‹ L'hermite de la Guiane, ou Observations sur les moeurs et les ..., Volume 2Chapitre 23 sur 41 · II · texte numérisé non relu

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194 CONDITION ACXU|î.L.LE

saturnales ; et Texpiation publique qu'il en a faite n'est point de nature à en aksoudi^e sa mé^ moire. La terreur qui pesait sur la France , et qui menaçait ^ sur - tout alors ^ les h>nuiies éclairés , cempriniait en vain l'oppiion publique : quelques écrivains courageuse , au mépris delà hache suspendue sur l«t|rt£te , osèrent la faire entendre. VAmi des Loh * ne craignit pas d'accuser , en plein théâtre \ le c^ef de la plus odieuse et de la plus dégoûtante tyrannie : « Des lois , et nom du sang ! » criait un auteur sur la scène , en présence même d'un connlé de tigres qui voulaient du sang , et mm des his.

C'est encore à une époque postérieure , parmi les gens de lettres , qu'il faut chercher les exemples d'un courage peut-être {dus rare , de celui qui résiste aux séductions de la puissance , aux prestiges de la gloire , aux promesses de l'ambition \ à la contagion de l'exemple. Je ne nommerai que Ducis^ : on peut impunéiOi^it rendre justice aux morts.

La fortune est bien rarement la compile des

* Titre d'une comëdie de M. Laya , représentée sous le règtie de la terreur, et que Tatuteur avait du regarder comme son arrêt de mort.

DES HOMM£S DE LETTRES. IgSL

enfans d'ApolloTi. Lés sots trouvent mille chemins pour arriver à son temple ; Jes gens de lettres y marchent par des sentiers étroits , s'ëgarent ou s'amttsent en route , et n'arrivent presque jamais; à défaut des richesses qu'ils n'ambitionnaient pas , jadis du moins , ils pouvaient aspirer à la gloire; et le Tasse , réduit à ce degré d'indigence qu'il invitait son chat à lui ^prêter dans là nuit la lumière de ses yeux ,

Non açendo candeîe per iscmere i suoi çersi\

se consolait de la misère présente en songeant au triomphe qui l'attendait.

L'amour des lettres est, sinon entièrement éteint en France, dumoins extrêmement affaibli. Les deux seules branches, ou plutôt les deux seules feuilles de l'arbre de la littérature sur lesquelles puissent encore vivre les abeilles (d'autres diront les insectes du Paifnasse ) sont les journaux et les mélodrames : tout autre moyen d'existence leur manque , à une époque oii l'un ne lit plus même des romans ; où l'on parle avec le même dédain des beaux vers de M. R. , et des bouts rimes de M. N.

La sottise a pour maxime héréditaire qtie les gens de lettres ne sont propres à aucun emploi ^

jgS CONDITION ACTUELLE

et qu'un homme , connu par des oayrages qui supposent des études , des connaissances , un esprit supérieur , est par cela même incapable d'occuper une place de commis. C'est en vain qu'on répond à cette vieille impertinence « que les hommes de lettres dignes de ce nom sont au contraire propres à tout ; qu'il n'y a point eu d'homme en place un peu célèbre qui ne leur ait dû en grande partie sa réputation ; qu'on ne citerait peut-être pas un rapport, un mémoire, un préambule d'ordonnance dont la publication ait produit quelque sensation , qui ne soit leur ouvrage ,* » ce raisonnement ne saurait convaincre personne : tout le monde est intéressé à en nier l'évidence , méme^^eux qui pourraient en donner la preuve , et dont la délicatesse répugne à la fournir. Peut-être trouverait -on aujourd'hui, en cherchant bien , deux hommes qui sont parvenus à triompher d'un préjugé si favorable à rignorance ; mais je ne sais s'il faut en faire honneur à leur talent ou à leur caractère.

Pour continuer , comme je l'ai fait jusqu'ici , à me rendre compte des objets qui m'occupent , en me les figurant sous des images matérielles que j'offre comme des types, et non comme des

modèles , ]e terminerai ce Discours par l'esquisse de trois portraits de fantaisie dont chacun me semble caractériser une des troisr classes dans lesquelles on peut, je crois , ranger (d^une manière très-inégalè quant an nombre ) tous les gens de lettres actuels.

Chrysanfe s'est convaincu , de bonne heure , de l'extrême difBcultié qu^éprouvait le mérite à percer l'obscurité où il se. trouve , et ( comme dit si bien La Bruyère ) à se mettre au niveau d'un fat en crédit. Après s'être bien assuré qu'il avait tout juste assez de talent pour faire croire qu'il en avait davantage , il a mis tout son esprit à se faire jour dans la foule dorée des sots dont il est devenu Toracle. Placé sur un terrain glissant où le moindre faux pas est une lourde chute , il s'est servi de la littérature comme on se sert d'un balancier pour marcher sur la corde , et il a fini par prendre asse^ d'aplomb pour se passer d'un pareil secours.

Chrysante a des idées positives ; il estime la gloire ce qu'elle rapporte , et l'or ce qu'il vaut : tout ce qu'il |)erd en renommée , il le gagne en considération : après tout , il ne vole que la postérité , et peut-être le tort qu'il lui fait est-il moins grand qu'on ne pense.

I^H .COUBITION ACTUELLE

Timon a pris an sens positif Pexpression figni:ée de républifme des leiims : fier d'une indépendance qu'on ^onge d'autant moins à lui contester qu'il en jouit avec^ plus de réserve , il ne reconnaît pas , méine en fait de goAt et de morale , l'autorité de cette opinion publique qu'on nomme la reine du monde , et qui n'est le plus sonyent que la f&Ue du logis ; il se croit libre , parce qu'il est sans besoins , sans passions , sans préjugés, et par conséquent sans maîtres. U a j>our maxime :

Fais le bkn , suia les lois, et ne craîiit 9pÈ$t I>î«a •eu).

Timon a les défauts de sts qualités : il ne compose pas d'assez bonne grâce avec les préjugés de son siècle et les devoirs de sa position; il ne convient pas que Vor pur de la viritiaU besoin d"* un peu d'alliage pour être mis en œui^T. Il aimé les hommes et ne les estime pas. Ce sentiment est tout juste l'inverse de celui qu'on lui porte.

Rien ne ressemble moins à Timon que Mé* nophile : la seule "prérogative de Tbomme de lettres à laquelle il tienne , est celle qui lui donne accès dans le palais des grands ; tout le mérite d'un ouvrage est pour lui dans la dédicace ; sans avoir rien écrit il s'est fait la réputation d'un écrivain ; une sorte de délicatesse dans

^^ Digifizedby VjOOQIC

l'esprit , de recherche dans l'expressioil , de sévéritë dans le goût , lui tient lieu de talent et de savoir. Habile à couvrir son élégante nullité des apparences de la méditation, on va jusqu'à lui tenir compta du dédain silencieux où il se ren~ ferme le plus souvent par prudence. Ménophile s'est fait un grand nombre de partisans ; car les hommes de lettres les plus intimement liés entr'eux ne sont pas ceux qui ont les mêmes amis , mais ceux qui ont les mêmes rivaux. Pour cesser d'être sa dupe , il suffit d'en approcher : il en est 4e liënopUle comoie de ces figures d'optique qui font illusion quand on les regarde à certaine distance, et qui n'ont plus de forme quand on les voit de trop pjès.

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N^ XLiv. — 25 avril 1816.

. . . Homtmmgemms metsshm/ruOréfm* Uborat Semper f et im cmrit e»nsuml immmkms mmm .* Nùmrmm fmim mui cêpêûmi f su sk iaktmM Finis , et cguaiu fmed erttcmt eera fùlmptas. I«cakcx, Ut. T.

LlioiBBe s'agite iatCMaaiAtmt, san» o]»jtt et mm bot ; toBtc sa vie s« pass* «a Taioas .iiM|Qi<tndM , parce qu'il se sait point mettre de bornes à ses désirs , «t ^nM Bc 's*arr(t« pas au véritables jonis-

Il y a dans la langne iine lociifioii deyenae proverbiale à force d'avoir été employée , qui ne m'en parait pas moins avoir le double inconvénient d'exprimer une idée fausse par une image ridicule. Je n'entends parler que de tuer le fems ; c'est un meurtre que beaucoup de gens méditent , mais que personne n'exécute , et , dans ce complot d'une espèce toute particulière , la victime finit toujours par être l'assassin. Le

tems est une hydre dont les têtes innombrables renaissent sous la massue d'Hercule ; ou, pour me servir d'une comparaison plus juste , que je ne suis pas sûr d'avoir trouvée le premier , le tems ressemble à cette plante animale. que l'on nomme polype ; coupez-la en autant de morceaux qu'il vous plaira , chaque partie n'en sera pas moins un tout, et le corps principal n'en restera pas moins complet. Il en estde même du tems : vous en ôtez des jours , des mois , des années ; de nouveaux jours , de nouveaux mois , de nouvelles années reparaissent , et le tems n'a rien perdu. Relativement à l'homme , le tems .est immortel. !N'établissons donc pas de lutte avec cet athlète invulnérable : au lieu de le perdre , en cherchant à le tuer , pourquoi ne pas s'en faire, un ami l Pourquoi ne pas le mettre dé moitié dans nos projets et dans nos espérances ? Ce n'est jamaisà l'homme laborieux et occupé que le tems déclare la. guerre ; il craindrait d'acheter trop cher la victoire : c'est contre l'homme oisif et disssipé, que l'indolence et le luxe ont mis hors^^état de se défendre , qu'il dirige constamment %t^ attaques.

S'il est une chose, bien prouvée au monde ,

202 TUEE liE TEMS.

c'est qoe rhamme est né pour agir : le sort vous a-t-il placé au-dessus des besoins et des traTaux îoumaliers. auxquels la nature asstt)étit Fespèce humaine , cultiYez. ¥otre aot , éclàrez votre esprit, créezrYiius de nobles occupations, employez le tems à vous rendre meilleur , et conséqnenunent plus heureux; voua ne vous plaindrez plus quHl vous opprime ; vous en sentireft le prix j et ne lui reprocherez plus que la rapidité de sa course.

Le tems n'e&t jamais neutre : s'il n'e^t pour nous U9 ami utile , il devient un eauemi redoutable ; dans ce cas même , disons-*nous bien qtte^ c'est un ennemi avec lequel il faut vivre , puis-qu'on ne lui échappe que par la mort

J'en étais, là de mes réflexions sur ce grave sujet, lorsqu'un M. de Grévilie , que je n'avais pas revu depuis le diuer que nous avons bik ensemble dans uue Pensiou B^urgeois^^ * enjtra chez moi m^gré la précaution que favaia fxiut de faire fermer ma porte. Sa visite, dans UA moment oè je m'étais arrangé pour être seul > ne m'était rien moins qu'agréable ; et comme

* Voyez le N» xxi du i«' volume de rjfemite de la Guian^ , page aOS.

TUEfe LE TEMS. 2o3

je m'aperçus qu'elle était sans but et sans mo- \ tif , je crus y mettre un terme en répétant âtec ' affectation que j'étais pressé par le travail , et que )e n'avais pas une minute à perdre. « Vous êtes bien heureux, me dij^il; moi, j'ai, de fondation , cinq ou six heures dans la journée aB service du premier venu. — Vous ne faites pas valmr vos pjésens. — Non , ma foi ; je donne les choses pour ce qu'elles valent — Et moi , pour ce qu'elles coûtent : je ne livre aucun de mes momens sans en recevoiryla valeur. — Raison de plus pour en avoir de reste. — Mais non pas pour les perdre , répondîs-je un peu brusquement , et en trempant ma plume dans mon écritoire comme si j'eusse voulu continuer à écrire. — Je vous devine , mon cher Hermîte ( reprit M. de Gréville en souriant) ; mais j'entends mieux vos intérêts que vous-même: l'impatience que je vous cause en ce moment , et que vous manifestez tf^une manière un peu caraïbe^, trouvera sa place dans votre Discours ^ dont je lis It titre en gros caractère sur la feuille de papier placée devant vous : c'est un petit épisode dont vous pourrez tirer parti.»

La finesse de cette observation me fit sourire

à mon tour , et je vis qae je pouvais gagner le tems que cet aimable désceayré yenait perdre avec moi.

« Je vous préviens en ami , me dit-il , qu'il n'est pas un de vos lecteurs qui ne sache , comme moi , tout ce que vous pouvez dire de beau , de vrai , et d^inutile sur la perte du tems. C'est une question bien simple que la morale embrouille. II y a deux manières d'employer le tems : tra:vailler et s'amuser ; il n'y en a qu'une de le perdre , c'est de s'ennuyer. On travaille quand il le faut ; on s'amuse quand on peut ; mais on s'ennuie par tempérament , par caractère ; c'est un vice de conformation. Travaillez , vous diton , amusez-vous , vous ne vous ennuierez pas ; c'est comme si l'on me disait, Portez- vous bien,, vous ne serez pas malade. Je m'ennuie , justement parce que je ne puis ni souffrir le travail , ni trouver le plaisir ; je tue le tems , parce que je ne sais qu'en faire. — Ge ne sont point les conséquences , c'est Je principe de votre rai-' sonnement que j'attaque : l'ennui n'est point un ylce de conformation ; c'est une maladie de l'ame , née du dégoût et de la satiété des plaisirs. On en peut guérir , comme de toute espèce

TtEK LE TEMS. 2o5

de rëplëtîon , par rabstinence. Vous avez fort bien dit qu'il n'y avait que deux moyens d'em-. ployer le tems , le travail et le plaisir; maîs^ j'ai bien peur que vous ne restreigniez la valeur de ces deux mots au travail des mains et aux plaisirs des sens. En partant de cette acception, peut-être auriez-vous raison de dire que l'ennui qui natt .de leur privation est incurable ; mais le cœur et l'esprit ont leurs occupations, leurs voluptés , qui se renouvellent , qui se modifient avec l'âge , et qui assignent une valeur positive à chacune des minutes de la vie. Je ne nie point que l'ennui ne soit un mal ,• un mal très-réel ; mais je pense qu'on peut en guérir sans avoir recoifrs au suicide , et c'en est un véritable que de tuer le tems , quoi que vous en puissiez dire. — Je sais que les médecins consultés par M. le duc de Brancas-Lauragoais , pour M*'* Arnduld , ont autrefois déclaré qu'on pouvait faire périr quelqu'un d'ennui; mais ils n'ont pas dit qu'on en mourût soi-même. D'après leur décision, par exemple , ma visite pourrait fort bien mettre votre vie en danger ; ma^s je suis si sûr de ne m'en porter que mieux , que je la prolongerais volontiers , au risque de tout ce qui pourrait en

ao6 T€EE LE TEMS.

rësalter pour vous. Ne vous effrayez pourUnt pas , ajouta-t*il en se levant , je vais porter mon ennui à des gens qui sont en fonds pour me le rendre , et chez lesquels )e voii^ inviterais à m'accompagner , si vous étiez plus curieux de recueillir des faits que d'aligner des sentences. — Je vous prends au mot , lui répondis-je , à condition que vous ne m'attraperez pas une seconde fois, en m'annonçant de Tennui ^ et en ne me («ocnrant que du plaisir. — Venez ! venez L si vous vous amusez cette fois, ce ne sera pas ma faute. »

Je sortis avec M. de Gréville ; nous montâmes dans son cabriolet , et il me conduisit as haut de la rue Blanche , chez un dé ses amis, dont il eut beaucoup de peine à se rappeler le nom. « Vous allez voir , me dit-il , un homme qui n'a rien à faire , rien à dire , rien à penser , et qui s'acquitte.de tout cela à merveille. » Nous traversâmes la cour et le vestibule , el nous trouvâmes dans le jardin , an milieu d'un vaste par- . terre , un petit homme de quatre pieds et demi deboi^t , assis sur un tabouret , une loupe à U main , et s'occupant à contempler des oeillets el des tulipes. Après les premiers compUmens,

}e £élicitai M, Despolières (j'avais appris son nom ) sur le goût qu'il me paraissait avoir pour la botaiûque. « Je ne me mêle pas de botanique , me dit-^il ; je m'amuse à regarder ces fleurs que )'ai fait venir de Hollande à grands frais. On m'assure que j'en ai la passion , et je les admire avec mon jardinier pendant deux ou trois heures toa^ les matins; c'isi toujours autant de pris sur ia journée. »

Pour me tenir en haleine , je hasardai âur l'emploi du tems quelques réflexions^ que mon homme écoutait , ou plutôt n'écoutait pas , en regardant alternativement ses fleurs et sa montre. Une cloche se fit entendre. « Grâce au Ciel, il est onse heures , dit-il en se levant , je vais déjeuner, -^ Le grand air vous a donné de l'appétit , à ce qu'il me semble ? \ni demanda Gréville*-— Non , reprit-il , je n'ai jamais faim ; Hwis )e jm mets à table quatre fois par jour ; j'y reste . lQQg««tejBas^ et c'est autaui de pris sur (ajournée, >x

M. Depoiières avait assez pris sur la mienne; 9QUS le laissâpies déjeuner seul , et noua non^ rendîmes, chez un M. Labaune , dont le caractère et la conduite mériteraient un article à part, -C'est un homme qui a perdu lèpre-

iQÎer quart d'heure de sa vie , et qui passe le reste à courir après. De tous les verbes de ia langue , il ne sait conjuguer que le futur , et son existence est un long projet. « Vous me prévenez, dit-il à Grëville ; j'aurais été vous voir dans la semaine pour en avoir le plaisir d'abord , et puis pour vous parler d'une affaire importante. — Je suis flatté de vous avoir évité la peine de passer chez moi; rHerinite, que j'ai l'honneur de vous présenter , est un homme sans façon ; il va prendre un livre , tandis que

nous causerons ensemble »

M. Labaune se hâta de me tranquilliser sur la crainte que. je témoignais d'être importun. « C'est moi , dit-il , qui ai des excuses à vous faire ; j'allais sortir, Messieurs, lorsque vous êtes entrés; on m'attend dans une maison oii je

devrais être depuis une heure — Nous ne

vous arrêtons pas^ reprit Gréville. — Il m'en coûte d'autant plus.de vous quitter , continua le maître de la maison en faisant vingt fois le tour de sa chambre d'un air affairé , que je ne trouverai certainement plus la personne chez laquelle je cours en toute hâte , et qu'elle sera cause que je manquerai ma journée tout en-

TUER LE TEMS. 20g

tîère. Je ne connais rien de pis que ces gens exacts 'qui ont toujours l'œil sur Thorloge , et qni c<miptent le tems pour quelque chose. — C'est qu'ils s'imagin^îtt^ut-être , lui répondis-je , que la vie en est faite ? — Conrenons d'un jour pour nous revoir , lui dit en sortant Gréville. — Oui, sans doute , nous en conviendrons , » reprit-il en lui serrant la main , et il nous quitta.

« Voilà un homme qu'on n'accusera pas de tuer le tems , dis-je à mon conducteur en remontant en voiture ; il ne saurait où le prencb'e» — Il ne sait pas même s'il existe ; on en peut juger à l'ëtonnement qu'il témoigne chaque fois qu'il est force d'en reconnaître les traces. Aura-t-il remarqué un rosiei^ chargé de fleurs , il sera tout surpris , trois semdnes après , de les revoir fanées. Dernièrement, je me trouvais chez lui au moment où il revoyait , après une agencé de dix-huit ans , un neveu qu'il avait quitté au berceau; peut s'en fallut qu'il ne refusât de lé reconnaître : il ne concevait pas qu'un enfeat put devenir un homme. »

En discourant- sur cet original , nous arrivâmes chez une dame dé Breffort , cousine de

M. de Grévillci II était près d'une heure. Elle était encore au lit. On nous fit entrer. Je vonlus excuser Tinconvenance de ma lisite^ « Gréville a très-bien lait de vous amener cWz moi , me dit-elle ; je Ten avais prié. Ydtre livre m'a fait passer quelques heures , et c'est un service ' que )e n'oublie jamais. Le tems e&t »~ lang , qu'on doit savoir gré à qui nous en débarrasse. .. — Sans doute , répondis-je , lorsqu'oa n'a m mari, ni enfans.,... — CcnnmeBt, ni vari, ni enians ? J'ai de tout cela. Monsieur, autant qu'on en peut avoir. — Dans ce ca& , j'aurais pensé qu'au milieu des soins et des piaisiES d'une grande faBÛlIel|ss)oiws devaient être pour vctns bien faciles à r^aplûr. -^ Mon marî a $e$ affaires; je ne le vtâs presque jamais. Les eyfans ont une gouvernante , ies maîtres de toute espèce ; j^ n'épargue rien p^r leur éducati(Hi ; )e les aime beaucoup ; mais tout cela est; hieAlM' fait ; et sans les romans , le jeu , )a médisance et les marcbandes de modes , je ae sais vraiment pas , avec nos. oenl içilLç livres de r^nte , à quoi nous autres pauvres femmes nom pourrions passer nos journées. — Vous avez bien encore quelques siutres ressources ? — Les-

quelles , s'il vous plait ? — Youlez-yoos me permettre , Madame, ^ tous répondre par des vers assez peu connvs qui me revieiment en mémoire P — S'ils sont bons., je serai sûre qu'ils ne sont pas nouveaux.

, » — Observer l' effet d'un pompon

Et méconnaître un caractère , Applaudir un jeli sermon Et réformer le ministère , Rire d'un projet salutaire Et s*occuper d'une chanson , ' Immoler les mœurs aux manières Et le bon sens à des bons mots ; Dire gravement des misères Et plaisanter sur des fléaux ; SifRer Vair simple d*un hëros Et chérir des tètes légère» ; Se flétrir dao^ k-voluptë .

S'ennuyer d'un air de gaité, v N'avoir de Tesprit qu'en saillie ; Paraître poli par fierté , Perfide par galanterie ; Médire par oisiveté , Quelquefois par méchanceté, Plus souvent par coquetterie ; Quitter Gléon par fantaisie , Aimer un duc par vanité , Un jeune fat par jalousie , Tel est ce monde tant vanté ; Telle est la bonne compagnie. » ,

212 TURR LE TEMS.

.... Le tems me presse et l^espace me man* que : peut-être trouverai-je dans un autre Discours l'occasion de reprendre mon entretien avec cette dame , et de passer en revue les différentes manières de tuer le tems à Paris , dans le grand monde , où s'ourdissent contre lui les plus vastes et les plus vaines conspirations.

l'homme insupportable. 2i3 N® XLV. — 2 mai 1816.

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