‹ L'Héritage de Pierre Le GrandChapitre 8 sur 66 · L'INTIMITE · texte numérisé non relu

L'INTIMITE

<i versation, qui n est pas orclinairen>ent sérieuse, tomba sur la « petite princesse Nathalie 1 , morte j)eu de jours après le « Tsar. La Tsarine se mit à pleurer. Son aflliction répandit un i morne silence dans toute la compagnie. C était immédiate- " ment après le souper et avant que les surnuméraires se fus- « sent retirés pour laisser une entière liberté à la petite partie u de la nuit, qui dure journellement depuis six mois jusqu ii " neuf heures du matin. Le comte Sapiéha, assez étourdi et u ne respirant que la joie, prit un grand verre à la main et cria « à haute voix : Masse qui dit! sic] {2.. La Tsarine répondit : « Tope! Et, séchant ses larmes, avala le verre de vin. ■»

Sur la nature des « petites parties >' ainsi préparées, et sur la (pialité des participants, le Mémoire se montre fort explicite.

« Menchikov n'est plus que pour le conseil. M. lagoujinski

" est de tout à son tour et chacun a le sien. . . Le baron de Lœ-

« wenwolde paraît des plus accrédités... Le sieur Dévier est

.1 encore du nombre des favoris d éclat... Le comte Sapiéha

« occupe aussi son poste. C est un beau garçon, bien fait, dans

•( la vigueur de la jeunesse. On lui envoie souvent des bouquets

u et des bijoux.. . Il v a d autres favoris de seconde classe,

« mais ils ne sont connus (jue de la demoiselle Johanna,

" ancienne femme de chambre de la Tsarine et dépositaire de

" ses plaisirs. «

Ce Mémoire n'est que le résumé d'une correspondance antérieure (jui de 17:^5 à 1727 abonde en traits analogues :

li octobre 1725. — « Cette princesse (Catherine V") conti- « nue à s abandonner un peu trop au plaisir jusqu à en altérer « sa santé. '

22 décembre 1725. — ' La Tsarine a été assez mal d une « débfRiche qui se fit le jour de la Saint-André... Une saignée « Ta tirée d'affaire; mais, comme elle est extrêmement replète

(1) Fille de Catherine et de Pierre.

(2; Au jeu des dés, on engageait la partie en disant par exemple : « Masse dix pistoles. »

16 L'IiElUTAGE DE PlEUr.E LE GIIAND

« et qu elle vit fort irrégulièrement, on croit qu'il lui arrivera « quelque accident, qui abrégera ses jours (1). »

L'envoyé danois, Westpbal, a calculé, de son côté, la consommation de vin de Hongrie et d eau-de-vie de Dantzig faite à la cour en deux années de règne, et il est arrivé à près d'un million de roubles (2), un joli cbiffre pour un pays dont le revenu total ne montait pas à dix millions!

Des témoins hostiles? Soit. Mais le livre de dépenses? Je consens à m'y tenir. Gampredon, d'ailleurs, n'est nullement un détracteur de parti pris. Il rêvait, à ce moment, d une alliance franco-russe et mêlait à ses rapports les considérations les plus flatteuses sur « les talents » et « l'esprit " de la souveraine, tout en disant comment elle avait donné la question manu propria à une de ses femmes de chambre, coupable « d'avoir jasé et fait sortir de dessous son lit» (celui de l'Im- « pératrice)un chambellan qui, feignant d'être ivre, voulait y " attendre 1 heure du berger » . 11 rendait hommage au courage et au sang- froid de la vaillante compagne, à qui Pierre s'était plu à attribuer son salut pendant la fatale campagne du Pruth. Il la montrait assistant à l'exercice de ses gardes et essuyant sans sourciller une décharge, qui, accident ou malveillance, tuait un homme à quatre pas d elle. « Cette balle n'était pas destinée à ce pauvre diable, » l'entendait-on dire simplement, en même temps qu'elle appelait Tofficier commandant la manœuvre et lui arrachait son épée(3). Mais à l'envoyé français comme à tous ses collègues, le train général du nouveau règne faisait l'impression d'une fête perpétuelle, que les instincts de la souveraine et les traditions même du règne précédent convertissaient en orgie.

L'entourage intime de 1 Impératrice, visages anciens et visages nouveaux, aurait suffi à lui donner ce caractère. Les femmes de chambre d'abord. Elles étaient trois Allemandes : Anne Krahmer en léte, une ancienne connaissance pour mes

(1) Aff. Étr., Russie.

(2) KonsAKOV, V avènement d'Anne 1", 1880, Annexes, p. 75.

(3) 12 février 1726. Aff. x^tr., llussie.

L'KNTOUIÎAOE 17

lecteurs, captive, comme sa maîtresse, à la prise de Narva et envoyée avec sa famille à Kasan. Le gouverneur de la ville, Apraxine, après 1 avoir apprécicc, comme dit le prince Doigoroukov dans ses 3/e///oiVe5 (1), imita Mencliikow en la cédant à Pierre, <jui la plaça d'abord auprès de Mlle Hamilton (une de ses maîtresses), puis auprès de Catherine elle-même, dont elle fut la demoiselle d'honneur, en attendant qu'elle gouvernât sa maison, pour passer ensuite en qualité de maîtresse de cour auprès de la grande-duchesse Nathalie Alexiéiévna. Justine Griinwald et Jahanna Petrova, dont le nom germanique ainsi déguisé a échappé à mes recherches, complétaient le trio en 1725. Deux années plus tard, la Krahmer en compagnie d'une quatrième Allemande, la Caro, échappée, celle-ci, assurait-on, d'une maison publique de Hambourg — voici Herzen à peu près justifié ! — devaient encourir la prison pour un vol de bijoux. A la mort de la grande-duchesse Nathalie, une des bagues de la princesse se retrouvait au doigt d'un secrétaire allemand du jeune prince Dolgorouki, favori de Pierre II (:2).

En fait de Russes, deux dames seulement admises aux honneurs de l'intimité : Mlle Tolstoï et la Princesse Galitzine susnommée, dont on a vu les prouesses.

Un joli monde! Et la famille valait la domesticité. Le 21 mai (1" juin) 1725, avait lieu le mariage de la fille aînée de l'Impératrice, Anne Petrovna, avec le duc de Ilolstein, Charles- Frédéric. Trois jours après, le résident saxon mandait à sa cour :

« On m'a protesté que depuis le mariage, le duc de Ilolstein « a découché trois fois, soit par rebut, soit pour la grisette de « Moscou qui est ici. La mère est au désespoir du sacrifice de M. sa fille. » La jeune femme sacrifiée fit autre chose que de se désespérer. L'année d'après, au témoignague du même diplomate, elle prenait sa revanche, passant les nuits dehors « chez les uns et chez les autres » , en compagnie de sa cousine, la future impératrice Anne L" (3).

(2) Sbornik, V, 328. Gomp. Essipov, (/«e/emme de chambre de Catlierine /™; Messager historique, 1880, mars.

(3) llERnMA>N, IV, 476, 488.

L'introduction de cette tige holsteinoise dans la maison de Romanov et dans Thistoire de Russie avait été la dernière pensée de Pierre le Grand. Fils unique de la sœur aînée de Charles XII, Hedvige-Sophie, et de Frédéric IV, duc de Holstein, Fépoux d'Anne Petrovna semblait destiné à recueillir un jour riiérita^fe de son oncle. Le vaincu de Poltava l'entraîna dans sa ruine. Le propre patrimoine du malheureux prince devint la proie du Danemark, si bien qu'à bout de ressources, il s'avisa de venir chercher asile en Russie, où une fortune inespérée l'attendait. Maladif, disgracieux, peu inteUigent, il n'avait rien pour plaire. Il plut cependant assez à Catherine pour qu'elle voulut en faire son gendre, et Pierre approuva le choix. En sa double qualité de prétendant à la couronne de Suède et de propriétaire légitime d'un domaine usurpé par le Danemark, le jeune homme se prétait à des combinaisons de haute politique. Catherine, qui ne faisait pas de politique, a gardé le secret de ses préférences, mais on peut en avoir le soupçon. La sympathie des vices est une des lois les plus certaines de la nature. Anne Petrovna fit quelque résistance. Elle méritait, semble-t-il, un meilleur parti. Ghantreau lui-même, peu suspect de flatterie, dit qu'elle était « parfaitement belle » et l'anecdote qu il rapporte au sujet d'un comte Apraxine, dont elle eut à repousser les hommages importuns, serait pour prouver qu'elle ne manquait pas d'esprit. Comme ce Lovelace trop entreprenant lui présentait une épée, en réclamant, affirmait-il, la mort de sa main, à défaut d'autre faveur, elle fit mine de se servir de l'arme et mit l'agresseur en fuite (1). Après le mariage, qui ne fut que retardé par la mort de Pierre, elle ne manqua pas non plus, on l'a vu, de consolations, en même temps que l'avènement de Catherine poussait le mari au premier rang, faisant de lui le confident et le conseiller le plus écouté de sa belle-mère. Au bout de quelques mois, il arriva à exercer une sorte de régence, en compagnie de son ministre, Bassewitz.

(1) Voyage en Russie, 1794, I, 76.

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