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IVAN III

eut rendu le dernier ^()UJ)ir, il sembla un instant abinié dans une profonde douleur, puis, se redressant, ordonna de produire 1 oukase concernant la l{é(}ence. La défunte l'avait fait serrer avec ses diamants dans un coffre qui se trouvait auprès de son lit et dont une de ses confidentes avait la clef. Le \ icechancelier fut invité à en donner lecture; mais les larmes lui coupant la voix, le |)rince Troubetzkoi, procureur général, dut remplacer l'astucieux vieillard qui trouvait moyen de ruser même avec la mort. On l'entoura, le prince de Bninswick restant seul à 1 écart avec sa femme, dans une indifférence apparente pour ce qui se passait.

— Vous ne voulez donc pas entendre les dernières volontés de l'Impératrice! dit liiihren d'une voix forte, en s'adressant au couple.

Antoine-l'lric tressaillit, fit mine de se révolter, puis docilement se joignit aux auditeurs.

Le lendemain le petit Ivan fut transporté en grande pompe au Palais d'Hiver, un escadron de la garde à cheval ouvrant la marche et le Régent, à pied, précédant une chaise à porteurs, où une nourrice tenait 1 enfant sur ses genoux. La princesse mère suivait dans un carrosse de gala, en compagnie de Juliette Mengden, une demoiselle d honneur, dont elle était en train de faire sa favorite. Et Mardefeid lui-même dut écrire : " Tous « les Russes allèrent (au Palais d'Hiver) féliciter le Régent eu « lui baisant la main ou la robe. Il fondaiten larmes sans pou- « voir prononcer un seul mot... Le calme est si grand que pas <i un chat pour ainsi dire remue (l) ". Le nouveau ministre anglais, Finch, déclarait de son coté (ju'un régiment traversant Hyde-Park faisait plus de bruit que ce changement de règne (2). Il n'était que naturel que les choses se passassent ainsi. Depuis Catherine V le pouvoir suprême, comme la demeure des souverains, semblaient accessibles à tout le

(1) 1 novembre 1740. Ihid. Coin|). Archives Voroulsov, XXV, 84, I,es extraits de la correspoiulanco «le Morilclcld qui ont été publics dans ce remieil ne contiennent en général nue la partie la moins intéressante de ses dépèches.

(?) Sdohmk, LXXXV, 23G.

298 I/HEIUTAGE DE IMEr.RE LE GIlAîsT)

monde. On y entrait comme dans un moulin. Le Sénat vota cinq cent mille roubles pour la dépense annuelle du Régent, en lui attribuant le titre d'Altesse qu'il voulut d'ailleurs partager avec Antoine-Ulric. Le père et la mère de l'Empereur durent se contenter de deux cent mille roubles par an. Pour les prières publiques on adopta l'ordre suivant : l'Empereur, la Princesse mère, la Princesse Elisabeth et le Régent. Élisa beth protesta en vain. Quelques esprits chagrins s'étonnèrent que, dans le manifeste attribuant la succession d'Anne Ivanovna à Ivan Antonovitch, les frères de celui-ci, issus du même mariage fussent déclarés héritiers éventuels au préjudice des enfants qu'Anne Léopoldovna pourrait avoir d'un autre mariage. La postérité d'Antoine de Brûnsvick primait ainsi celle de sa femme, le dernier lien rattachant cette dynastie au sang des Romanov paraissait sacrifié. Mais n'était-on pas depuis quinze ans en pleine fantaisie ? Le cas se trouvait également prévu où le Régent résignerait ses fonctions, et les membres du Cabinet, du Sénat, et de la Généralité devaient alors pourvoir à son remplacement. Le Synode restait en quarantaine. On fit appel cependant à sa bonne volonté pour confirmer le titre d'Altesse conféré au Régent(l). Cette question des titres préoccupait Mardefeld. " Donnez leur tous ceux « qui pourront leur faire plaisir, » décida Frédéric par une note marginale que Podewils se chargea de traduire en un langage plus diplomatique (2). L'Empereur s'appela officiellement Ivan III, comme troisième tsar de ce nom, ses prédécesseurs jusqu'à Ivan Vassiliévitch n'ayant porté que le titre de grand-di(c. On l'a improprement désigné, depuis, comme Ivan VI.

(1) SoLOViov, Histoire de Bussie^ XXI, 9.

(2) Rescrit du 19 novembre 1740, Archives r.ecrètes de Berlin.

LF.S ATJ.i;>[ \NliS Ml PO ri Vf) III 299

Le gentilliUre douteux de Courlandequi devenait ainsi pour dix-sept ans, selon le calcul dcMardcfeld, maitre absolu de la Russie, plus complètement et plus légalement que ne l'avait été Menchikov, le Favori d'hier et le Régent d'aujourd'hui ne possédait même pas, pour justifier cette destinée, les talents et les services de l'autre. Son seul titre — c'était la honte d'Anne, impunément étalée sur les marches du trône et y souillant le berceau où reposait l'avenir de l'empire. On le croyait habile, mais il n'avait fait encore ses preuves que dans les intrigues de cour. On le disait cruel, et peut-être exagérait-on sa part de responsabilité dans les drames sanglants du règne qui venait de finir. On s'inclinait devant lui parce qu il représentait les deux éléments — arbitraire et force brutale — dont le pouvoir suprême, depuis la mort de Pierre le Grand, était devenu ici une émanation constante. Anne avait consenti à mettre sur les épaules de cet aventurier un manteau de pourpre taillé dans les rideaux de son alcôve ; la garde ne s'était pas avisée d'y trouver à redire ; dès lors tout était dit pour tout le monde. Et que pouvait importer à cette troupe commandée par des officiers allemands qu'un Allemand qui s'appelait Rûhren présidât à un gouvernement que quatre ou cinq Allemands se disputaient depuis dix ans ? Rûhren n'était pas aimé; mais a^ ait-on le choix d'un maître qui fût aimable? Elisabeth ? Depuis dix ans aussi, on la voyait changeant d'amants tous les huit jours et les prenant si bas qu'elle eût été embarrassée même pour en faire des Favoris en titre. Encore aurait-il fallu qu'elle se mît sur les rangs, fit preuve d'énergie et d'ambition. Elle paraissait livrée au plaisir, s y oubliant et s'y laissant oublier. Entre Ostermann, Mûnnich, Loevvenwolde et les autres compétiteurs qui balançaient son influence, Riduen

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n'avait pu en somme, jusqu'à présent donner toute sa mesure. On le verrait à l'œuvre.

Il débuta par des actes de clémence, contremandant des ordres d'exécution, accordant des remises de peine, rappelant h la cour le prince Alexandre Tclierkaski. Il continua par des mesures propres à le rendre populaire : un manifeste recommandant l'observation stricte des lois et une sévère équité dans 1 administration de la justice; une réduction des impôts (17 copeks par âme surla capitation) ; une distribution de fourrures aux petits employés éprouvés par un hiver rigoureux. Bûhren le Favori avait été accusé de stimuler le luxe qui sous Anne ruinait la noblesse de cour ; Bidiren le Régent défendit de porter des étoffes au-dessus de quatre roubles rarchine(l).

De plus graves problèmes allaient solliciter son attention au dedans comme au dehors, et l'on ne peut savoir si, en les abordant, il eût justifié les appréhensions flatteuses de Mardefeld. Il eut à peine le temps d'v toucher. La mort de Charles VI déterminant dans toutes les chancelleries européennes un sursaut d'activité diplomatique, il mordit à l'appât de la garantie de la succession de Courlande que lui offrait la Prusse et traita avec cette puissance sur la base d'une alliance défensive, mais laissa l'œuvre inachevée. Il médita de réformer la garde, et lidée de retirer les gentilshommes qui y servaient comme simples soldats, de les employer comme officiers dans l'armée de ligne et de les remplacer par des hommes du peuple, n'était pas mal conçue. Son exécution eût sans doute mis un terme au régime des coups d'État. En attendant, six bataillons de ligne et quelques dragons furent appelés à Pétersbourg pour tenir tête aux giun-diéitsy, Mûnnich expliquait à ces derniers que c'était par égard pour eux et afin d'alléger leur service. Le Régent sentait le besoin de se mettre sur la défensive. Il fut bientôt absorbé par ce souci et entraîné dans la voie des répressions. Au bout de huit jours Mardefeld eut la joie de voir « les « chats » en mouvement, surtout parmi les officiers. Le lieu-

(1) Recueil Complet des lois, n. 8266.

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tcnaat-coloncl de la .^ardc Poustoclikine alla ti'(uiver Michel Gavrillovitch Golovkine, un filsde rancieii chancelier, hiouillé depuis lon.'jtemps avec Bnhren, et lui proposa de se mettre à la tète d'un groupe de mécontents pour demander à Anne Léopoldovna de prendre le pouvoir. Golovkine s excusa sur la goutte (|ui le tenait au lit et renvoya Tofhcier chez Alexis Tcherkaski. Il y avait peut-être là une piste à suivre, pensait-il. Mais le groupe n'existait que dans l'imagination de l*oustochkine. Du moins ne possédait-il ni organisation ni programme. Quelques invalides du parti constitutionnel de I7;J0, quelques échappés du naufrage de Volvnski s'agitaient là, cherchant un homme pour les mener, ils uesavaientoù. Tcherkaski s en aperçut, jugea l'entreprise à sa valeur, donna rendezvous aux conjurés — et les livra. Poustochkine reçut le knoute avec quelques complices, et le silence se fit sur celte tentative. Cn marin, Maxime Tolstov, soule\a encore quelque tapage, en refusant de prêter serment au Régent et en avançant courageusement ses préférences pour Elisabeth. Bûhren l'envova simplement à Orenbourg. Très adroitement, il ménageait la Tsarevna, pour l'opposer à la mère de l'Empereur. On croyait qu'il songeait maintenant à lui faire épouser son fds. Il se refusait à accueillir les dénonciations qui la visaient, et spontanément lui accordait une pension de cinquante mille roubles. Mais les instructions criminelles provoquéespar la tentative de Poustochkine ou par l'incartade de Tolstov mettaient aussi en cause Anloine-l'lrich, et une lutte s'engagea entre le prince et le Régent, (jui aussitôt prit l'apparence d un duel mortel.

Il fut établi que le [)ère de l'Empereur avait écouté avec plaisir d'autres officiers qui venaient lui dire ([ue la Régence aurait dû lui être attribuée. Ces ofHciers croyaient savoir que l'oukase, dont IJtdircn s'était réclamé en [)riMîant le pouvoir, ne portait [)as la signature de llmpératrice. Le secrétaire du Cal)inet, lakovlev, ainsi que tous ceux qui avaient approché la Souveraine le dix (21) octobre, date du document, affirmaient qu'elle n'avait rien signé ce jour-là. Mardefeld le sut et triom-

plia(l). Mais Biiliren le sut aussi et se hâta d'agir avec vigueur. Se rendant tour à tour chez Antoine-Ulric et chez sa femme, il réclama impérieusement des explications. Le prince se confondit en dénégations et en excuses. La princesse jura qu'elle n'avait entendu parler de rien, et, pour mieux amadouer le Régent, voulut le reconduire chez lui et lui tenir compagnie pendant deux heures. Il ne s'en contenta pas. Le lendemain, 24 octobre (3 novembre), ayant convoqué le Sénat et la Généralité, il obligeait Antoine-Ulric à paraître devant cette assemblée et à subir une nouvelle réprimande. Le prince fondit en larmes ; mais l'ex-Favori devenant plus agressif encore, le souvenir lui revint de Tépée qu'il portait à son côté et il fit mine d'y mettre la main.

— Je suis prêt à m'expliquer avec vous même de cette façon! clama Bûhren, hors de lui.

Venant d'une telle bouche le défi était si outrageant que le mari d'Anne Léopoldovna en oublia sa timidité naturelle, ainsi que toute prudence, en donnant libre cours à ses sentiments. » Oui, on lui avait parlé de renverser Bûhren, et il « avait écouté avec plaisir ces discours ; oui , il aurait « accueilli avec transport un soulèvement destiné à lui resti- II tuerie pouvoir usurpé par un vil aventurier... » Mais Ouchakov l'arrêta :

— Encore un mot, et vous nous obligerez, Prince, à agir avec vous comme avec le premier rebelle venu. Si vous aviez plus de vingt-six ans, je le ferais de suite.

Bûhren n'avait provoqué cette scène que pour obtenir de l'Assemblée où elle se produisait une consécration de son autorité que les précédents semblaient rendre nécessaire. Il reprit la parole sur un ton plus calme :

— D'après les volontés de l'Impératrice défunte, je suis maître de résigner à tout instant le pouvoir qu'elle a daigné me confier, et, si ceux qui sont ici présents jugent que le prince Antoine-Ulric en est plus digne, je leur obéirai sur l'heure.

(l) Mardefeld, 8 novembre 1740. Arcliires .':ecrète.i de Beilin.

BiJHRKN ET ANTOINK-CMIIC 30;i

l'uis, interpellant Osterinann :

— Dites au Prince si l'oukase (jui ma (Joiuir la Iléfjence est un document forgé, comme il a permis qu on le lui alfirmât.

Il fut reconnu plus tard que le document était sitnpienient antidaté, Biihren lavant fait mettre sous presse secrètement avant qu il fût sip,né. Ostermann attesta qu'il émanait de 1 impératrice, et, prompt à s'accomoder aux circonstances, proposa que les assistants le contresignassent, ce qui fut exécuté incontinent (I). L'assemblée eut à se réunir de nouveau le jour suivant. Dans l'intervalle, Bidiren avait demandé à Antoine- Ulric, par l'intermédiaire de Miuinich, de se démettre de ses grades de général et de lieutenant-colonel de la garde, et le prince dut annoncer publiquement qu il acceptait cette déchéance. Ce n'était pas assez encore. Le Régent fit comme s'il ne s'attendait pas à cette démission, et la comptât pour rien.

— Je ne vous ai donné aucun grade, et il ne s'agit pas de cela mais du repos de l'Empire. Je vous engage à rester chez vous pendant quelque temps (2).

Antoine-Ulric comprit qu'on le mettait aux arrêts, et \o\nnion générale fut (|ue le Régent ne s'en tiendrait pas là. Le père et la mère de 1 Empereur seraient prochainement renvoyés à l'étranger ou mis à l'ombre en quelque province éloignée. Bidnen accentuait simultanément vis à vis d'Elisabeth une attitude qui allait jusqu'à l'obséquiosité, et on devinait qu'il avait plusieurs raisons pour agir ainsi et plus d'une corde à son arc dans cette lutte dont les premières passes tournaient à son avantage. Il venait de renouer en toute hâte une négociation anciennement entamée par le duc de Holstein, Frédéric-Charles. Ce beau-frère d'Élisabelh avait sollicité par lettre un emprunt de cent mille roubles, en consentant à ce que la somme servit de dot à la fille unique de Hiducn, lledwige, laide et bossue comme sa mère, dont il demandait en même temps la main pour son fils, le futur époux de Catherine II.

(1) MAnD?:FEi,D, 19 novembre 1740. Jbid.

(2) vSoi.OViOV, Histoire de Jlussie, XXI, 21 et suiv.

304 L'HERITAGE DE PIERRE LE GllAND

Invariablement disposée à prendre en mauvaise part tout ce qui venait du Holstein, Anne s'était fâchée, déchirant la lettre en morceaux et défendant qu'on lui en parlât. Mais le Régent s'en souvenait. Dès qu'il eût les coudées franches, il refusa un prince de Saxe-Meiningen qui se présentait comme prétendant, et le mariage répudié par l'Impératrice défunte fut décidé en quelques jours. De quel prix serait pour la famille des Biihren cette alliance même indirecte avec les Romanov! Personne à ce moment ne prévoyait la catastrophe qui, à quelques heures de là, devait en empêcher la réalisation, en apportant une solution imprévue au conflit où la maison de Briinswick semblait succomber. Le 8 (19) novembre, après avoir dansé chez le prince Tcherkaski, Hedwige Biihren, rentrant fort tard à la maison, s'était à peine endormie, pour rêver aux grandeurs qui l'attendaient, quand elle fut réveillée par des cris qui partaient de la chambre de ses parents. Elle se précipita, et vit son père, demi-nu, se débattant aux mains de quelques grenadiers, qui l'assommaient à coups de crosse de fusil et l'emportaient évanoui.

L'événement est connu. En voici le détail, dégagé des récits et des commentaires fantaisistes qui l'ont défiguré.

Ce même 8 novembre Mûnnich avait rendu visite à Anne Léopoldovna et s'était montré très ému du chagrin et de langoisse où il la trouvait. Complice et dupe dans l'intrigue à laquelle un rival détesté devait son élévation, le feld-maréchal lui-même ne cachait qu avec peine son désappointement et son dépit. On raconta plus tard qu'en allant au palais impérial il s'était rencontré avec le Régent qui avait aussitôt fait rebrousser chemin à sa voiture, en ordonnant qu'on le conduisit chez son frère Gustave. Mûnnich aurait vu une menace dans cet incident.

COl'P Ii'KTAT 305

Pour cette raison ou pour une autre, il laissa sul)itemeiit éclater, en présence d'Anne Léopoldovna, les sentiments qu'il nourissait pour l'ex-FaNori.

— Si votre Altesse le voulait, je la débarrasserais en une heure de cet homme néfaste ! . . .

— Gomment?

Il expliqua son plan. Pour se maintenir au pouvoir, liidu-en comptait sur la fidélité du régiment Israadovski et du réjjiment des gardes à cheval, commandés Tun par son frère, Gustave, l'autre par son fils. Le régiment Préobrajenski, dont lui, Miinnicb, était lieutenant-colonel, échappait, au contraire, entièrement à l'influence du Ré^jent, — et c'était précisément son tour de garde au Palais d'hiver habité par la famille impériale, comme au palais d'été où demeurait «1 homme néfaste » . Avec une poignée de ces P réob7'ajeii isj qui\ choisirait, Miinnich se faisait donc fort de surprendre Buhren dans son sommeil et de le mettre à la discrétion de la Princesse.

Anne Léopoldovna s'effraya; mais elle n'avait plus grand chose à perdre. Tout le monde annonçait son exil prochain. Elle demanda seulement que son mari ne fût informé de rien. Elle craignait sa pusillanimité et lui ménageait, comme à ellemême, le moyen de nier toute complicité dans le coup de main projeté, en cas d'insuccès. Miinnich en courrait seul les risques. Par surcroît de précaution, en congédiant le feld-maréchal, elle engagea Antoine-Ulric à demander une entrevue au Régent. Elle-même, tout en tremblant comme une feuille, lui prodi;;ua les marques de déférence, et, flatté, il se montra plus aimable qu'à l'ordinaire, voulut que le Prince l'accompagnât au manège, puis, rentrant pour diner, se sépara de lui dans les meilleurs termes. De sombres pensées le préoccupaient cependant. Il observa à plusieurs reprises que les rues n'avaient pas leur physionomie habituelle. Les passants, plus rares qu'à l'ordinaire, montraientdes figures inquiètes. Son aide de camp suggéra qu'on craignait en ville une révolution en faveur du prince de Brunswick. Il haussa les épaules. C'était fini avec ce jeune homme !

Mûnnich devait dîner chez lui ce jour-là avec toute sa famille et n'eut garde d'y manquer, faisant montre d'une parfaite liberté d'esprit et d'une humeur enjouée. Il revint encore souper avec Loewenwolde, parla d'abondance, raconta ses campagnes. Bûhren écoutait d'un air distrait et chagrin. Brusquement il demanda :

— Vous est-il arrivé, dans vos campagnes, de faire des opérations de nuit?

En dépit de son assurance, Miinnich ne put s'empêcher de tressaillir; mais aussitôt reprenant l'aplomb, il répondit de l'air le plus naturel :

— Je ne me souviens d'aucun cas particulier; mais j'ai toujours cherché à tirer parti des circonstances qui pouvaient faciliter les entreprises que j'avais en vue.

En quittant le Régent, il alla se coucher, ordonnant qu'on l'éveillât à deux heures du matin. Il prit alors le plus dévoué et le plus énergique de ses aides de camp, le colonel Manstein, et se rendit au Palais d'hiver, où, mise dans la confidence^ Juliette Mengden était aux aguets. Elle alla prévenir la Princesse qui couchait avec son mari.

— Qu'y a-t-il? demanda Antoine-Ulric.

— Rien; restez au lit.

Mûnnich voulait qu'elle l'accompagnât dans son expédition; mais elle refusa, consentant seulement à réunir les officiers et les hommes de garde et h leur annoncer l'événement. Elle embrassa le feld-maréchal en leur présence, en les engageant à l'assister. Tous se déclarèrent prêts à le suivre. H choisit trente grenadiers et trois lieutenants. La garde du Palais d'été comprenait trois cents hommes, qui avaient ordre de tirer s'ils voyaient approcher plus de deux personnes ; mais Mûnnich comptait bien prévenir toute collision. Il arrêta sa petite troupe à ({uelques centaines de pas et envoya un parlementaire. Celui-ci ramena sans bruit deux officiers, qui, en apercevant leur lieutenant-colonel, et en apprenant de quoi il s'agissait, assurèrent à leur tour que ni eux ni leurs hommes ne bougeraient. Mûnnich s'avança alors et ordonna à Manstein

CHUTE DIT HEOKNT 307

de pénétrer avec douze {grenadiers dans l'apparlement du Régent. Les factionnaires placés aux porles les laissèrent passer. On sait le reste.

Comme on emportait son mari, Benijjna lîiihren le suivit dans la rue, en chemise. Manstein ordonna à un soldat do la ramener au palais. Le grenadier prit dans ses bras la frêle et disgracieuse créature, la regarda, cracha, et rejeta le fardeau sur un tas de neige. Elle y serait morte de froid, sans un capitaine, qui, plus humain, s'occupa de la faire vêtir et reconduire dans son logis où la ruine venait d'entrer.

Revenant sur ses pas, la petite troupe commandée parMiiiinich enleva encore, chemin faisant, Gustave I5iihren, qui ht une résistance désespérée et Bestoujev, qui, bien que dévoué au Régent, crut être arrêté par son ordre. Au Palais d'hiver Antoine-Ulric s'était rendormi, et Anne Léopoldovna, folle de peur, avait cherché refuge auprès du fils de Miinnich, qui, en qualité de Chambellan, couchait dans l'antichambre du petit ivan. En ouvrant les yeux, il aperçut la princesse assise sur son lit et apprit ainsi ce qui se passait. On envoya prévenir Osterraann, qui accueillit le messager avec des gémissements et dit être à l'article de la mort. Il fallut lui amener des gens qui assurèrent avoir vu le Régent aux mains des Préohrajenisy. Il sauta alors au bas de son lit, et courut au Palais.

Au témoignage de Manstein, le Régent, qui sortait frc'nuem-

ment en compagnie d'un seul aide-de-camp, aurait pu tout

aussi facilement être arrêté en plein jour. « Mais le Maréchal,

« qui aimait à donner à toutes ses entreprises un certain

« éclat, avait choisi les voies les plus difficiles. " Il n'en était

pas moins le vainqueur dans cette bataille entre Allemands, où

aucun élément national n'avait notoirement figuré et aucun

intérêt national ne paraissait en cause. < Mimnich etBuhren se

« disputaient l'empire russe, comme si cent été une cruche

« de bière, î) a dit Herzen(I).

Au petit jour on mit l'ex-Régent dans un i^chlafirat/t-ii et on

(1) Préface à son édition des Mémoires de Catherine 11^ j). ix. Pourl«s dciails de l'cvéneiuenf, voy. outre les Mémoires de Manstein^ les relutioiis- de Marde-

l'expédia à la forteresse de Schliisselbouig. Eu même temps Anne Léopoldovna était proclamée Régente au milieu d'une allégresse de commande, à laquelle l'armée prit part plus sincèrement. Une disposition de Biiliren qui défendait aux soldats et aux sous-officiers d'entrer dans les cabarets étant rapportée par le nouveau gouvernement, les cabarets furent pleins. L'ex-Régent passa six mois dans la prison qu'on lui avait destinée, où sa famille vint le rejoindre et où son procès fut instruit. Au cours de 1 enquête, il avoua, après l'avoir niée longtemps, la part qu'on lui attribuait dans la préparation et la rédaction de l'acte par lequel Anne Ivanovna s'était portée à lui confier le pouvoir (1). D'après Mardefeld, on aurait aussi trouvé dans ses papiers la preuve que, du vivant de l'Impératrice, il intervenait déjà personnellement et fort arbitrairement dans les affaires d'État les plus importantes, ayant notamment, à l'insu des ministres, conclu avec la cour de Dresde une convention secrète, par laquelle il lui promettait douze mille hommes contre l'Autriche, le gouvernement saxon accordant en retour à Anne la garantie de ses dispositions pour la succession au trône (2). Parmi les coaccusés, Bismarck se distingua par un empressement cynique à accabler son bienfaiteur et à faire sa cour à Anne Léopoldovna en des lettres bassement éplorées. Pas chevaleresque cet ancêtre du chancelier de fer!

Reconnu coupable, entre autres crimes, d'avoir attenté à la vie de feu l'Impératrice en la faisant monter à cheval par de mauvais temps, (sic!) Bùhren fut condamné à mort le 8 avril 1741. Il devait être écartelé. Un manifeste du 14 avril suivant convertit cette peine en un exil perpétuel. Les considérants

fe/(/, 21 et 23 novembre, Aichiues Voronlsov, XXV, 87, 90 et celles de Finch, 8, 15 et 18 noveinljre, Sbornik, LXXXV, 366-385. Gonip. Kostomarov, Histoire >-uv.çe, II, 69 et suiv; SoLOvtov, Histoire de Russie, XXI, 26 et suiv; Halem, Lebensbeschreibung Miinniclis-, p. 155 et suiv; Kumyrov, Gustave Biihren, Dix-huitième siècle, 244.

(1) Procès-verLeaux publiés par Glitchebalski, Lectures de la Société pour l'étude de l'Histoire, 1862, I, 67 et suiv,

(2) 17 décembre, 1740. Archives secrètes de Berlin.

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