteaux, Tableau de la France en iClV, 189S. p. '^'.\2.
28fi L'HERITAGE DE PIERRE LE GRAND
et de l'impôt, dans la sphère de ses intérêts individuels ou communaux, le serf était ici abandonné entièrement à luimême, maître d'organiser cette partie de sa vie entièrement à sa guise, et l'organisation démocratique des communes rurales, qui est une des curiosités de la Russie actuelle, procède de cette particularité historique, ainsi que le développement, dans le sein de ces petites républiques, de certaines vertus, esprit d'initiative et originalité saine du caractère national, dont les classes supérieures ne paraissent pas pourvues au même degré (1).
Il serait difficile de faire honneur à Anne Ivanovna de ce résultat indirect et lointain. Au point de vue social et économique, le bilan de son règne relève plutôt de la constatation (jue voici : d'après le recensement opéré en 1722, sur six millions d'habitants dans les gouvernements de la Grande Russie, cent soixante-douze mille sujets, soit 2.9 "j^, appartenaient à la classe industrielle et marchande. Renouvelée pour la période quinquennale de 1742 à 17 47 l'opération indiqua cent quatrevingt-quinze mille individus de cette dernière catégorie sur six millions quatre cent mille, ou 3 "/„; donc un progrès à peu près nul.
Je l'ai dit, ce règne fut, pour les causes que j'ai essayé de mettre en lumière, une période de piétinement sur place.
Anne s'alita, pour ne plus se relever, le 5 (10) octobre 1740. Le problème de sa succession était résolu, en principe, depuis 1731, par un manifeste de la souveraine désignant comme héritier le fils à naître de sa nièce, qui n'ayant que treize années d'âge n'était ni mariée, ni près de l'être. Tous les sujets de
(1) Coiiip. Von der BniiccEN, Wie Russla)id Europaeisch wurde, 1885, p. 449 et suiv.
LES DEUNIEHS MOMENTS |t'\NNK l"> 287
l'Empire avaient tlù prêter serment à cet héritier ((ui u'e\is(;nt pas encore. Sa mère ne fut convertie à la relijfion ortliodoxc que deux années après, en abandonnant le nom d'Élisabetli- Calherine-Gliristine qu'elle portait pour celui d'Anne Léopoldovna. En même temps le grand écuyer, Charles Loevvenvvoldc, chargé de chercher pour elle à l'étranger un époux convenalîle, faisait le tour des cours allemandes et, à son retour, recommandait le margrave Charles de Prusse ou le prince Antoine Ulric de Devern, de la maison de Brunswick, beau-frère du prince héritier de Prusse. Ses préférences étaient pour le second, et elles l'emportèrent, en dépit d'Ostermann, qui donnait les siennes au candidat prussien.
Les relations de la Russie avec la maison de Brunswick divisée alors, comme on sait, en quatre branches, Bevern, Blankenbourg, Wolfenbiittel et Lunebourg, dataient du mariage d'Alexis Pétrovitch (1709) avec la princesse de Wolfenbuttel. Pierre 1", Pierre II et Anne elle-même s'étaient portés, depuis, à attribuer des pensions à divers membres de cette famille terriblement besogneuse. Antoine-Ulric n'avait rien de séduisant, ni esprit, ni grâce. Anne, après l'avoir vu, en fut si peu satisfaite qu'elle ne sembla aucunement pressée de donner suite au projet qui motivait 1 arrivée en Russie de ce prince mal conditionné. Elle le garda, lui donna à commander un régiment de cuirassiers avec lequel il fit la campagne de Turquie et se conduisit vaillamment sous Otchakov, mais ne parla pas de lui donner sa nièce, et, après la mort de Loewenwolde, ses chances parurent absolument compromises. Biihren lui témoignait une hostilité ouverte, qui à elle seule aurait suffi à faire naître les soupçons de rivalité auxquels j'ai fait allusion déjà. Ce fut bien pis quand, pour couper court aux propos qui circulaient à cet égard et gagner au pauvre Antoine-Ulric l'appui du Favori, la cour d'Autriche se mêla de marier le jeune IJidiren. Une princesse de Wolfenbiitlel se trouvait disponible; elle fut offerte et refusée. Évidemment le Favori visait plus haut!
Il s'est défendu, depuis, dans une notice autobiographi-
que (1), d'avoir ambitionné pour son fils la main d'Anne Léopoldovna, et, en juillet 1739, Anne Ivanovna ayant ressenti les premières atteintes du mal — alfection des reins avec complications venant du retour d'âge — ^ qui devait l'emporter, il ne paraît pas avoir opposé une résistance sérieuse au bonheur si longtemps différé du prince de Brunswick. Il resta en termes froids avec le couple; mais, la Tsarine en venant à souhaiter l'accomplissement de cette union, faute sans doute d'avoir trouvé mieux , il laissa faire , gardant le secret des motifs réels qui l'inspiraient.
Anne Léopoldovna eut donc un mari, dont elle ne pensait d'ailleurs pas grand bien et dont la situation demeura indéterminée. Ostermann seul fut pour qu'on lui donnât aussitôt le titre de grand-duc et son avis ne prévalut pas. En avançant en âge, Anne Léopoldovna elle-même avait perdu beaucoup dans l'esprit de sa tante, qui ne lui trouvaitni beauté ni intelligence. C était une grosse Allemande, assez bornée, sensuelle et apathique, mais sans ombre de méchanceté. Au fond, Anne Ivanovna l'avait choisie pour écarter Elisabeth qu'elle ne pouvait souffrir, et cette raison suffisait pour qu'elle ne changeât rien à ses résolutions premières. Elle y mettait seulement de la tiédeur. Un enfant vint en 1740, un fils, qui fut baptisé sous le nom d'Ivan x\ntonovitch et sembla destiné à régner un jour en Russie. LImpératrice témoigna une grande joie de sa naissance et voulut lui donner les premiers soins (2). Les Russes eussent été en droit de se demander pourquoi cet Allemand pur sang, Briinswick par son père, Mecklembourg par sa mère, rattaché aux Romanov uniquement par sa grand'mère, devait être appelé à les gouverner, et le droit lui-même que s'attribuait Anne Ivanovna de désigner son successeur était des plus contestables en la personne de cette souveraine qui régnait de par la grâce d'un Galitzine et de quatre Dolgorouki. Mais qui aurait pu le contester? Ivan Antonovitch serait donc empereur. Mais qui gouvernerait à sa place? Il n'avait que neuf
(1) BiiscHisGS Magazin, vol. 9.
(2) Khmyhov, La Comtesse Golovkine, p. 189. '■
LA IIEGKNCE 289
mois. Anne Ivanovna ne s'en élait pas mis cii peine autrefois et maintenant on ne s'apercevait pas (ju elle y songeât. Elle craignait la mort et évitait tout ce ({ui pouvait lui rappeler cette lugubre écliance. On s'en préoccupait cependant autour d'elle. Vous imaginez aisément les angoisses qui s'emparèrent de cet entourage quand la maladie de la Souveraine parut subitement aggravée. Un fourrier à cheval alla prévenir le grandmaréchal Ileiiilioiil Lœweuwolde, de la part de BiUiren. Les deux Allemands s'interrogèrentréciproquement: «Que faire?» Faute de savoir répondre à la question, ils décidèrent de réunir immédiatement un conseil de cabinet. Mais Ostermann (ut malade à son ordinaire. Lœweuwolde courut chez l' .; oracle » et rapporta un avis dont le Favori n'eut pas lieu d'être satisfait. Gomme c était son habitude en pareil cas, le vice-chancelier avait parlé longtemps, sans qu'on put deviner ce qu'il voulait dire, pour aboutir enfin à ceci : Si Ivan Antonovitch devait régner, il convenait que sa mère fut Régente avec un Conseil de régence, dont BiUiren pouvait faire partie. Tcherkaski arriva là-dessus et derrière lui un nouveau membre du Cabinet, qui venait d y remplacer Volynski. C'était encore une créature du Favori, Alexis Bestoujev-Rioumine, déjà récompensé antérieurement pour sa dénonciation dans l'affaire Milachévitch par un poste de ministre à Copenhague. Le Favori avait parlé entre temps à l'Impératrice, mais il ne s'en trouvait pas plus avancé. La Souveraine, à qui il avait proposé de désigner Anne Léopoldovna comme héritière, vu le bas âge de son fils, ne voulait même pas de sa nièce pour la régence, disant qu'on verrait aussitôt arriver son père, qui mettrait la Russie sens dessus dessous. D'Antoine-Ulric il ne pouvait être question. Elle le tenait pour un sot. Cependant il fallait un Régent. Qui choisirait-on?
Un nouvel appel aux lumières d'Ostermann fut jugé nécessaire et Tcherkaski, cette fois, s'en chargea, en se faisant accompagner par Bestoujev. Chemin faisant ils épiloguèrent sur le sens des dernières incertitudes du Favori. Ne voulaientelles pas dire qu il désirait que le choix tombât sur lui-même?
290 L'MEKITAGE DE PIERKE LE GRAND
— Pourquoi pa»? dit Tclierkaski. — En effet, répondit Bestoujev. Mais Ostermann ne l'entendait pas de cette oreille. La désignation du petit Ivan était acquise, puisqu'un manifeste l'avait annoncée et que l'Impératrice paraissait vouloir s'y tenir. Il n'y avait donc qu'à rendre la décision officielle par un document que le vice-chancelier se chargeait de rédiger. Et la question de la régence devait être décidée de même par un acte de la volonté souveraine. Les simples sujets et surtout les sujets allemands ne pouvaient s'en mêler.
La suite de cet imbroglio a été l'objet de versions contradictoires (1). Voici celle qui parait le plus vraisemblable. En revenant au Palais, Tcherkaski et Bestoujev retrouvèrent Bûhren etLœwenwolde discutant toujours, mais avec Mûnnich en tiers. Aussitôt, prenant les devants, Bestoujev indiqua la solution sur laquelle lui et Tcherkaski étaient tombés d'accord en se rendant chez Ostermann; mais, comme si le nom de Biihren lui avait brûlé les lèvres, il se hâta d'ajouter : « Évidemment dans tout autre pays on trouverait singulier que le père et la mère de l'Empereur fussent écartés en pareille circonstance » .
— Évidemment, répéta le Favori, et il attendit. Mais personne n'osait plus dire mot. Voyant l'embarras de Bestoujev et craignant de s'être compromis, Tcherkaski se penchait à l'oreille de Lœwenwolde pour le pressentir sans doute. Biihren vit qu'il fallait brusquer les choses avec ces poltrons.
— Qu'avez-vous à chuchoter ensemble? Parlez haut!
Et, sous le coup d'œil qui accompagnait la remontrance, Tcherkaski se décida. La régence de Biihren lui paraissait désirable à tous les points de vue, indispensable même. Miinnich ne put faire autrement que d'approuver, et la chose fut convenue entre ces trois Allemands et ces deux Russes d'origine exotique, qui à leur tour disposaient de l'avenir du pays comme s il eût été leur chose, et qui tous les cinq parlaient
(1) Le récit de Bulu-en dans la note autobiographique déjà citée a été contredit par Miinnich. V. Archives Voront.wv, v. XXIV, p. 37 et suiv. Comp. Raumer, Historisches Tasclicnbuch, II, 37; SoLOViov, Histoire de Bussie, XX, 450; Kos- TOMARov, Histoire russe en biotj rapides, II, 44-56.
BLIHRKN ET MLINNICH 201
une langue étrangère, la seule que le futur Régent sut comprendre.
Ils devaient se réunir le lendemain pour arrêter les termes du nouveau manifeste à publier et, pour cette conférence, ils jugèrent à propos de s'adjoindre d'autres hauts fonctionnaires. Bestoujev amena Ouchakov, Troubetzkoï et Kourakine. Mais pendant la nuit tous avaient réfléchi. lUihren lui-même jugeait maintenant qu'il fallait préparer l'Impératrice à l'idée de cette régence. Il sentait de la part de Miinnich une hostilité sourde, qui n'en était que plus dangereuse. Et 1' « oracle " se taisait toujours. Si bien qu'il ne fut plus question du tout de résoudre immédiatement cette partie du problème, et le manifeste dont on arrêta les termes fut simplement pour attribuer la succession du trône à Ivan Antonovitch.
On présenta le document à Anne Jvanovna. Elle le signa séance tenante et congédia tout le monde en retenant Biihren. Mais à ce moment un coup de théâtre se produisit. Sur le point de quitter la chambre, la main sur le loquet de la porte, Miinnich se retourna et dit de sa voix de commandement :
— Votre Majesté, nous sommes tous d'accord pour que Biihren soit Régent, et nous vous supplions de l'agréer.
Un des médecins de l'Impératrice, le Portugais Ribeira, venait de lui donner l'assurance qu'elle allait beaucoup mieux et qu'elle pouvait guérir. Là-dessus, en tacticien habile, il avait imaginé cette démonstration pour pallier son attitude équivoque et faire sa cour au Favori, sans que cela tirât à conséquence.
Anne Ivanovna garda le silence, mais quand le feld-maréchal fut parti, elle demanda :
— Qu'a-t-il dit?
— Je n'ai pas entendu, répondit le Favori.
Il voyait bien que le fruit n'était pas mùr. Mais il ne perdit pas de temps. Ce même jour, un de ses confidents, le baron Mengden, se rendit chez Bestoujev. " Nous sommes tous perdus, affirma-t-il, si Bidn^en ne prend pas la Régence, et il ne peut la demander lui-même. Bestoujev passa la nuit à rédiger
292 L'HEUITAGK DE PIEIUIE LE GllAND
un projet d'oukase qui donnait satisfaction au Favori, et, comme le lendemain le diagnostic de Ribeira parut vérifié, Ostermann lui-même se fit porter au palais et appuya chaudement le projet. Mais, cette fois, Anne Ivanovna ne montra pas d'empressement à donner sa signature. Elle mit le papier sous son oreiller, renvoya le vice-chancelier et ses collègues, sans 'leur rien dire de ses intentions, puis, en tète à tète avec ijiihren, elle l'interrogea comme la veille :
— Tu as besoin de cela?
Il resta muet et elle n'ajouta rien. Plusieurs jours se passèrent sans qu'elle revint sur ce sujet. Cependant l'amélioration momentanée de sa santé ne se maintenait pas. Pressé par le Favori, Bestoujev rédigea encore une déclaration par laquelle le Sénat et la Généralité demandaient à la Souveraine d'assurer le repos de l'empire en confiant la régence à Biihren. Par ses soins, les fonctionnaires des deux premiers rangs furent conviés par petits groupes, et Mûnnich leur donna l'exemple en signant, lui premier, la supplique, tandis que le principal mtéressé faisait mine d'ignorer ce qui se passait.
— Que veulent tous ces gens-là? demandait-il.
Mais le second papier passa sous l'oreiller de l'Impératrice comme le premier. Anne Ivanovna ne sentait pas approcher sa fin. A sa nièce qui lui demandait si elle ne désirait pas recevoir l'extrème-onction, elle répondait avec humeur : « Ne m'effrayez pas! (1) " En vain Mengden imagina-t-il de faire intervenir Antoine-Ulric lui-même ou sa femme en faveur de ce qu'il appelait « le désir commun » . L un et lautre s'excusèrent sur ce qu'ils ne s'étaient jamais mêlés des affaires d'Etat. Les nouvelles et les conjectures lesplus bizarres circulaienten ville. Mardefeld annonçait à son maître que la régence serait exercée par douze personnes au moins; que le Favori n'en faisant pas partie se retirerait en Gourlande, et que la Russie, au grand bénéfice de ses voisins, n'aurait plus les moyens de se mêler
(i) Mardefeld, 5 novembre 1740. Archives secrètes de Berlin. La corresponpondance de l'agent prussien m'a particiijièrement fjuidé dans le récit de ces événements.
P.UIir. KN liKCENT 2<>3
des affaires d'Europe. Il v^oyait déjà une nom elle Polof^ne sur les bords de la Neva, et le successeui- de Frédéric-CJtiiliauiiie en partageait sa joie (1).
Le IG {'21) octobre arriva ainsi, jour auquel ilihcira et ses confrères déclarèrent la malade perdue. Elle Fit venir Ostermann, conféra longtemps avec lui, puis appela Biihren et lui montra la signature qu'il attendait. Les uns veulent qu'elle ne lui ait pas caché en même temps qu elle crovait avoir signé sa perte. D'après les autres, elle lai aurait dit au contraire : Nié boïssùi ! )) (N'aie pas peur). Les propos échangés entre amants échappent généralement aux historiens, et je ne donne pas pour des certitudes ceux-mémes que j'ai reproduits plus haut, d'après le témoignage d'un des interlocuteurs. S'il n'a pas rapporté les mots : « Nié boïssia ! » c'est peut-être parce qu'il n'entendait pas le russe; mais c'est une raison peut-être aussi pour que ces mots ne lui aient pas été adressés.
Tout en livrant l'héritage de Pierre le Grand à des étrangers, comme elle avait déjà fait de son gouvernement, Anne Ivanovna prouva à la dernière heure qu'elle avait du sang russe dans les veines. Elle sut mieux mourir qu'elle n'avait vécu. Le lendemain de son entretien suprême avec le Favori, elle fit venir les prêtres et leur demanda de réciter les prières des agonisants. La haute stature de Miinnich attira, parmi les assistants, son regard qui déjà se voilait. Comme si elle voulait concilier au futur 'Régent cet ennemi redoutable, elle lui adressa une dernière fois la parole : — « Adieu feld-raaréchal ! » — " Adieu tous! » dit-elle encore, et elle expira (2).
(1) Maiidf.fkld, 25 octobre; Frédéric II, 5 iioveml)r(' 1740. Archives secrètes de Berlin .
(2 KuMvnov, La Comtesse Golovkine, p. 190.