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CHAPITRE XIII

ANNE LEOPOLDOVNA.

I. l'iiysiononiie morale de la nouvelle PiPjjente. — Incapacité politique. — Vie intime. — Juliette Mengden. — Propos malveillants au sujet de cette liaison.

— Le comte Lynar. — Renouveau d'un roman déjà ancien. Portrait du comte par Catherine II. — Nouveau ménage à trois. — Correspondance cryptographique. — Intervention infructueuse d'Antoine-Uiric. — Nouveau Favori en perspective. — II. Réorganisation des hauts pouvoirs après la chute de Biihren. — Miinnich premier ministre. — Prétentions à la dict.Tture — Opposition d'Ostermann. — Maladie funeste du feld-maréchal. — Le coup delà démission. — La Chute. — III. Caractère et portée de cette nouvelle révolution. — Le gouvernement personnel d'Anne Léopoldovna. — Résultats dans la politique intérieure. — Incohérence. — Corruption des hauts fonctionnaires. — Conséquences plus graves dans la politique extérieure. — Alliances contradictoires.

— Entre la Prusse et l'Autriche. — Nécessité de prendre parti. — Tendances autrichiennes d'Anne Léopoldovna. — Optimisme de Mardefeld. — Tout le monde est à acheter. — Menaces de rupture avec la Suède. — Vain appel à Frédéric II. — La guerre est déclarée. — Premiers succès des armes russes. Perspectives alarmantes d'avenir. — L'alliance anglaise et ses déceptions. — Attitude équivoque du Danemark. — Danger d'un conflit avec la Turquie et avec la Perse. — Le vrai péril.

Il ne pouvait y avoir de doute pour personne sur le sens de la nouvelle révolution qui venait de s'accomplir. Elle substituait un aventurier allemand à un autre aventurier allemand, MunniclîàBuhren. Avec ce qu'on connaissaitde son intelligence et de son caractère, Anne Léopoldovna ne paraissait aucunement propre à exercer en fait le pouvoir qui venait de lui être déféré. Parmi les contemporains ayant approché cette princesse, le fils du feld-maréchal est à peu près le seul qui lui ait attribué des qualités sérieuses d'esprit et de cœur, voire une

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grande application aux affaires. Tous les autres (I) la montrent également l)ornée au moral et indolente au physique, passant ses journées sur un lit de repos à rêver ou à lire des romans. Son imagination seule fut de bonne heure très développée par ces lectures. Très dévote cependant, la nouvelle R(''j;ente mettait des irones dans tous les coins de son appartement, veillant à ce que les lampes fussent toujours allumées devant les saintes images et plus tard, en exil, elle devait faire sa principale occupation des exercices pieux en compagnie de deux chanteurs et d'un lecteur de psaumes (2). Comme toutes les princesses luthériennes converties au pravoslavié, elle témoi^niait d'une grande ferveur et d'une viligance sévère au sujet de l'éducation religieuse de ses enfants, bien que son mari continuât à fréquenter le temple.

N'aimant pas à paraître en public, elle réduisit aussitôt la représentation de cour au strict nécessaire, négligea la plupart du temps de figurer aux réceptions et congédia une grande partie du personnel si nombreux dont sa tante s'était entourée. L'intérieur du Palais tomba en quelques semaines au silence et au vide. La Régente y fut presque invisible, s'abstenant généralement de faire toilette et prenant ses repas en tète à tête avec Juliette Mengden. On en jasa, d'autant cjue la Favorite en arrivait, assura-t-on, à interdire à Anloine-Llric luimême l'accès de l'appartement et du lit conjugal (3). Mardefeld a pris son soin toutefois de démcntii-, sur ce point, les propos qui circulaient jusque parmi ses collègues du corps diplomatique :

« Personne ne pouvant comprendre la source du penchant « surnaturel de la grande duchesse pour Juliette, je ne suis « pas surpris de ce que le public accuse cette fille d'être du « goût de la fameuse Sapho; mais je ne puis pardonner au

(1) Mansiein, Mémoires. V24; MiiNMCii IILS, Méinoiie.:, 1S17, |i. 212 <t siiiv ; FiscH, Correspondance de I7V1, SiionMK, LXXXV; MiiNMcn rniiK, Ebauche pour donner une idée de la forme du gouv. en Ihfisie, 177Î-, p. 139-1V2; Lady Rondeau^i Lettres 14 et 23,

(2) Kaiinovitcu, Récits, p. 265; Vie intérieure de l'Empire russe, I, 7fi.

(3) La Ceiétaudik, 2 sc|)tcnibie 1741 Aff. Étr.

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« marquis de Botta, que la Régente a comblé de grâces et de a l)ienfaits, d'attribuer l'inclination de cette Princesse pour « Juliette à ce que cette dernière est une tribade, douée de « toutes les qualités pour l'être... Calomnie noire, s'il en fut a jamais ; car feue l'Impératrice, sur de semblables imputations, « fit subir un examen rigoureux à cette demoiselle et la visiter » avec la dernière exactitude, et le rapport de la commisii sion lui fut favorable , selon lequel elle est fille dans toutes u les formes, sans aucune apparence d'hommesse [sic) (1). » Les soupçons étaient donc anciens déjà. On peut admettre pourtant qu'ils fussent calomnieux et que la commission dont parle lagent de Frédéric ait consciencieusement fait son devoir. Bientôt en effet la vie intime, où se renfermait Anne Léopoldovna devait fournir à la malignité publique un nouvel aliment en même temps que la victoire remportée par Miinnicli sur son ancien rival paraissait compromise par lentrée en scène d'un nouveau compétiteur. En 1735 déjà, pendant qu'on lui cherchait un mari, la Princesse, âgée alors de dix-septans, avait eu une inclination romanesque pour le ministre de Saxe, comte Lynar. Sa gouvernante, Mlle Aderkass, une Prussienne proche parente de Mardefeld, favorisa cette intrigue (2). L'Impératrice en ayant été avertie, renvoya l'institutrice coupable en Allemagne, fit rappeler le diplomate trop entreprenant, et réussit, en apparence, à ramener sa nièce à des sentiments plus dignes de son rang. A peine cependant celle-ci se trouva-t-elle en possession d'un pouvoir et d'une liberté également illimités, que Lynar reparut à Pétersbourg. Issu d'une famille italienne établie en Allemagne depuis le seizième siècle, il approchait maintenant de la quarantaine, et se trouvait veuf d'une femme, à laquelle il avait dû sa carrière diplomatique. Elle était une Flemming. Mais, bel homme, bien fait, très soigneux de sa personne, il donnait l'illusion de la jeunesse.

(1) Au Roi, 19 décembre, 1741. Archives secrètes de Berlin. Le marquis de Boita était à ce moment ambassadeur d'Autriche.

(2) Lady Rondeau, Lettre xxxiii ; JSote de Choubinski sur cette lettre dans l'édition russe, p. 208 ; Dépèches de Rondeau; Sbornik LXXVI, 413; LXXX, 88, 105.

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Catherine 11, (jui le vit neuT ans plus tard, a fait de lui ce portrait demi-plaisant :

« C'était un liomnie (jui joijjnait, à ce (ju On disait, a beau- « coup de connaissances autant de capacité. Son extérieur « était celui du fat le plus complet. Il était grand et bien (ait, « blond tirant sur le roux, le teint blanc comme une femme. a On disait qu'il avait un si grand soin de sa peau, (piil ne « dormait jamais autrement qu'après avoir recouvert son vi- « sage et ses mains avec de la pommade et qu il mettait des « gants et un masque de nuit. Il se vantait d'avoir dix-huit « enfants et que les nourrices de ces enfants il les avait tou- « jours mises en état de le devenir. Le comte Lynar, si blanc, « portait l'ordre blanc de Danemark et n'avait d'autres habits « que de couleurs extrêmement claires, comme par exemple n bleu céleste, abricot, lilas, couleur de chair I). -

Le rôle que ce créateur de nourrices était appelé à jouer maintenant sur les bords de la Neva se dessina en avril I " i I , Mardefeld donnant à son sujet les renseignements que voici :

« Le comte Lynar, qui eut l'autre jour une pâmoison arti- « ficielle en jouant aux cartes avec la Régente, gagne de plus « en plus du terrain, en sorte que le peuple en raisonne déjà. « Il est vrai qu'il n'y a eu encore rien de réel et qu ils ne se « sont jamais vus seuls. A ce qui semble, la Favorite et le parti « de feld-maréchal favorisent cette intrigue. »

Et quelques semaines après :

Il Le comte Lynar ne néglige aucune occasion de faire « apercevoir à la grande-duchesse qu il est éperdumcntamou- « reux d'elle. Elle le souffre, sans témoigner que ce sentiment « lui déplaise... lia loué une maison tout près du jardin impé- « rial, et, depuis ce teuqjs, la grande-duchesse Régente s y va « promener souvent, contre son ordinaire (2 . "

Je ne saurais dire si, dans le courant de l'été, lesrelationsainsi renouées entre la princesse et son ancien séducteur sont parve-

(1) Mémoires, p. 136.

(2) 14 avril, 9 mai, 24 juin 1741. Archives secrètes -Je Berlin. Ces dépèches adressées à l'odewils auraient dû être biùlécs selon le vceu de leur auteur.

nues au degré d intimité et d'impudeur que lleizen a signalé : » La Régente Anne de Brunswick couchait en été avec son

u amant sur un balcon éclairé du Palais... (1). "

Mais elles parurent tout au moins, aux yeux du public, destinées manifestement à renouveler dans l'enceinte du Palais ce ménage à trois, dont Anne Ivanovna avait donné l'exemple, en attendant qu'elles restaurassent, au profit du nouveau venu, la situation privilégiée de Bûhren. Sur les conseils de Botta, en effet, tout en poursuivant ses entreprises amoureuses auprès de la Régente, Lynar demanda, en juin, la main de Juliette Mengden, et sa faveur s'en montra aussitôt accrue. Il eut le cordon de Saint-André, et, Anne Léopoldovna ayant accouché en juillet, voulut, à la grande indignation d'Antoine-Ulric, se lever le dixième jour pour remettre au fiancé de sa favorite les insignes de l'ordre. En même temps Mardefeld, qui avait fixé aux relevailles de la Princesse l'époque du triomphe définitif qu'il jugeait assuré au u nouveau Paris )' , estima que son calcul était vérifié.

En septembre, Lynar partit pour mettre ordre à ses affaires en Allemagne, où il se proposaitde ne plus revenir. Les termes dans lesquels il se trouvait avec la Régente étaient tels, qu'on l'entendait lui disant : « Vous avez fait une sottise! {"2) « On devait faire maison nette pour son retour, en écartant de toute ingérence dans les affaires Antoine-Ulric lui-même. Les Russes lui adressaient déjà des révérences aussi profondes que celles dont le duc de Courlande recevait autrefois l'hommage et le nouveau Favori prenait de son côté exemple sur l'ancien, en imitant exactement ses a airs de hauteur " et en provoquant de la part des dames mêmes des témoignages identiques de

« soumission (3) ».

Il emporta un grand nombre de pierres précieuses qu'il devait faire monter à Dresde et des sommes considérables, dont la destination resta mystérieuse, Mardefeld en arrivant à

(1) Du développement des idées révolutionna>res en Russie, 1853, p. 39.

(2) Mardefeld au Roi, 7 novembre 1741. Archives secrètes de Berlin. Ci) Mardefeld a Podeivils, iQ seplcmhre [l^i. Ibid.

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