‹ L'hermite de la Guiane, ou Observations sur les moeurs et les ..., Volume 2Chapitre 26 sur 41 · L^HOMME INSUPPORTABLE · texte numérisé non relu

L^HOMME INSUPPORTABLE

des habitudes qne l'on y réprouve avec raison. II affecte déparier une langue étrangère devant des femmes qui ne Tenteudent point. A table, il pérore en gesticulant , la cuiller ou la fourchette à la main , et il est rare qu'il ne laisse pas quelques traces de son discours sur les habits des personnes près desquelles il se trouve. Je connais quelques femmes qui Tout pris dans nue véritable aversion , parce qu'il prend dn tabac en mangeant , et qu'il nettoie ses dents avec la pointe de son couteau.

» En faisant beaucoup de bien , H. de Volsange a trouvé le secret d'être insupportable à tous ceux qu'il oblige, et, plus d'une fms, de ranger les bons coeurs du cAté de l'ingratitude. La publicité qu'il donne à vos besoins est toujours la condition dn service qu'il vous rend , et dont rien ne peut vous.acquittcr ; il n'admet ni compensation, ni prescription pour la reconnaissance qu'il vous impose : i tout prendre , il vaut beaucoup mieux être son débiteur que son obligé.

„ —Voilà, en effet, Madame, le portrait d'un homme bieninci^mmode , et je conçois l'éloignement qu'il vou$ inspire. Mais je viens rarement

l'homme insupportable. 2^3

chez, vous sans y trouver un M. de Nmktte^ généralement connu pour un hommci d'un commerce très-peu sûr, d'un esprit dangereux , d'un cœur profondément corrompu, à qui l'on reproche , entr'autres peccadilles, d'avoir tué son meilleur ami en duel , d'avoir rendu très-malheureuse une femme charmante , d'avoir trahi lâchement son bienfaiteur; sa gaité que l'on vante n'est au fond qu'un persifflag^e continuel., et le bon ton qu'il professe ne peut vous faire illusion sur ses vices. Cependant Neçilette est reçu , et Volsange est éconduit ! — C'e3t que l'un n'est que méchant t et que l'autre est insupportable. »

N^ XLVI. — 9 mai 1816.

Habeat insûi'as homims Uanditié mmS.

Pbxd. , fab. 31.

Les cjurcssu des m^cbaiu cooTrent tosjovrr qiicl<}ac ptrfidte.

Les trois quarts des bommes ne pensent pas, et les deux tiers dv reste pensent [^r procuration , et règlent leùfs opinions sur le préjugé de répoquf ,'ott sur le caprice du jour i cette triste vérité est plus sensible à Paris que partout ailleurs : il y existe une toise commune à laquelle on mesure tous les objets : il ne s^agit pas de savoir si telle chose est bonne ou mauvaise , si telle action est juste ou injuste , si tel écrit est utile ou dangereux , si tel homme est honnête ou méchant ; la. chose , Faction , récrit , rhomme est-il ou n'est-il pas reçu ? Voilà ce dont on s'informe , et sur quoi se fondent les réputations dans tous les genres «

Rien de plus rare dans cette ville que de trouver un homme qui ait un caractère , une volonté , un jugement à lui , dont la conduite soit le résultat des principes qu'il s'est faits , dont les discours soient le fruit de ses propres réflexions : cette paresse ou ce défaut de réflexion qui décide tant de gens à se servir d'opinions et même de phrases tontes faites , est un des travers de l'espèce parisienne , sur lequel nous nous égayons le plus volontiers dans nos conférences du jeudi chez M°* de Lorys.

Ce jour-là , cette dame réunit à la campagne quelques-uns de ses amis , qu'elle appelle ses philosophes ; la porte est close pour tous les profanes; la matinée se passe 1^ plus souvent en promenades instructives , auxquelles préside notre encyclopédiste en qualité de professeur d'agronomie et de botanique ; le soir , tandis que la dame châtelaine fait de la tapisserie , nous agitons quelque question de politique , de littérature ou de morale.

Jeudi dernier , nous avions remis sur le tapis ce M. de Nevilette dont il a été question à propos de M. de Volsange ,♦ et Walker , dont

♦ Voyeï le H© xly {V Homme insupportabh).

226 l£S KOIRCEXJ&S.

il est un peu parent , nous le lÎTrait de la meilleure grâce du inonde. « C^est un hmame, nous disait -- il , qui se vante , comme RhuI* Hères j de n'avoir fait quUine noirceur dans sa vie , et auquel oii peut aidresser la question qu^on faisait à ce dernier : quand fim*ra-l--eUe ? — Ce mot de noirceur , interrompis-je , est nn de ceux qui revient }e plus souvent dans le langage du monde , et dont la signification ne présente pas encore à mon esprit une idée bien nette. A l'emploi le plus ordinaire qu'on en faii , à la manière dont les femmes sur - tout le prononcent, je suis quelquefois tenté de CKiire qu'il n'exprime qu'une espièglerie , un lour d^adresse , nn amusement de société ; mais vous m'obligez à lui cbercber une toute autre signification , enTappliquamt aux méfaits d'un pareil homme. — Il ne s'agit que de lui rendre tonte sa force étymologique , continua le ptàlosophe André , et vous verrez , pour peu que Walker veuille nous citer quelques exemples à l'appui de sa définition, que ce mot peint assez bien l'ame du personnage. — J'en suis fâché , reprit Walker , pour certaine proposition que l'Hermite nous a souvent avancée comme un aiûdme

de morale , mais Nevilette , avec beaucoup d'esprit , est aussi méchant qu'un sot , et ce qui est encore plus affligeant à dire , il a réussi dans le monde sans la moindre hypocrisie , .en faisant une guerre ouverte à la vertu, et en tirant vanité des triomphes qu'il a remportés sur elle.

» Je ne l'ai perdu de vue dans aucune situation de sa vie , depuis le collège où nous avons été ensefnble , jusque dans la retraite mondaine où il vit aujour-d'hui , et je puis attester qu'il s'est constamment signalé par des noirceurs qui ne lui ont pas valu moins de succès qu'elles ne lui ont attiré de haines. Je vous citerai à^e sujet quelques-unes des anecdotes qui reviennent à ma mémoire.

» Au collège de Navarre , où nous avons fait ensemble nos études , il avait toujours soin de se lier avec le plus fort .de sa classe , qui lui faisait ou lui corrigeait ses devoirs ; i) s'assurait ainsi , sans travailler , la seconde ou la troisième place dans les compositions hebdomadaires; ce n'était là qu'une ruse innocente ; il trouva l'occaîsion d'en faire une véritable noirceur : un premier prix au concours général , à l'univer-

2a8 LES NOIRCEURS.

site , était pour récblier qui le remportait une source d^faonneurs , et quelquefois un commencement de fortune. Nevîlette, qui n'y voyait qu'un premier moyen de faire parler de lui , se mit en tête non de le mériter , mais de Tobtenir. Parvenu en troisième , il avait pour ami it cœur un jeune boursier , nommé Mala , dont la supériorité en version latine était si généralement reconnue que personne ne doutait qu'il n'obtînt le premier prix d'emblée. Mala concourut pour deux ; mais , en servant son ami , il ne voulait pas , comme on peut croire , nuire à ses propres intérêts , et dans cette latte' contre lui - même il s'était ménagé l'avantage :, Nevilette , par une perfidie dans les détails de laquelle il serait fastidieux d'entrer , trouva moyen , en prenant connaissance de la copie de Mala , d'y glisser d'un trait de plume quelques fautes grossières qui lui assurèrent le prix sur son trop généreux rival. Il raiconte de la manière du^ monde la plus plaisante ce qu'il appelle la décomenue du boursier,

» En sortant du collège, il entra sous-lientenant dans un régiment de cavalerie , où il

LES KOIRGEURS, 229

fut nommé capitaine trois mois après par rang d*ancienneté. Ce fut encore à son industrie qu'il fut redevable de cet avancement rapide. La révolution était comi^encée , et Tesprit d*insubordination se manifestait parmi les troupes ; le régiment auquel Mevilette appartenait était en garnison dans une place frontière du nord ; les officiers réunis dans un repas de corps délibérèrent sur la question qui partageait alors la noblesse : Prendra-t-on le parti d'émigrer ? restera-t-on sous les drapeaux ? Les avis n'étaient rien moins qu'unanimes; Nevilette prit la parole , et, quoiqu'un des plus jeunes , il parla en faveur de l'émigration avec tant de cbaleur , avec une éloquence si chevaleresque , qu'il décida la résolution que l'on prit de partir le lendemain matin aux portes ouvrantes. On s'était donné rendez-vous au premier village au-delà de la frontière; tout le monde s'y trouva , excepté Nevilette , qui crut devoir rester pour instruire le commandant de la place d'une désertion qui lui valut une compagnie.

» Peu d'aventures galantes ont fait plus de bruit que sa liaison avec M""* de Valménil. Elle

23o LES NOIRCEURS.

était encore demoiselle lorsqu'il en dévia} amoureux : le peu d'estime ^ue la famille de cette jeune personne ayait pour lui ne Témpécha pas de la demander en mariage : « Je ne riens pas , dit-il cavalièrement au père, vous' demander le cœur de M"' votre fille , dont elle a bien voulu payer ma tendresse ; mais puisque vous disposez légalement de sa main, j'ose croire que vous m'en trouverez digne. » Le père se contenta de lui répondre qu'en vertu de ce droit paternel qu'il voulait bien reconnatbre , sa fille était promise à M. de Yaiménil , qui devait l'épouser dans deux jours. « Un honneur dîfléré n'est pas un honneur perdu ( reprit Kevilelte d'un air ricaneur); j'aurai , n'en doutez pas , l'honneur d'être votre gen- Ate. » La jeune personne épousa le chef d'escadron Valménii, lequel , six mois après, à son grand regret , fut nommé à un régiment destiné à faire partie de l'expédition de Saint-Domingue : il fut tué dans cette campagne désastreuse , et sa veuve n'attendit pas la fin de son deuil pour acquitter la promesse que son amant avait faite à son père ; elle devint la femme de Nevilette. Quand vous voudrez, Messieurs, il

LES KOIRGEUaS. 23l

VOUS ill^lera iai-méme quels ressorts il a fait joaer pour arriver k sou but en procurant à son rival un avancement dont il avait très-babilement calculé les chances. Je ne répéterai pas avec tout Paris qu'il a fait mourir de cka^rin une ^Ottse charroanie , dont le seiol tort bien cruellement expié tôt d^avoir conçu pour un pareil homme une passion fatale ^ qu'elle a payée de sa réputation , de son bonheur et de sa vie.

» Nevilette a joué , pendant quelque tems , un rôle à la. cour; et dans ce pays , où les notirceurs sont si communes , il a trouvé le secret d'étonner les plus habiles : comme toutes ces aventures sont encore fkalpitank^ de fintirét du moment , et. que d'ailleurs ril ne suffit pas d'un fil pour se conduire dans un pareil labyrinthe , je n'y suivrai pas ce nouveau Thésée , qui s'est lancé depuis dans la carrière des lettres.

» A toute autre époque, le défaut d'instruotion lui en eût interdit l'entrée ; mais avec quelque chose qui ressemble à de l'esprit, avec une mémoire perfide et un fonds inépuisable de méchanceté , il pouvai t prétendre comme un

232 LES KOIKCEURS.

aatre anx honneurs du pamphlet , et à^|p;loire de la dénonciation anonyme. Neyilette débuta par un coup de maître , en publiant sous le nom d'un absent une biographie de personnages yiyans , dans laquelle figurent de la manière la plus plaisante (pour me servir de ses expressions ) les hommes d'une conduite irréprochable , du mérite et du talent le plus généralement reconnus , les femmes les plus dignes d'estime ; les articles les plus gais sont consacrés à st% connaissances ^ ^ ses amis et à ses parens. Mais comme cette noirceur passait un peu les bornes qu'on y met , il a pris la sage précaution ( pour dérouter ceux qui ne le connaissent |)as comme moi intus et in cute ) de se montrer blessé lui-même au milieu des gens qu'il immole.

•» — Voilà y je vous Pâvoue , un abominable homme !

reprit l'ami Binôme ; mais il n'a pas le privilège exclusif des noirceurs , et ^e pourrais vous citer à mon tour telles personnes que vous accueillez avec distinction , et qui , sur ce point ^ ne seraient pas de beaucoup en reste avec lui ; entr'autres ( sans vous les nommer autrement

LES NOIRCEURS. :i33

que par leurs actions) cette coquette à-peu-près sura^nëe qui rient de faire épouser sa fille à son amant invalide ; ce grand seigneur , notre voisin de campagne , qui a jadis emprunté une si forte somme à cet honnête bourgeois auquel il nie aujourd'hui sa dette , pour donner à ces petites gens une leçon dont il est à craindre qu'ils ne profitei^t trop bien ; cet homme , au maintien si doux, qui s'est cru obligé , en conscience , de trahir le secret d'un ami pour obtenir sa place ; f et honnête neveu , qui se donne tant de peine pour (aire interdire une tante qui lui servit de mère , et de la fortune de laquelle il •veut hériter de son vivant; cet honnête écrivain qui loue emphatiquement son maître et son bienfaiteur dans un journal où il travaille sous son nom , et qui le déq}iire et le dénonce dans une autre feuille où il fait insérer ses articles

anonymes

» — Maintenant , dis-je à ces messieurs , je sais à quoi m'en tenir sur la véritable signification du mot noirceur , et je vois que sous ce titre on peut faire l'histoire de tous les vices qui déshonorent l'espèce humaine. — Voire même ,

ajouta le philosophe André , celle de tous les crimes exécutés avec ces fonnes polies , avec ces précautions délicates , qui les soustraient à l'examen des tribunaux et à la justice des lois. ^

LÀ MERE RADIG. 2^5

N<^ XLVii. — i6 mcd 1816.

LA MÈRE RADIG.

His nem plthcula gdudtt.

C« lieu ul \t rcndei-vous àt la popaliM

£v embrassant d'un cbup-d'œil l'ensemble physique et moral de cette grande ville , on serait tenté de croire qu'il est le résultat d'une gageure entre quelques-uns de ces génies cabalistiques qui présidaient j dit-on , à la formation des cités , et dont Tun aurait fait le pari de réunir, dans une enceinte de sept lieues , toutes les incohérences , toutes les contradictions , tous les extrêmes , en bien et en mal. Les objelsn^y sont point réanis , ils ne sont qu'entassés. Les matières les plus précieuses et les plus viles , les formes Jes plus élégantes et les plus abjectes , les vices les plus odieux, les vertus les plus pures ,

236 LA MÈRE RADIG.

les exchs de la civilisation et de la barbarie , tout est là pêle-mêle; et pourtant rien ne se confond , par cela même peut-être que rien ne se convient. Cette remarque suffirait sluX yeux de mes lecteurs pour justifier les fréquentes disparâtes- qu^ils peuvent trouver dans mes Discours. Je vais par sauts et par bonds , parce que je cours sur un terrain inégal dont la nature et Taspect changent à chaque pas. J'étais à rinstant dans le vallon , me voilà sur la hauteur ; j'ai encore un pied dans nn parterre, que Tautre est déjà dans un bourbier. Mon album à la main , je vais esquissant tput ce qui s^ offre à ma vue , sans m'erobarrasser de mettre plm d'ordre dans les copies que je n'en trouve dans les modèles.

Je n'ai point été , la semaine dernière , à la campagne : je voulais jouir , à Paris , du spectacle de Isifin du monde qu'on nous avait annoncée pour jeudi sans remise. Comme cette représentation n'a pas eu lieu , je dois , avant de passer outre , tenir note de l'annonce qui en avait été faite sur la foi de quelques astrologues allemands. Ces Messieurs , après avoir braqué sur le soleil la grande lorgnette d'Herschel , avaient

LA MÈRE RADIG. 287

découvert sur son disque lumineux une nouvelle tache trois cents fois* plus grande que la terre , en nombre rond. Bien que , depuis long - tems , on sache à-peu-prè& à quoi s^en tenir sur ces macules , qui ne sont rien autre chose que des exhalaisons solaires qui finissent par se dissoudre et par retourner au soleil doiit elles émanent ; que, par compensation des macules , on ait depuis découvert des facules , autre espèce de taches plus brillantes que le corps même du soleil; malgré tout cela, dis-je, la nouvelle tache obser- , vée,augmentée et commentée, n'en jeta pas moins l^alarme parmi ce troupeau de bipèdes qui craint pour son é table au moment d'entrer à la boucherie. Cette fois , on oublia de s'en prendre à saint Médard , et on mit sur le compte de la tache solaire les pluies continuelles , les débordeniens de rivière et autres petits fléaux que l'ouprît pour les avant- coureurs de la grande catastrophe. J'attendais l'événement avec un sang-froid dont il ne faut pourtant pas faire trop d'honneur à ma philosophie : à mon âge , on joue sur le velours ; on ne risque plus que la vie des autres.

Le fatal 18 juillet est passé ; le monde n'est pas encore fini ; Içs choses reprennent leur train

238 Lâ M£R£ radig.

accoutumé : Tambitieux se tourmente , le jeune homme s'agite , le vieillard projette , et moi j'observe.

Quand Zamio ( qui venait me demander s'il fallait mettre le cbeval à la cariole ) apprit que nous n'irions pas cette seraaioe^à la campagne , et que nous passerions pour la première fois un dimanche à Paris , je m'aperçus que cette nouvelle lui causait une joie très-vive. Je voulus en connaître la cause. « Maître Paul , me ditil , c'est que nous avons fait la partie, avec M''* Françoise , d'aller , un de ces jours , cb^z la mère Badig , et qu'elle aura bien plus de plaisir sj je puis l'y mener dimanche. » J'entendais parler pour la première fois de la mère Radig et de W^ Françoise. Je fis i Z^i^éo quelques questions siur ces deux dames ; j'appris que l'une ( qu'il ne connai«saît encore que de réputation ) était une caharetière ie la Villette , et que l'autre était une petite firangère de Ménil-Montant , avec laquelle mon jokey sauvage s'était apprivoisé de^puis quelques mois, à mon insu. Je me souvins d'avoir vu le «omde cette mère Radig cité dans les journ^aix , d'avoir entendu chanter dans les rues une ronde

LA M£R£ RADIG. 289

en son honneur. Je pris des informations auprès de mon ami Walker. Le portrait qu^il me fit de cette femme , la colère que lui causait Todieuse célébrité du repaire qu^elIe habite , excitèrent ma curiosité au lieu de Téteindre , et quelque chose qu41 pût me dire pour m'en détourner , )e voulus voir y par mes yeux , des objets pour lesquels il témoignait tant d'aversion. Je connaissais la délicatesse ou plutât Texcessive susceptibilité de son goût, et j'avais eu plus d'une occasion de m'assurer qu'il en faisait trop souvent la règle de ses répugnances.

Pour laisser à Zaméo la disposition entière de sa soirée , j'avais été diner seul dans une des caves du Palais - Royal ( repaire d'un autre genre , oii je me propose de conduire un jour mes lecteurs ) , et j'étais parvenu , en me promenant , entre deux averses , jusqu'à la barrière de la Yillette , où , sans autre information , je suivis la foule qui se grossissait i mesure que nous approchions du cabaret de^ la mère Radig , dont le nom volait de bouche en bouche , escorté des plus étranges épithètes.

Quelque préparé que je fusse par les descriptions de Walker au spectacle qui m'atten-

24o LA MERE RADIC:

dait , î^étais aaàsi loin d^en soupçonner la turpitude , que je le suis d'en pouvoir donner ridëe.

La partie du faubourg de la Vinette la plus voisine de Paris n'est guère composée que de guinguettes , d'auberges, de cabarets , tous plus ou moins remarquables , à Textérieur , par un air de propreté et même d'41égance. Une seule masure , du plus misérable aspect ; interrompt , du côté du canal , une file de maisons bien bâties. C'est là que nous nous arrêtâmes , devant l'enseigne de la Providence ^ que l'on a substituée à celle dont le dégoûtant emblème avait du moins le mérite d'une application trèsconvenable.

Après avoir franchi le rempart de fange dont ce bouge est environné , j'entrai dans une première salle , ou plutôt dans un premier cloaque, oà cinquante personnes assises , et cent autres debout , s'agitaient , juraient , hurlaient au milieu d'une atsmosphère infecte, dont une épaisse fumée de tabac était le plus agréable correctif.

J'aurais voulu m'en tenir à ce premier coupd'oeil ,- mais , outre qu'il n^ était plus en mon

LA M^RE RADIG. 24l

pouvoir de rétrograder , jîe ne poavdis oublier le but et l'objet principal de ma visite, vers, lequel j'ëtai^ d'ailleurs emporté malgré moi par le flot de canaille dont j'étais obligé de suivre la direction .

J'arrive enfin dans ce qu'on appelle \t jardin , c'est-à-dire dans un bourbier , aux deux côtés Âiquel sont Pressées des tables de bois pourri ' qui ne peuvent contenir la dixième partie des buveurs qui se pressent autour. C'est à l'extrémité de cette cour, sous un dais formé de vieilles tapisseries , que siège , entre deux tonneaux , l'idole de ce temple impur , digne en tout point de ses adorateurs et du culte qu'ils lui rendent. Pour se faire une idée de l'état de dégradation où peut arriver la nature humaine , il faut avoir vu la mère Radig coiffée d'un sale bonnet de coton, le regard allumé de vin et d'impudence , la poitrine débraillée , les bras ^ nns , distribuant à droite , k gauche , et tout àla*foi& , du vin , des injures et des soufflets ; il faut avoir entendu les sons rauques de cette voix qui n'appartient à aucun sexe , et dont les expressions n'appartiennent à aucune langue ; il faut avoir eu le courage d'observer quelques

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