‹ L'hermite de la Guiane, ou Observations sur les moeurs et les ..., Volume 2Chapitre 27 sur 41 · II. II · texte numérisé non relu

II. II

2^2 ^iA MÈRE iUADIO.

instans les commensan^c d'uae. pareille maison, pour lesquels il faudrait créer les mots de Ik du peuple , si Tusage ne les atait déjà consacrés. En m'en servant pour désigner particulîèr^iieflt une espèce d'hommes et de femmes , rétnA des dernières classes de la société , dont la plnpart , sans aocan moyen avoué d'existence , passent leur vie dans la plus crapuleuse débauche , je ne crains pas que Ton m'accuse de vouloir jeter le mépris sur cette amltitudeiinionnètes 20-tisans qui viennent , après une senuùne d'utiles travaux ^ , chercher ^ même en ce lieu ^ un délassement 4ont on leur pardonne d'abuser qmelquefois«

Je poursuivais le cours de mes observations , .lorsque la mère Radig , m'a visant à quelques pas 4' elle , m'offrit un des pois qu'elle venmt de uemplir. Je refusai le plus poliment qu'il me fut possible : « Eh ! dis ddnc , vieux roquentîii , c^ia^-t-eUe , si tu ne veux pas bpire , que vienstu faire ici ? — Vous voiir , répondi^je en riant. — Me prênds-tu pour une béte curieuse ? » )répliqua^t-eUe. En même tems , elle me jeta à la figure le vin qu'elle m'avait offert. Son mouvement fut plus prompt que mesuré: la libation

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faite en mon bonnetfr tomba tout entière sur im charbonnier qui , sans tenir compte à la danïe de son intenlion, Tapostropha si viveraent, qu'à unédMmge d'inj ores succéda presque aussi tôt un échange de coups de perng , du voisinage des^ quels je jugeai à. propos de me retirer. La lutte fut moins longue que violente; on fit cercle ^au-^ tour des athlètes , et Ton monta sur les tables pour jouir d'un combat dont rhonneur resta tout entier à la mère Radi^. Je n'assistai point à son triomphe , oi j'aurais craint de jouer ^un râle 9 et je me retirai dans la grande salle , que Ton appelle le Pavillon de Flore. Boileaua bjMiti dire qu'il "n'est point

De monstres odieux

Qui , par Tart imités , puissent ne plaire aux yeux ;

je craindrais, quelqile soi% que j'apportasse à ménager ta délicatesse de mes lecteurs , de leur Crire partager le dégoût qu^inspjre un pareil lieu , en essayant de leur en retracer l'hnage. H leur suffira de^avmr que le Payillon de Flore de la «ère Kadîg est , au physique et au mo~ V9k , la sentine incoâimode de tous les genres d^împuretés. Je ne fus. pas étonné de fC*j pas

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rencontrer Zamio ; il est encore trop sauvage ponr se plaire au sein de la corruption.

Un homme à.figure humaine ( qui: me parais* sait observer ce lieu d'un autr^ œil que moi ) , ' et i qui )e demandai , en le lui dépeignant , s'il Bravait pas vu mon Caraïbe , m'apprit qu'il y était entre , mais quHl en était presque aussitôt sorti en témoignant , ainsi que sa jeune compagne , par des gestes très-expcessiCs , combien H se trouvait déplacé en pareille compagnie.

£n continuant à causer avec le voisin , que je fus étonné de trouver si bien instruit , j'achevai d'apprendre l'ignoble histoire de lamèreRadig et de' son cabaret , sans pouvoir y trouver le moindre prétexte à la vogue honteuse dqnt ils jouissent. Elle est telle, cependant, qu'il se débite dans Ce taudis trois ou quatre mille bouteilles de vin par jour, et que les cabaretiers de la Yillette ont offert une somme considérable à cette femme ponr la déterminer à quitter leur voisinage. La phrase prove^rbiale , Il y a du monde jusque sur ks toUs , est ici rigoureu*sèment exacte; on a vu quelquefois , le dimanche , des tables dressées sur le toit de la maison , et l'on s'y disputait les placefs. Je m'en retour-

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nai , tout honteux de ce que j'avais vu; et la comparaison que je faisais de cette mère Radig avec Ramponeau , chez lequel j'avais été dans ma jeunesse , était tout entière en faveur dé ce dernier. La figure de ce cabaretier de la Courtille avait quelque chose de si grotesque , de si jovial , que les arts s'en étaient emparés : on le retrouvait partout à califourchon sur le tambour qui lui servait d'enseigne. Tel était le plaisir qu'on trouvait à le voir, qu'un certain Gaudon , célèbre joueur de marionnettes de ce fems-là , lui proposa douze francs par jour , pour le montrer pendant trois mois sur son théâtre : l'engagement fut signé; et le refus que fit Ramponeau de le remplir devitit la matière d'uQ procès où figurèrent deux des célèbres avocats de l'époque ^ Beaumont et Coqueley,

Ramponeau habitait un caveau , mais un caveau propre , décoré , autant qu'il m'en souvient , d'une manière assez pittoresque , au moyen d'une treille en peinture qui tapissait les murailles.

Ramponeau faisait honneur à la liqueur qu'il débitait , mais il avait soin de ne se griser que le soir; la mère Radig est dans un état d'ivresse

246 LA MÈRE RADIG.

continttelle. S^il est vrai que le spectacle kideax d'une femiiiie en cet état attire chez elle la foule, qu'il devrait en éloigner , ne $eFait-il pas du droit et du devoir de Paûtorité de faire cesser un scandale dont le moindre mal est un outrage journalier à la pudeur et à la morale publique ?

EES IMITATEURS. 247

N<^ XLVHL — 23 mai i8i6.

O imitatores sertmm pecits !

I>auvres tnitatcurs! Mt-l)^»!], je raroae.

« L'iMmATiDN (me disait M. André en ceye- Aanjt du bois de Boirlogne^ oh nous andons^ ren'^ contré ttn de ses anus qui cauduisait ^ en cocher , sa propre voiture ) y Timitation est tonjoucs borgne et boiteuse: borgne, parce cpi^elle ne peut apercevoir toutes les qualités de son modèle; boiteuse, parce qu'elle clocbe en le suîvasit. Si ce gros Laugler , que nous venons de. voir per* ehé 3ur le siège de sa berline ouverte , avait en eiïet la passion des clievaux, s'il trouvait quelque plaisir à guider un char dans la carrière , ou qu'il excellât dans Tajrt des Âutomédon , je lui

pardonnerais de se donner en spectacle , et , le fouet à la main, de disputer le pas à tons les cochers de fiacre de Paris; mais quand je songe que ses goûts , ses inclinations » ne sont pour rien dans cette fantaisie , qui ne Taipuse pas du tout , à laquelle il ne se livre que, par esprit d'imitation , et pour se Inettre à la s«j,te de quelques gentlemen drwers , je ne puis, me défendre d'un mouvement de pitié j auquel )'ai beaucoup de peine à ne pas donner Fexpression du mépris. »

Ce bon M. André est Tennemi le pins irréconciliable du grand troupeau des imitateurs , et quand on le met sur ce chapitre on ^lui faîl dire des choses qu'on trouve peut-être d'autaBl ^lus étranges, qu'elles sont plus raisonnables. Cela ne ressemble à rien ; cela resseiâble à tout : telle est pour lui en politique , en morale , en littérature , la forme habituelle de l'éloge le plus complet, ou de la critique la plus amère des hommes aussi bien que des choses. Je n'ai pas voulu perdre l'occasion de connaître à ce sujet sa pensée tout entière , et je me suis contenté, en termes de coulisses, de lui donner la réplique de toutes ses iitades.

« On peut , lui dis-je, abuser de Timitation comme on abuse de la science , de Tesprit , de la^ vertu même ; m&is , puisqu'elle n'est après tout que la traduction des préceptes en exemples , si les premiers sont bien choisis , je ne vois pas comment les autres seraient nuisibles ? — : Voilà ce que c'est , rëpondit-il , d'adopter ou de fabriquer des définitions qui éblouissent au premier coup-d'œil , et qui n'ont que l'inconvénient de ne rien définir : imiter,selon vous, c'est traduire les préceptes en exemples ; je serai plus précis , plus clair , et je crois plus exact en disant qoi imiter c'est contrefaire. Je ne vois sur la terre qu'un peuple de singes dont les phe^ grands s^appellent la race humaine , et qui ne diffèrent des autres que par la gravité de leurs gambades. La nature a fait de l'instinct la raison des animaux; privés de l'intelligence qui prévoit , du jugement qui compare , de la réflexion qui choisit , ils obéissent machinalement i ce besoin d'imitation , au développement duquel se borne toute leur perfectibilité. Mais l'homme qui a reçu du Ciel la faculté d'acquérir des idées , de les retenir , de les combiner entr'clles ; l'homme à qui , seul , l'imagination a

:?5o LES IMITATEURS.

ëtë donnée , deyrait trouver dans ce sens intërieur une source intarissable d^originalitë. Ayec trois traits principaux , dont se compose la face humaine , la nature a trouve le moyen de don* ner une physionomie particulière à chaque individu : comment se fait-il que les innombrables combinaisons de rimagination et de la mémotre ne produisent, à très-peu d'exceptions près, que des caractères , des esprits , des talens qui se ressemblent d'un bout de la terre à Tautre ?

— C'est que partout une ëducation semblable doit avoir à-peu-près les mêmes rësiiltats , et qu'on ne peut, quoi que vous en puissiez d&re , apprendre qu'en imitant ; si ce n'est pas chez rhomme un instinct animal , c'est du mains un penchant naturel qui s'annonce dès l'enfance. Se fait-il une mission dans un village , tous les enfans font l'exercice; j arrivé- t-il un régiment , tous. font l'exercice. — Cette disposition est sans doute la première qu'il faut cultiver; la mémoire précède l'imagination , mais les idées connues , dont cette première faculté s'èmr pare , ne sont que des engrais ; on veut y trouver des semences. Je m'explique , eh suivant la même comparaison : l'esprit humainest nn vaste

LES IMITATEURS. 25i

domaine que Téducation cultive ; mais ce doraame, si. varié de situations, d'aspects, renferme une foule de germes diffërens , qui exigeraient des soins particuliers pour arriver à un parfait développement , à une entière maturité ; mais , sans égard au genre , à l'espèce , ans circonstances locales , on en soumet la culture aux procédés d'une même routine , d'oji^ l'on n'.obtient en dernier résultat que de»

terres labourées sans (ruit , qu'il aurait an-^ tant et peut-être* mieux valu laisser en friche. Notre. France est un des pays où ce vice de réducation , que j'appelle imitatwe , est la plus pernicieuse , par la raison que c'est peut-être celui dont les habitans sont doués de plus d'imagination.

» Je ne connais rien de plus impertinent , je le dis tout net , que vos éducations d'université ; je regarde ces collèges , oii deux cent mille enfiui»^ sont enfermés pendant dix ans^ de leur vie, pour apprendre une langue morte dont les quatre-vingt-dix-neuf centièmes .ne feront jamais le moindre usage , ne tireront jamais le moindre profit , comme ces châssis de verre sous lesquels on étouffe des milliers de plantes pour

en faire yëgéter quelques - unes ; mais cette question importante de réducaticm publique

. nous éloigne de notre 6U)et ; î'y reviens en jetant un coup-d'œîl sur l'état de notre littérature 9 si cruellenient affaissée sous le' poids de rimitation.

. » Ce n'est, certainement pa^ la fautOide- la nature; nulle part elle n'a été .plus féconde en esprits originaux : depuis Rabelais jusqu'à Le Sage , depuis Corneille jusqu'à Vadé , depuis. Bossuet jusqu'à Scairon , quelle prodigieuse variété de taleiis , de formes , de styles ( sans compter le protée littéraire ^ qui les rassembla tous ) ! d'où vient donc l'insipide uniformité dont nous nous plaignons aujourd'hui ? De ce que tout le monde imite , et que personne n'imagine ; de ce que chacun veut être un autre au lieu d'être soi-même. 'Nos littérateurs, sans cesse occupés à modeler leur esprit sur celui des

'autres, ressemblent à ces sauTages qui. pétrissent la tête de leurs en&ns nouveau nés , pour leur donner une .fonne convenue , sans* s'embarrasser s'ils gênent ou déplacent leur cervelle. — Dans les arts au moins, dont le but est l'imitation de la nature, vous ne nierez

pas que la perfection ne» consiste à en appro-* cher le plus pràs possible ? — Pardonnez-moi , )€ vous nierai tout cela/: les arts doivent chercher dans k nature les types et non^as les modèles de ce beau idëal dont Timagination est la véritable source. Vous imiteriez à s'y méprendre le chant de tous les oiseaux du inonde , que vous ne feriez jamais qu'une détestable musique ; et quelque habile sculpteur que vous puissiez être , vous feriez poscT l'un apfès l'autre les plus beaux hommes de l'Europe , cpie, sans le génie qui l'a conçu , vous ne reproduiriez pas un Appollon du Bel-, çidère.

» Les gens qui conviennent le plus franchement de cette vérité , en tirent une singulière conséquence : Le beau idéal , disent-ils , est l'objet des arts ; les anciens ont quelquefois rencontré ce beau idéal : donc il faut imiter les anciens ; et moi ^ je dis , Ëtudié^es , et ne les imitez pas , sous peine de rester constamment au-dessous d'eux. L'antique ! l'antique ! répète-t-on sans cesse ; V Antinous est. antique : donc l'Antinoiis est plus beau que le Cyparis , qui est moderne ; ce qui équivaut à redire

qu'Homère est plus beau que Virgile de deux mille ans. — Ce n'est pas faute de moyens pour TOUS combattre que J'abandonne snccessiyement toutes mes positions ; c'est afin de tous amener sur le champ de bataille dont j'ai le mieux étudié le terrain , et nous y voici : que l'imitation soit un écueil , en fait d'éducation y d'arts , de littérature , c'est "an paradoxe que l'on peut soutenir comme beaucoup d'autres, et à l'appui duquel il est plus facile de trouver des raisons que des preuves ; mais en £iit de société politique , vous voudrez bien convenir que là oà les principes sont invariables , les lois établies , les droits reconnus et les devoirs réci^ proques , il ne peut y avoir de véritables originaux que les méchans. — Je pourrais rétor-quer. le sophisme , en soutenant que là où tout est prescrit, excepté la vertu^qui ne saurait se prescrire , il ne peut y avoir de véritables originaux que les- gens vertueux ; mais cela nous jetterait dans les distinctions métaphysiques des lois positives et naturelles du bien et du mat essentiel ou relatif , dont nous ne sortirions jamais ; je n'examine les inconvénidns de l'imi-^ tation que dans leurs ^apports avec les mœurs

générales ; dans ce sens je l'appelle la mode , et ]p l'envisage comme un masque dont le moindre inconvénient est de donner à tout un peuple la même figure , ou , si vous l'aimez mieux , de lui Ater toute< physionomie. « Il faut faire comme tes autres ; il faut dire comme les autres ; » grâce à cette maxime de la mode , je ne vois, je n'entends que dès gens que j,'ai vur, que j'ai entendus partout : je cherche des caractères, je ne^ rencontre que des portraits; je demande des médailles , et je ne> trouve que de la monnaie courante.

» La mode et la routine ne sont occupées dans ce monde qu^à gâter l'œuvre de la nature ; à force de repeints ( ^our me servir du ^erme technique) , elles parviennent à faire de misérables copies des meilleurs originaux. Vous douteriez- vous , en voyant ce M. de Mérival , si fier , si gourmé , si personnel , que la nature en avait fait un^homme gai, loyal, franc jusqu'à la rudesse , et scrviaWe jusqu'à Timporlunité ? Il a fallu qu'il travaillât long-tems pour défigurer ainsi son caractère; mais on lui a tant répété qu'il fallait y&iVi^ comme tout le monde , e'e&t-à-dire comme les ^ens avec lesquels il

yit 9 qu^il ne reconnaît plus ses amis , pour peu qaMls soient malheureux ; qu'il ne répond plus aux questions que vous loi £ûte&, sur quoi que ce soit , que par le mot d'ordre ^'il va prendre dans l'anti-chambre de s(Ml patron; et que, par respect pour ses ^ïeux ^ il laisse mourir de faim ses parens.

» Je ne sais pas }usqu'à que) point la nature avait eu tort , en créant M''' Dufenil, d'en faire un démon de coquetterie , de légèreté ; de lui donner beaucoup d^esprit et de lui refuser le sens commun ; mais je sais bien qu'avec son maudit caractère , tel que la nature le lui avait fait , elle était du moins amusante , si elle n'était pas estimable ; qu'elle avait des monvemens de bonté 9 des lueurs de raison : aujourd'hui ]^me Dufenil , pour être ce qu'elle appelle aussi comme tout le monde , veut faire à toute force du sentiment et de la politique ; parce qu'elle a conservé le nom de son mari , en changeant quinze ou vingt fois d'amans , elle déclame avec fureur contre le divorce ; elle vient de faire le voyage de Suisse pour assister aux conférences mystiques de W^^ Krudner, et se propose d'où* vrir incessamment à Paris un cours de marli-

nifsme à l'usage des intrigantes de haut pa-

rage »

L'arrivée inattendue de cette dame interrompit notre entretien , et pourra nous fournir l'occasion de le reprendre.

258 LE DIMANCHE À PAEIS.

•N* XLix. — 3omai iSiS.

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