CHAPITRE XXXIII
De l'obscurité et de la misère ici-bas ; Nous ne demandons pas un parfait repos.
{V Année ehrélienne»)
On eût dit que Waltcr commençait à se raissentir de toutes les fatigues qu'il avait éprouvées, car, le lendemain matin, il avait un léger mal de téte^ et il se sentait appesanti et endormi. Il se rendit avec Amable auprès de Philippe, et, quand elle se relira pour écrire, Philippe fit part à Walter d'un plan qu'il avait formé. C'était do s'offrir comme chef du corps dçs constables dans le comté où Redclyfife était situé. Cet office lui aurait convenu, et lui aurait peut-être permis de songer au mariage. Il comptait sur l'appui de lord Thorndale et de quelques autres personnes; mais Walter ne put l'aider beaucoup dans ces calculs, connaissant fort peu ses voisins. Il dit plus tard à sa femme qu'il craignait d'avoir paru indifférent, mais qu'il s'était endormi deux fois pendant que Philippe lui parlait.
— Le sommeil veut se venger de ce que vous l'avez appelé un préjugé populaire. Ne lui résistez plus ; couchez- vous, et, plus tard, vous serez bon à quelque chose.
11 suivit ce conseil, dormit pendant une couple d'heures, et se réveilla le soir bien rafraîchi, quoiqu'il eût toujours mal à la tête, et il put soigner Philippe comme de coutume.
Le lendemain matin, il s'éveilla à tard qu'il sauta du lit tout consterné, pressé de se rendre vers son malade. Mais, à peine avait-il commencé à s'habiller, qu'il revint précipitamment de son cabinet de toilette, et se jeta sur le lit. Amable accourut, effrayée de sa pâleur.
— Ce n'était qu'un étourdissement, dit-il; c'est déjà passé. Et il voulut se lever ; mais il fut obligé de se recoucher.
— Vous feriez mieux de rester tranquille, lui ditelle. Avez-vous mal à la tête?
— Encore un peu, dit-il, comme elle lui posait la main sur le front.
— Il est brûlant. Vous aurez pris froid dans notre promenade d'hier. Non ! ne vous levez pas, cela vous ferait du mal.
— Il faut que j'aille auprès de Philippe^ dit Walter, essayant encore une fois, mais vainement, de se lever et de surmonter son malaise.
— C'est inutile, dit Amable, dès qu'il fut un peu mieux. J'irai moi-même vers Philippe ; couchez-vous, et je vous apporterai une tasse de thé bien chaud.
Quand il fut coUchê> elle eut le pîahlf de le voir un peu mieux, et il lui prottiit de ne plus essayer de se lever. Il était assez tard, et le déjeuner était prél dans la pièce voisine. Elle lui apporta un peu de thé ; mais il ne parut pas disposé à souleter sa tête pour le boire, et il la prife d'aller tout de suite vers Philippe^ craignant qu'il ne trouvât étrange qu'on Toubliât ainsi, et lui donnant mille dh*ections sur la manière de lui servir Son déjeuner.
Philippe fut bien Surpris de la voir au lieu de son mari^ et très affligé d'apprendre que Walter n'était pas bien.
— Il s'est trop fatigué, dit-il. Puis, apfès Une pause, pendant laquelle il avait commencé à déjeuneir, en lui demandant mille fois pardon de se laisser servir paî* elle, il t*eprit la parole avec eflFort ;
— Jamais malade n'a été soigné cdmtîîe il m'a soigné, Amy. Je le setis tnieuk que je ne puis l'exprimer. Ah! vous n'aurez plus lieu de vous plaindre que je le juge durement !
— Ne parlez pltis de cela, dit-elle, émue par la voix tremblante de Philippe, et pressée de retourner vers son mari. U lui fallut un effort pour ne pas montrer son impatience à son cousin; mais Charles l'avait accoutumée à servit le déjeuner d'un ttialadè.
Quand elle put ehfin monter, Wallét* lui dit qu'il se sentait mieux et la pria d'aller déjeuner à son tour; Elle fit un effort sur elle-même potir obéir et r^ni bietitôt vers lui. Il était rouge et oppressé^ et, qifittid elle posa sa main fralohe sur son front, elle Ait
efitayéé dëè battérflehts rëdôiiWés dé ses tëiripè^.
-^ Amy, dit-îl en la regardant avec calme, c'est là fièvre.
iSans lui i»épondi*e elle ^rii sa main, et îtilfei^rogéft le pouls, qtii était en effet ti»ëi3 féWilé; Chaciin d'eux comprit (jue l'autre jfjeri&ait alix paltrfeà de Waltèr, et à ce qu'il avait dit le dimanche dé la prédiction dii médecin; Atti^ devina qu'il t)ehsMit à là mort 5 elle I)roposa d'appeleî* le médecin français. Elle écrivit son billet avec un calmé qui vehàft de là ifioletice même dii choc qu'elle avait épi*ouvé. Elle ne pou* vait pen^et^, elle ne savait pas si elle craignait ou si elle ëfepérait.Elle tâchait de ne vivre que dafis le moment présent^ «t il était heUi^dit qUë son imàginàtioii ne lui représentât pas toute l'horredr dé sa situation. Si jébne et chargée seule du soin de deux malades dans un pays étranger (il est vrai que son cousin était convalescent ; mais il était encore dépendant et inca-* pable de l'aider, même de ses conseils); son mari^ at* teint de cette fièvre terl-ible, et pour q«i elle avait des raisons (làrtiëUliërés de craindre I car, indépendamihenl de la prédiction du médecin, il était facile de toir- qu'il n'était pas robuste, thalgré son activité^ et que les fttigues qu'il venait de si^otter l'avaient mal préparé à traverser une maladie. Mais, comme nous l'avons dit, Amy n'osait pas regarder en avant tii autour d'elle. Elle Se confiait en Dieu, et tâchait de se rendre utile aux deux inàlades. auprès des^ quels elle attrait voulu poiivoir êite k la fois.
Gélté journée fut très pénible ^ car Tagitatlon de la
maladie se faisait beaucoup sentir chez une nature si active. 11 ne s'impatientait pas contre le mal , mais il désirait essayer Tune après l'autre toutes les choses qui avaient fait du bien à Philippe dans sa convalescence. Puis il craignait beaucoup qu'Amable ne se fatiguât, et que Philippe ne fût négligé. 11 se tournait tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, tour à tour brûlant et frissonnant. Âmy voyait qu'il avait quelque désir, qu'il ne témoignait pas pour ne pas la fatiguer, mais si elle devinait ce que c'était, il en était bien aise en même temps que fâché. Sans cesse elle arrangeait ses couvertures et retournait ses oreillers 3 il la remerciait, s'affligeait de lui donner tant de peine, et retombait bientôt dans la même agitation.
Enfin il s'écria :
— Je vois ce que c'est ! je suis impatient ; là, je ne bougerai pas d'une heure. 11 sourit de se traiter ainsi comme un enfant ; mais, grâce à celte ferme résolution, il s'endormit.
Ce sommeil, tout agité qu'il fût, était un soulagement. Âmy, qui surveillait sa respiration oppressée, n'avait pas le courage d'écrire une si triste nouvelle à sa mère. Elle ne pouvait pas même dire ses craintes à Philippe, avaflt qu'elles fussent confirmées par le médecin.
Celui-ci vint enfin, et la seule consolation qu'il donna, fut que le cas était moins grave que chez Philippe. Walter n'avait pas le moindre délire. Il était seulement assoupi et oppressé. Et, quand il s'éveilla lors de la visite du médecin, il lui répondit, le
questionna, et parla de la manière la plus calme. Dès qu'il fut seul avec Âmy, il lui dit avec un faible sourire:
— Il sérail inutile, il serait faux de dire que je voudrais ne pas être soigné par vous. Le docteur croit qu'il y a peu à craindre de la contagion, et ce serait d'ailleurs trop tard pour prendre des précautions.
— J'en suis bien aise, dit Amy.
— Mais soyez prudente et ménagez- vous. Voulezvous me promettre de ne pas veiller ?
— Je vous remercie de ne pas me demander plus que cela, dit-elle avec une soumission mélancolique.
Il sourit encore.
— Que je suis fâché pour vous que vous nous ayez tous deux malades à la fois ! Mais c'est la volonté de Dieu !
La mélancolie de son regard, la douceur de son sourire, et la sérénité de sou front, jointes à ses joues fiévreuses, à sa respiration oppressée et à son air 4'extréme lassitude, lui donnaient une beauté étrange et triste; Amy, tout en éprouvant un ardent amour pour cet époux, dont tout son bonheur dépendait, le regardait aussi avec une espèce de crainte religieuse, comme s'il eût été trop au-dessus des autres mortels par ses pensées et ses sentiments. Etle se pencha sur lui et baigna son front avec de l'eau de Cologne; puis, comme ses cheveux le gênaient en tombant sur sa figure, il la pria de couper la boucle de devant. Il y avait quelque chose de triste dans cette opération, car cette vague dorée, comme l'appelait Char-
\o\\e, plaisait tout particulièrement à Amy, et il lui semblait que de la couper c'était se préparer à une longue maladie. Cependant elle était décidément emr bar^assante, et il fallut bien la sacrifier. Waltep sourit du soin avec lequel sa femme la plia dans du papier et renferma dans son nécessaire î puis elle Iqi Qt une leclqrc pour Tendorr^ir.
Les journées se succédèrent san^ ^Utreç ^véœments. Walter n'eut j^o^ai^ ni délire, i|i autant de fièvre que Philippe, U était dans un état de torpeiur presque continuel, avec des intervalles de gr^ude lucidité. Amy demeurait auprès du lit pu il gisait immobile, pensant aussi peu que lui à la fuite du ten^ps, toujours prête à lui dqnner à boire, à t)Qigucr ses t^n^pes, à arranger se^ oreillers, et à luj faire de courtes lectures, mais n'osant envisager l'avenir.. Elle était tpujotirs surprise de voir arrîver l'heqre des repa^ et le n^pmeut de poigp^r Philippp^ de repevQJr les lettres h la (oiubé^ du jour^ et de céder à Arn?iu4 son poste pour la nuK,
C'était ppur file uu grand chagrin , ipais Waltér pe voulait décidéinent pas qu'elle veillât. Elle sentait bieu aussi qu'il fallait qu'elle méuag^ftt ses fprceç, pour le cas où çeUe ipaladje serait longue, et elle savait qu'il était («^quille la nuit. Pqqr ellfî, sou caractère paisible et confiant lui peruieltait de dormir et de se reposer plus que Philippe ne le croyait.
Elle paraissait (oiyours dans la c|iam|3re de ce dernier avec une physiouopùe douce et inquiète, mais ellp pe lui leiissîiit jamais yoir sou itçpatienc^ de re-
tourner auprès (}e goD mari. GepeDdant^ qnoiQiie Wal- 1er l'envoyât souvent se reposer ou soigner Philippe, elle savait qu'il ét^it plus inquiet et plus agité en son absence, et son regard satisfait, quand elle rentrait, en disait plus que de longues plaintes.
C'était une grande douleur pour Philippe de ise sentir ipaciif et dépendant, q^iand Âmable aurait eu ua si grand I)6$oin de seeqqr$, et de se regarder eomme la eaus^ ^^ la n^aladie de Walter, s§ns pouvoir lui rendre le^ sojps qp'il en avait reçus. Si on lui avait prédit pet état 4^ choses quelques se^^aines auparavant, il aurait souri aveq décfain, à la peqsée d'un« enfant comuoe Amable chargé^ du soi() de deux malades, sans qu'il pqt )ui donner même des conseils. Cependant tout allait hipn,et,qupique sa cousine fût rarement avec lui, ^lle veillait à son bien-être 3 il ^e se ^entait pas abandonné. Il était souvent s^uj, et comme sa tête et sa vue étaient enpore trqp faibles pour lui permettre de jire, il n'avait que ses pensées pour se distraire. Ëllps n'étaient pas gaies, et, si |a ii^aladie de Wdlter avait été aussi gravp que la sieqne, il n'aurait pu se pardonner de l'avoir causée par son imprudence. Imprudence ! ce mot était bien humiliant^ et cependant ce n'était pas là le poids le plus lourd que Philippe eût sur la conscience ! Wajler n'avait pas été pour lui un ami ordinaire, mais il lui avait rendu le bien pour le mal j et, à présent que Philippe avait apprécié son caractère noble et généreux, il ne pouvait plus se dissitnuler qu'il avait f|gi contrairement à la charité, en le soupçonnant toujours.
Combien n'aurait-il pas été disposé à le croire maintenant, s'il était venu lui dire : a Je suis innocent ! d Mais il n'était plus temps de s'ériger en juge, et il n'était pas- surprenant que tous ces sentiments de honte et de regret retardassent la convalescence de Philippe.
Ce ne fut pas avant le dixième jour de la maladie de Walter que son cousin fut en état de se lev» et de passer dans la pièce voisine, où Âmable lui avait promis de venir dîner avec lui. 11 lui parut encore plus changé, quand elle le vit sur le sofa, qu'il ne lui avait semblé dans son lit ; car sa maigreur frappait davantage en voyant sa haute stature. Il semblait fort éprouvé par la fatigue que lui avait causée sa toilette, et garda le silence pendant une grande partie du dîner. Cependant Amable aurait été mieux en état de parler ce jour-là; Walter avait dormi , et la fièvre avait diminué ; il avait pris quelque nourriture, qui semblait lui avoir rendu des forces. La jeune femme disait qu'il lie lui faudrait que Tair de Redclyffe pour le remettre tout à fait, et le pas que Philippe venait de faire dans sa convalescence la réjouissait aussi beaucoup.
Elle quitta son cousin d'abord après le dîner, et ne revint auprès de lui qu'une heure et demie plus tard. Elle fut surprise alors de le trouver achevant une lettre, la tête appuyée sur sa main, d'un air très fatigué et très malheureux.
— En êtes-vous déjà à écrire des lettres? lui demanda-t-elle.
— Oui, répondit-il d'un Ion découragé; je vous prierai d'adresser celle-ci, je ne puis le faire lisiblement.
Sa main tremblait en effet en la lui présentant.
— A votre sœur? demanda Amable.
— Non, à la vôtre. C'est la première fois que je lui écris. Il y en a une dedans pour votre père, à qui je dis tout.
— Je suis bien aise que vous l'ayez écrite, voiis serez plus tranquille à présent. Mais comme vous semblez fatigué ! Il faut vous recoucher. Voulez-vous que j'appelle Arnaud ?
— Non , je vous prie, laissez-moi d'abord me reposer. La voix lui manqua, il se renversa sur le sofa,
ferma les yeux et devint si pâle qu'Amable ne put le quitter, et employa tous les moyens à sa portée pour le faire revenir à lui. A peine se remettait-il, qu'Amy vint prendre les lettres pour les envoyer à la poste, ce qui faillit le faire évanouir encore une fois. Mais il serra ses mains avec force l'une contre l'autre ; Amy devina ce qu'il en .coûtait à un caractère si fier pour avouer sa faute, et surtout pour attirer sur Laura la peine qu'il méritait.
Oh! si Walter était ici pour lui parler! se dit-elle; mais, ne voulant pas le quitter sans un mot de sympathie :
— Vous serez content plus tard, lui dit-elle. Il ne répondit rien.
Elle essaya quelques stimulants, et tâcha de l'arranger plus commodément sur le canapé.