‹ L'Héritage de Pierre Le GrandChapitre 50 sur 66 · I.VN AT · texte numérisé non relu

I.VN AT

soupçonner, non snns raison, comme on le verra, qu'Anne Léopoldovna songeait à se faire proclamer Impératrice et que la dépense ('tait pour servir à son couronnement (1). En route et après son arrivée à Dresde, le vovageur reçut de la Ré{jente de nombreuses lettres, dont quelques-unes nous sont parvenues. L'amoureuse Princesse y a fait emploi d'un système de cryptographie fort ingénieux et très propre aussi à expliquer le rôle qu'elle attribuait à la future comtesse Lynar dans l'organisation de leur commune existence. La correspondance était rédigée en clair par un secrétaire, Anne Léopoldovna y ajoutant de sa main, au-dessus des lignes, des annotations et des parenthèses cbiffrées, que je vais reproduire en italiques :

" Je vous félicite de voire arrivée à Leipzig, mais je ne « serai pas satisfaite avant que je vous sache en chemin pour « retourner ici. . . Pour ce qui est de Juliette, comment pouxez- « vous douter un moment de son [mon) amour et de sa [fna] <i tendresse, après toutes les marques qu'elle [je] vous en ai « données. Si vous 1' (m) aimez, ne lui faites plus de pareils « reproches, pour peu que sa(m«) santé vous soit chère. . . Nous « aurons mascarade le 19 et le 20 de ce mois; mais je ne u crois pas que je pourrai [snns vous, mon cher cœur)^ prendre « beaucoup de part à ce divertissement, car je j)révois déjà « que ma chère Juliette, qui a son cœur et son àme ailleurs, « ne s'y divertira guère. La chanson dit fort bien : « Je ne vois " rien qui vous ressemble et cependant de vous tout me fait « souvenir. » Mandez-moi le temps de votre retour et soyez « persuadé que je suis votre très affectionnée. [Je vous em- « brasse et demeure toute à vous). Anne [2'}. »

Mais que pensait Antoine-Tlric de tous ces arrangements? Au témoignage de Mardefeld, il en montrait quelque humeur, mais trouva des consolations dans les joies nouvelles d'une indépendance et d'une participation au pouvoir qui lui (-taient d'ailleurs mesurées avec parcimonie. Des altercations se pro-

(1) Le même au Roi, 3 décembre 17'fl. JInd. Ciiiii|t. I-\ Ciiktaiidie, 1 (12) septemhre 1741. Alf. Élr.

(2) 13 octol)ie 1741 I'iil)li.- piir Soi.oviov, Histoirede Eusuc, XXI, 361.

duisaient fréquemment à cet égard entre les époux. En octobre 1741, Mardefeld eut à en signaler une particulièrement vive, la nomination de quelques sénateurs faite à son insu s'étant montrée, aux yeux du prince, plus offensante encore que la promotion publique du comte Lynar. Mais il ne sortait pas plus victorieusement de ces rencontres que de celles qu'il avait eues autrefois avec Biihren :

u Comme cet entretien s'était fait à l'improviste et que le duc n'avait pas eu le temps de consulter auparavant son mentor, le comte Ostermann, la grande-duchesse a eu le dessus. Le duc a plié. Du depuis, on le voit souple comme un gant... Son bonheur a été jusqu'ici que, par sa paresse, elle l'a chargé du fardeau des affaires pour pouvoir vaquer avec plus de loisir à ses divertissements, ce qui la rendu en quelque façon nécessaire. C'est à voir si elle en usera de même lorsqu'elle aura un Favori déclaré. Au fond elle ne l'aime pas; aussi n'a-t-ileu la permission de coucher avec elle qu'après le départ du Narcisse (Lynar) (1) » .

Pour l'honneur d'Antoine-Ulric il convient d'ajouter que la querelle conjugale ainsi décrite peut bien avoir eu pour motif principal la désignation au poste de procureur-général du Sénat d'un certain Brilkine, personnage obscur, qui s'était fait remarquer en 1735 par un rôle équivoque, en favorisant l'intrigue dont Lynar avait été le héros et en remportant aussi auprès d'Anne Léopoldovna, assurait-on. des succès personnels que sa peu gracieuse apparence n'expliquait pas (!2).

Pour tenir tête à son épouse, Antoine-Ulric en appelait à Ostermann. Mais, en attendant que Lynar lui disputât la part de pouvoir recueillie dans l'héritage de Biihren, le véritable arbitre de la situation n'était-ce donc pas Miinnich? Il l'avait été sans conteste au lendemain de son coup de main nocturne. Mais, sans que le futur époux de Juliette y fut pour rien, il éprouvait déjà, à son tour, l'instabilité des fortunes fondées sur les révolutions de palais.

(1) Mardefeld, 17 octobre 1741. Archives secrètes de Berlin.

(2) La GhÉtardie, 22 septembre (3 octobre) 1741 . Aff. Étr.

MiJNNICII :uî)

Le manifeste publié au lendemain de ranestation de iiuhreii avait attribué à l'organisateur du coup d'Etat victorieux le titre de premier ministre et le second rang après le père de l'Empereur. Vue somme de cent mille roubles lui était accordée en même temps, car on le savait avide d'argent, puis une autre encore de soixante-dix mille roubles pour sa maison du Vassili- Ostrov — l'école de marine actuelle — qu il achevait de construire, en ayant soin que les sculpteurs y multij)liassent les trophées héroïques et les figures de Turcs enchaînés (1). iNIais on avait eu à faire aussi la part des ambitions rivales. Ne pouvant tout prendre, le feld-maréchal s'arrangea du moins pour qu'elles ne le gênassent point. Sur ses indications, le poste de grand-chancelier, vacant depuis la mort du vieux Gabriel Golovkine en 1734, fut adjugé au prince Tcherkaski, et, pour que la nomination ne prit pas aux yeux d'Ostermann l'apparence d'une disgrâce, on prit prétexte de ce que celui-ci s'était accidentellement occuj)é de la flotte, personne n'en prenant souci parmi les autres hauts fonctionnaires, pour le bombarder grand-amiral. Tcherkaski était une nullité et on lui en accola une autre, en désignant Michel Golo\'kine pour la place de vice-chancelier. De cette façon, la direction des afhaires extérieures demeurerait vacante en réalité, et Miinnich comptait bien s'en emparer.

Il ne faisait pas preuve de sagacité en imaginant que le nouveau grand-amiral s'accommoderait de cette combinaison. Les affaires extérieures étaient un domaine où 1' « oracle " avait pris racine depuis longtemps. Nouvelle source de conflit, où l'ancien vice-chancelier allait trouver un allié précieux dans la personne d'Antoine-Ulric. De celui-ci, Miinnicli avait fait aussi

(1) BotiUANOV, Promenade à Suint- Pi-lfrsbourrj^ 18)<S, p. 17.1.

320 L'HÉllITAGE DE PIERRE I,E GRAND

un mécontent, en s'avisant de lui décerner le titre de généralissime, porté un instant, on s'en souvient, par Menchikov, mais en joignant à ce témoignage de déférence des considérants que le prince ne put s'empêcher de trouver injurieux. L'oukase disait en effet que, méritant lui-même ce titre par ses services, le fed-maréchal y avait renoncé par égard pour son Altesse. Bien plus, Antoine-Ulric eut à s'apercevoir qu'il en allait du département de la guerre comme de celui des relations extérieures et qu'ici comme là-bas, Mûnnich n'entendait laisser au chef nominal que Tapparence du pouvoir.

D'autres susceptibilités froissées et d'autres hostilités se joiornirent à celle-ci. Lœwenwolde, étroitement lié avec Ostermann, et Michel Golovkine peu satisfait d'être traité en sousordre firent cause commune avec le grand-amiral. Contre tant d'ennemis, le feld-maréchal n'avait que le plus fragile des appuis : la reconnaissance d'une femme, dont il s'était trouvé tantôt à même de mesurer le caractère. Et précisément Ostermann se mit à faire le siège de cette forteresse si mal défendue. Rompant avec ses habitudes casanières, il se montra soudain assidu au Palais. Tous les jours il se ménageait des entretiens avec Anne Léopoldovna, lui insinuant que soit au dehors, soit au dedans, ses intérêts comme ceux du pays, couraient un gros risque entre les mains de l'homme présomptueux qui, seul désormais, en avait la charge. A ses brillantes qualités militaires, le vainqueur de Stavoutchany ne joignait pas celles d'un bon administrateur. La guerre de Turquie, comme celle de Pologne, en laissaient des preuves trop éloquentes. L'argumentation était aisée sur ce point, et Mardefeld lui-même, bien qu'il eut les meilleures raisons pour se louer du nouvel ordre de choses, ne laissait pas de partager le sentiment des pires ennemis du feld-maréchal dans l'appréciation de ses talents.

« 11 est d'une belle figure, écrivait-il, à ce moment, très laborieux et éloquent; avec cela il a des grands talents pour le métier de la guerre, mais de celui qu'il vient d'embrasser, il n'a pas la moindre idée, et, en général, il a l'esprit plutôt

i»is(; I! Aci: i>u l'iîiiM I i;i'. mimsii'. r. .ii[

superHciel que profond. Son avarice, (jiii est propreuieiit splendida aixniila, fera qu'il pèsera son amitié et sa honne intention j)oiir les puissances étrangères selon le poids cl 1 aloi des espèces. Comme il est parfailement i.'jnorant, il consulte son frère, qui, nonobstant son érudition pédanlescpie, n'a i)as ombre de ju{>ement (I) » .

Pour son niallieur, en marchant sur les traces de Menchikov, le nouveau premier ministre tomba malade comme lui, en décembre, et on en profita de même. En janvier, un oukase, élaboré en son absence, ordonna une répartition des affaires entre les ministres, qui ne laissait au feld-marécbal <|ue le militaire et restituait les affaires extérieures à Ostermann. 11 se soumit d'abord, mais éprouva (pie ce peu de pouvoir dont on voulait qu il se contentât désormais lui échappait encore. Quand il se présentait chez la Régente, elle était invariablement hors d'état de le recevoir et le renvoyait au généralissime, auquel il avait à adresser des rapports dans la forme usuelle entre chef et subordonné. En mars, il tenta le coup suprême de la démission, et put se flatter un instant d'avoir réussi. Effarée à l'idée de se voir abandonnée par l'homme qui 1 avait aidée à terrasser Biihren, Anne Léopoldovna se récria : elle ne pouvait se passer de ses services! Mais aussitôt Ostermann la rassura ; Tex-régent était à Pélym ! Et la démission fut acceptée, accordée, selon les termes de loukase, à la demande du feld-maréchal que motivaient son âge et ses infirmités. Aux cnvovés de France et d'Autriche, la llégente expliqua que le ministre démissionnaire, trop porté à (axoriser la Prusse, avait voulu la contrarier dans sa résolution bien arrêtée de venir en aide à la cour de Vienne (2).

Antoine-l'hic, triomphant, voulut (jue l'oukase fut public au son du taml)our; mais le leld-maréclial en témoignant uiu" grande colère, il y eut une vive alerte au Palais. On s'y rappela la nuit (lu 8 novendjre, et, en même temps que, par

(1) A.II Iloi, 17 (l(''ceml)ic- 1740. Anhives .secrètes clt- lieiiin.

(2) La GiiKTARDiiv, 21 mar.s 17 VI, Atï. Etr. Ci>iii[). ^olomo', , Histoire Je liui.ùc,

XXI, :i8.

322 L'HERITAGE DE PIEUl'.E LE Gl'.AND

ordre de la Régente, trois sénateurs allaient porter au soldat irrité d'assez humiliantes excuses, une armée d'espions s'attachait à ses pas; la Régente et le généralissime changeaient de chambre à coucher tous les jours. Ils furent plus rassurés quand, la maison du Vassili-Ostrov se trouvant prête, son propriétaire put s'y établir, quittant la demeure qu'il occupait dans le voisinage du Palais impérial, et mettant la Neva entre lui et ceux auxquels il donnait maintenant de si fâcheuses angoisses. On hâta son installation, et, sans Juliette Mengden qui protégeait son compatriote, on aurait songé vraisemblablement à l'éloigner davantage.

G était encore une révolution, la troisième depuis moins d'un an ; et sa portée semblait, cette fois, dépasser les limites d'une crise domestique. Engagée ici entre deux nouveaux compétiteurs allemands, la querelle dont elle constituait le dénouement, se rattachait à cette autre, qui, au centre de l'Europe, mettait aux prises à la même heure, deux Allemagnes, celle de Marie-Thérèse et celle de Frédéric IL

Gagné à la Prusse par des arguments sonores, Mûnnich s'était empressé, en effet, pendant le court moment de sa toute-puissance, de mettre la dernière main au traité ébauché par Biihren. Il avait même voulu, sans aucune insistance de la part de Mardefeld sur ce point et même un peu contre son gré, que la Russie y figurât avec un secours de douze mille hommes promis à Frédéric. Le roi ne s'en souciait point. Il ne voulait pas avoir de cosaques à commander! Mûnnich, lui, croyait 1 honneur de la Russie engagé à ce que les ennemis communs fussent combattus par les forces communes. Mais quels seraient ces ennemis? Biihren ne prévoyait pas cette conséquence de la mort de Charles VI, qui devait, à bref délai, devenir une surprise pour toute l'Europe : l'irruption d une armée prussienne en Silésie. Et Miinnlch n'y avait pas songé davantage. Ostermann seul s'était préoccupé, dans ses entretiens avec Anne Léopoldovna, d'une éventualité qu'on voyait maintenant réalisée. La Russie avait deux alliés, auxquels elle devait prêter également main-forte, et qui se trouvaient en

INCOIIEUK^C.K liU N OU VF. AI lîKCIMI-: :j2:i

^'lierre! Il lui fallait choisir et la chute de Miiunich ainsi (|ue h* crédit restauré d'Osterinann, l'ouvrier principal de ralliance autrichienne, laissaient deviner de <|uelcoté se porteraient ses préférences.

Mardefeld pourtant ne s'en montra pas très ému, et la suite des événements lut pour donner raison à son optimisme.

Vainqueur de Biihren, Miinnicli avait été battu par Ostermann. Ni l'un ni l'autre ne possédait létofte d un dictateur, également incapables l'un et l'autre d'une prise suffisamment énergique sur le pouvoir, alors même que ce pouvoir vacillait aux mains débiles d'une femme sans intelligence et sans volonté. Dans la crise qui venait de se produire, comme dans celles qui l'avalent précédée, Anne J^éopoldovna s'était montrée très inhabile elle-même à assumer les charges du gouvernement; mais elle voulait gouverner cependant, ou du moins s'en donner l'apparence ; son entourage intime, Juliette Mengdcn en tête, prétendait l y aider aussi, ne fût-ce que pour se crt-er des droits à la libéralité des ministres étrangers; et il y avait dans cet état de choses des motifs suffisants de sécurité pour Mardefeld et pour son maître, comme aussi des menaces sérieuses pour l'avenir de la Russie.

Au dedans, le régime se traduisait j)ar une incohérence, dont 1 épisode suivant donnera l'idée. A peine Ostermann avait-il réussi à écarter son rival, que la chambre à coucheide Juliette Mengden devenait le point de départ d'une accusation des plus graves formulée contre lui-même, lin conseiller d bUat,Temiriazev, y pénétrait, on ne sait comment, et appelait l'attention de la Favorite sur ce liilt que dans le manifeste rédigé par F « oracle » [)our l'avènement de la Régente, il Il était pas question de ses filles comme héritières éventuelles

324 L'IlEr.lTAGK DE IMEI'.ltE LE G i! A M)

de la couronne. Grave omission! Indice probable d'intentions coupables. Pendant que la future comtesse Lynar en discutait avec le dénonciateur, Anne Leopoldovna entra à l'improviste, et aussitôt elle chargea Temiriazev de rédiger en secret deux manifestes, disant l'un qu'à défaut de frères, la succession de l'Empereur régnant serait dévolue à ses sœurs, l'autre qu'elle appartiendrait à sa mère dans le même cas. Le malheureux conseiller d'Etat pensa en devenir fou, mais n'en dut pas moins travailler à la composition des deux documents contradictoires, entre lesquels Anne Leopoldovna fut empêchée de faire choix par l'événement qui mit lin à sa Régence (! ).

Quand elle n intervenait pas dans les questions de haute politique ou dans les problèmes secondaires de l'administration par des décisions de la même force, elle y laissait complaisaniment les fonctionnaires de tous grades à leurs propres inspirations, au sujet desquelles Mardeleld donnait à son maître les indications que voici :

« Le gouveinement d à présent est le plus doux que cette " monarchie ait eu. Les Russes en abusent. Ils volent et pil- " lent par tous les cotés, et ne laissent pourtant pas d être 'i mécontents au possible, tant parce que la Régente ne leur " parle presque point (pi'à cause que le duc de Bninswick suit « aveuglément les avis d'un nommé Gramatine , qui a la « direction de sa chancellerie,... et qui est plus intéressé que 'i le détestable Foenin, autrefois secrétaire de Miinnich (:2). » Au dedans de ses foyers, la Russie de Pierre le Grand avait les moyens de supporter pendant quelque temps ce régime, en faisant crédit à l'avenir. Anne et ses collaborateurs se passaient de tout programme de politique intérieure, en se donnant néanmoins 1 air de suivre celui de Pierre le Grand. Ilfaisaient mine de [)rendre en considération 1 état toujours précaire de l'industrie nationale et nommaient une commission pour en étudier les causes. Ils s'occupaient d envoyer à l'étranger des jeunes gens appelés à en rapporter un surcroit

(1) Soi.oviov, lli'itoiie (la Jlu.ixie, XXI, 56.

(2) 27 juin 1741. Archives secix-les de Berlin.

KNTr.i-: I.' \ r iiiicii i; i/r i. \ i'i;issi-: 32.")

(rt'lémeiits c'ivilisnlcurs. M;us \c> caiididiilv iikiii(|ii;m('iiI . An couiN (le ce rèjjni' on n en pul hoiiNcr (|ii(' lr<)i>, tloiil (ltMi\ Allemands il).

An dehors, rEnrope, avec laqnelle ils jn-étnidaiciil vivre -nrnii pied (Féfjalité, se nionlrait plus e\i;;eaM(e. A roceasioii dn traite, si;;né le Mî (27) décembre 17 40 avec la Prusse, Minniieh avait eu une ba^'jue de six mille écus pour sa femme, quinze mille écus pour son fils et une terre en lirandehour}', en même lemps qu'on envoyait de Ucriin à Juliette Menf'den le portrait de la Reine entouré de diamants. En remerciant le leld-maréchal par une lettre autojjraphe, Frédéric l'avait traite; de « grand homme " , de i héros » et « d'ami intime » ; (2) il n entendait pas s'être mis en frais pour rien. L'article relatif à la succession de Gourlande avait été modifié, après la chute de Bjihren, dans le sens d'une convention laissant en suspens cette question; (;i) mais le surplus demeurait en Tétat. A quoi se résoudrait Anne Léopoldovna? vSes inclinations personnelles étaient [)our lAutriche, surtout depuis que Lvnar se trouvait jen mesure de les inspirer. Aussi la chute de Miinnich fut elle saluée à A ienne comme une victoire, en même temps qu elle frayait le chemin à l>elle-lsle, qui, à ce moment précis, traversait rAllemajjne en ini équipa^je magnifique, ])onr offrir à Frédéric le concours de la France (ij. On sait pourtant que 1 audacieux adversaire de Marie-Thérèse se fit prier assez longtemps pour accepter cette alliance. C'est que, de St-Fétersbourg, Mardefeld continuait à lui envover des nouvelles très rassurantes. Ostermann avait repris nominalement la direction des affaires extérieures, mais Anne Léopoldovna, qui entendait s en mêler aussi, écoutait tout autant Michel Goloxkine. un homme à gagner avec; cinquante mille roubles, ou Juliette Mengden, une personne dont on ferait ce qu'on voudrait movennani moitié autant. [>e ';rand-amiral lui-même n'élail

(1) SOLOVIUV, l„r. rll. \\l. .")().

(2) l'ol. Correspondent, I, l;jô, IS().

(3) Maiitens. Recuvil (les tntitér, V. :>17.

(V) Le duc «le nro;;Iic, i'yédérir 11 it .yfai ir- l'Iirrt'^t^ I. 27 V.

;)2() L'HKlilTAGE DE IMEI'.I'.E LE GlîArs'D

pas d'ailleurs si Autrichien qu'on ne pût espérer d en tirer parti, en employant les moyens convenables. Rien àfaireavec de l'argent, mais un portrait du Roi et quelques gracieusetés pour les parents qu'il avait en Westphalie, feraient assurément merveille, d'autant qu'il ne s'était montré par le passé si zélé partisan de la cour de Vienne que pour attirer le duc de Brûns- Avick dans son camp et faire échec à Miinnich (1). A la fin de l'année, l'agent de Frédéric s'attribua partie à peu près gagnée. Les écus mis à sa disposition avaient si bien travaillé, avec l'aide de Juliette Mengden et de ses autres collaborateurs, dont Frédéric connaissait maintenant au juste le prix coûtant, Anne Léopoldovna s'était si bien employée à end^rouiller l'éche veau de ses relations extérieures, que le gouvernement de la Régence ne se trouvait plus maître de suivre ses inclinations ou de se guider siu' les convenances de la Russie. Il pourrait bien ne pas envoyer au secours du vainqueur de Molwitz les douze mille hommes dont celui-ci faisait si peu de cas ; mais il ne les mettrait pas davantage à la disposition de Marie-Thérèse, menacé qu'il était d'en avoir besoin pour sa propre défense. De Stockholm, Bestoujev annonçait depuis longtemps des armements, pour lesquels il crovait que la France et peut-être même la Prusse fournissaient de^ ressources (2). Mais, avec son optimisme habituel, il les jugeait trop insignifiants pour constituer un motif d'inquiétude sérieux, il ne voyait pas non plus les Suédois très pressés d'entrer en campagne, tout en se méprenant sur la raison de cette attitude. En réalité, elle tenait à l'attente ou l'on se trouvait à Stockholm d'une nouvelle révolution intérieurequel on croyait prochaine en Russie et que l'on estimait devoir être propice, cette fois, à l'exécution des desseins médités depuis vingt ans. Les nouvelles les plus flatteuses et les moins vraisemblables d'ailleurs circulaient à cet éjjard et rencontraient créance. On annonçait une démonstration militaire de Lacy en faveur d'Elisabeth ! On signalait l'arrivée à Stockholm de Maurice de Saxe, qui, déjà

(1) 14 avril et 31 octobre 1741. Arrinves secrètes de Berlin.

(2) Voy. ses dépoches chez Solo^iov, Histoire de Russie, XXI, 80-5.

Il rPTriî r, vvi.r. i, \ srKDv; 327

liiUK'é à la Tsareviia, allait ic\endifjiier se> droits à la léto d une armée moitié russe moitié suédoise! L attente se prolongeant et les esprits s'échaulfant graduellement sous l'action des influences et des excitations extérieures, Bcstoujcv dut reconnaître en juin 1741 qu'il s était tiompc', et (|u une rupture devenait imminente.

Prévenu par son agent, Anne Léopoldovna ne sut (pie faire appel à celui de ses deux alliés sur lequel elle pouvait le moins compter, puisqu'elle lui avait donné des raisons de suj)poser qu'il n'avait pas à compter sur elle. Elle fit entendre des remontrances à Berlin, mettant en cause les subsides que la Prusse était soupçonnée de fournir à la Suède, voire ceux-là même que la France lui prodiguait certainement. Etant sur le point de s entendre avec cette dernière puissance, Frédéric ne devait-il pas s'employer à empêcher qu'elle en usât ainsi contre son autre alliée ? Comme de raison, le roi plaida l'innocence la plus complète. On lui faisait injure avec d' « infâmes calomnies». Il voulait que '. le thaler donné à la Suède brûlât son âme » , et il était presque disposé à se porter garant d'une égale neutralité observée par la cour de Versailles (1 ). jXous savons aujourd hui ce qu'il fallait en penser. L'ouverture des hostilités entre la Suède et la Russie était une des conditions mises par Frédéric à l'alliance qu'il contractait avec la France. En juin 1741, il déclara catégoriquement à A'alori qu'il ne remplirait pas ses engagements si les Suédois n'entraient pas immédiatement en. campagne (2), et, la menace faisant son effet, le 28 juillet suivant, la guerre fut déclarée. La violation parla Russie de l'article 7 du traité de Nystadt, portant la promesse de sa part de ne pas intervenir dans les affaires intérieures de sa voisine, servait de prétexte à la rupture, concurremment avec le meurtre de Saint-Clair et d'autres motifs de moindre importance.

Bien que prise entièrement au dépourvu, la Russie supporta d'abord victorieusement le choc, grâce à la faiblesse et à l im-

(i) Bkkckel, 7tii7iistre lie liussie à IJeiliii, lo sc|iternl)rf 17 VI . \ oy. Martess, Jifcueil (les traités, v. 335.

1^2) Pol. Correspondeuz, I, 265, noie.

328 L'HEIUTAGE DE PIEHIIE LK Oli\>Jl»

péritic lie ses adversaires. Loin de favoriser leur entreprise comme ils s'y attendaient follement, Lacy secondé par Keith battit en vue de \Yilmanstradt le général Wrangel et le lit prisonnier. Mais aussitôt après, revenant à Pétersbourp, les deux généraux russes se déclarèrent incapables de faire face à une campagne d'biver que le commandant en chef des forces suédoises, Loewenhaupt, faisait mine de vouloir tenter. Comme en Crimée, le défaut d'approvisionnements constituait un obstacle permanent à des opérations militaires de quelque durée. Les dispositions de Pierre le Grand pour la création de magasins demeinaient lettre morte. Il n'y avait même pas de commissaire d approvisionnements (1).

Anne Léopoldovna s'adressa encore à Berlin; naïvement, elle invoqua les stipulations du récent traité par lequel on s'était promis de se secourir mutuellement et fournit une nouvelle occasion à Frédéric de se moquer de son agent. La grande Russie était bien de taille à se mesurer avec la petite Suède, affirmait le roi. Le ministre russe, Rrackel, parlant de faire la paix avec l'Autriche et de se retourner contre la France pour laquelle on ne supposait pas à Pétersbourg que la Prusse eut des svmpathies sincères : " Oui, oui, dit Frédéric, je suis allié « de la France malgré moi, mais je ne puis la lâcher en ce mo- » ment, sans exposer mes terres de Clèves etde Westphalie (2). "

Éconduits de ce côté, La Régente et ses conseillers ne ])ouvaient songer à se prévaloir de leur liaison avec l'Avitriche. Marie-Thérèse avait assez à faire pour tenir tête à son terrible adversaire. Restait l'Angleterre. Depuis l'irruption de Frédéric en Silésie, les dispositions de cette puissance étaient devenues des plus favorables pour la Russie. D'ailleurs Tobstacle principal à un rapprochement politique qui s'était trouvé autrefois dans les sympathies de la cour de Pétersbourg pour les Stuarts, n'existait plus. Le « chevalier de St-Georges " entretenait

(1) Soi.oviov, Jlistoire de Biissie, XXI, 90,

(2) Noie inaiginale ck' Fréderit sur une lettre de Podewils du 1 4 septembre 1741 . Archives secrètes de Berlin. Rapport de Brackel chez Soloviov, loc. cit. XXI, fi2 et suiv.

encore une coircsnoiidance secrète, ou il nvnil nii> de ;;r;ui(les espérances, mais les réponses qu on lui Faisait devenaient de plus en plus incolores (I). Depuis Tarriv-j'c à Pctersl)our{^ de Kinch, en juin 1740, une né^jociation s'(''tait entiimi-e, (pie les fluctuations de la polititpie inh-rieure en liussic cnipccliiiienl seules d'aboutir. Après la chute de Miinnicli il veut même sur le tapis un projet de lig^uc qui, avec la Russie et I Anjjleterre, aurait compris TAutriclie et la Saxe. L'impétuosité de Frédéric et ses j)remiers succès firent lecudci- l'Anfjleterrc. si bien qu'elle renonça à ratifier le traité (|ui dc-jà la liait avec l'Autriche. Mais elle n'en fut (jue plus |)ortée à conclure avec la lUissie, et le 3 (1 i) avril 17 41, Finch sijjna un traité d'aïuitié et d'alliance défensive, qui devait durer vin^t ans et engajjeait les parties contractantes à se secourir mutuellement avec douze vaisseaux de (juerre d'une part et douze mille hommes de l'autre. Un article très secret obli^jeait la ilussic à fournir ce secours, même pendant la guerre actuelle de l'Angleterre avec FF^spagne, si d'autres puissances venaient à s en mêler (2). On avait donc, ou du moins on s'imaginait à Pétersbourg avoir la ressource d'utie escadre que cette troisième alliée ne pouvait manquer d'expédier sur les côtes suédoises. Le prince (vhtcherbatov, eut oidre d en solliciter l'envoi immédiat. Il lut poliment renvoyé à la lettre du récent traité que le gouvernement russe avait d'ailleurs oublié de ratifier. Nous ne saurions même dire aujourd bui encore si cette ratification a jamais été fournie, telle était la confusion, où, sous la main dAnne, sa chancellerie diplomatique tombait avec les autres parties du gouvernement (3 ! Le gouvernement aufjlais était en règle; mais il disait à Chtcherbatov : < Lisez les articles! Vous y verrez « que pendant la durée de notre guerre avec l'Espagne nous .' ne sommes obligés à rien. ' Tout ce que le ministre russe put obtenir fut une promesse d'intervention à \ cisailles

(1) MAr.TENS, /iecueil ilrs truitrs, IX, <»2 et -iuiN . - .

(2) Mabtkns, Ihid. IX.iKÎ.Coirespondanrr de- Fine II, 'nhohnik. F.XXW. 'M) ol suiv.

(3) Jbicl.

330 L'IIEIUÏAGE DE l'IEiîlSK 1,E GUAND

pour que la France s'abstint également d envoyer une flotte dans la Baltique.

La Russie était-elle donc en guerre avec la France? Non. La Ghétardie restait à Pétersbourg et Kantémir proposait ingénument à Fleury de s'entendre pour l'exécution de la Pragmatique.

— Mais nous ne l'avons pas garantie!

— Et votre traité d'octobre 1735 avec Charles \l!

— L'empereur n'a pas fourni la ratification de ce traité ])0ur l'Empire et a travaillé même à Tempécher à la diète de llatisbonne.

Le cardinal imitait Frédéric en mystifiant le malheureux diplomate. Mais, en juin 1741, Anne Léopoldovna le mit ellemême à plus rude épreuve, lui ordonnant sérieusement de proposer à Fleury une alliance défensive! (1).

Elle frappait à toute les portes. Dans son inconscience des réalités qui 1 environnaient, elle avait été jusqu à faire fonds sur le Danemark, qui, lui aussi, était un allié! Au printemps de 1741, Korff, son ministre à Copenhague, s'était pourtant cru en mesure d affirmer que cette cour poussait sous maiii celle de Stockholm à la guerre, tant par haine pour la Russie que par soumission visa vis de la France. Et la guerre éclatant, il n eut à recueillir que des excuses et des défaites : " on avait tout fait pour piévenir le conflit; on ne pouvait rien faire pour en atténuer les conséquences; la flotte suédoise tenait la Baltique et une armée française était sur la frontière d'Oldenbourg! (:2). »

Le cercle des éléments hostiles s'étendait, enserrant de toutes parts la pauvre Régente. A Constantinople même, la France et la Suède, travaillant de concert à provoquer un retour de dispositions belliqueuses, avaient chance de réussir. La Russie était en retard pour l'exécution du traité de paix négocié par Villeneuve, qui l'obligeait à détruire Azov. Roumiantsov, qui remplaçait Niéplouiev sur les bords du Bosphore

(1) SoLOviov, loc. cit. XXI, 113.

(2) /6iW. XXI, 104.'

MENACES DE COM'IIT WI'.C I, \ I'(M;TK ;j31

en marchant dans sa voie, demandait, il est vrai, qu'on ne se pressât pas. La l^orto avait d'autres soucis; elle tremblait devant le terrible scliali de Perse, Nadir , le conquérant de llnde. Mais soudain l'attitude de celui-ci parut ;iu ( oiitraire menaçante pour la Russie elle-même. Kalouchkine, r[ui rc|)r('sentait à sa cour le petit Ivan III, le montra instruit des troubles intimes et des périls extérieurs où se débattaient les héritiers de Pierre le Grand, et disposé à en j)roHter. » Vilain pays,» lavait-on entendu dire, » lu n'es pas digne d'avoir im souve- 'i rain tel que moi ! 8i nous levions nos sabres il nous serait " facile de conquérir maintenant la Russie entière. "

Anne Léopoldovnaet ses conseillers prirent peur, et, sur des ordres péremptoires, Roumiantsov dut signer, le 27 août 1741, une convention par laquelle, movennant la reconnaissance du titre impérial, la Russie s'engageait à détruire immédiatement Azov ( l ) .

C'était encore j)res([ue un succès. Le règne d Ivan III n en devait plus connaître d autres. Déjà inquiétant par lui-même, le conflit extérieur avec la Suède contenait, en effet, sans que le gouvernement de la Régente paiùt s en douter, un danger (Tordre intérieur, qui menaçait son existence même et devait, à bref délai, déterminer sa ruine.

(1) SoLoviov, XXI, 99.

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