‹ L'hermite de la Guiane, ou Observations sur les moeurs et les ..., Volume 2Chapitre 8 sur 41 · UNE MAISON · texte numérisé non relu

UNE MAISON

le reste et la jôttroée «st mis au «emlMre ^s plaisirs. M"' âe Mérangfe sort av^ sa 6lte et va yisiter €e qo^elle appelle ses mémrgits; elleiloiiiie ce iMm À àt pauvres familles it iqfnai^iei"qttVHe -habite ; et dotft elle est la Uenffaitrice.

M"* de Miéramge ne se borne pas à -ée vaîus secours du moment : en soulageant les besoins présens , elle prévoit ceux de Tavenir , el ne se moi^tre pas mrins active dans les services ({u^elte rend , que généreuse dans les bi^iEaâts •çi'elle prodige.

M"* de Lorys avait eu seule la permission de la suivre dans une pmmèuade où elle n^a ja-^ mais que sa 'file p«mr compagne; fêtais t^té avec M. de Mérange , avec qm je visitari en détail une b^Mion «dont le terrain est assez y«àt pour qu'il ait ?rouvé le moyen d^y élablir «itfê esp^e de petite ferme ovi ses enfans s^ins^ Nuisent eii s'amusaut des détails de l'économie rurale , et dans laquelle il fait lui - même Tessai des procédés nouveaux qu^îl n'emploie en grand dans ses terres qu'après s'être assuré du succès des premières expériences. Charles s'essaie & mamet k bêc^e et le t*atieau. Sa sœur a soin d'une petite •basâfe^cour; elle âève aussi des

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yecs à soie, et cette branche d industrie, qu^elle cultive arec soin, n'a déjà plus de secret pour elle.

iNotts dinâmes , à cinq heures -précises , avee quelques amistfui on% leur couvert mis dans cette maisini, et qui m'ont tous paru dignes d'y être aâmis. On tint table assez long-tems, par égard pour le graud-papa, que ^t% infirmités empêchent depuis quelque tems d'assister au repas «tu soSr. La conversation fut instructive sans dire pédante. Le philosophe André, en mai^ant §es côtottes , soutint /avec esprit , eiAf 'autres paradoxes, « que le dix -huitième siècle était, à tous égards, le plus remar-" quaMe de tou^ ceux dont s'honorait l'histoire 4êb hommes , et que (a i^ison bumaiue avait fait plÉ& de progrès ^n^ la première moitié de et siède de lumière que "dans les quatre ou tinq' «utte aus qui Vont pT^écédé. »

Quand on vint à jf>arler de théâtre , a ne sfe montra pas moius hétérodoxe : ii déclama contre latèglequ'îl appelle !e préjugé des irois uniffe. «c CéfrtièîAe , ïtecitïe e* Vôltairfe , dit-il , oui ilhisirt là îscèute par de?s tihefs-^'ttim-è ai -ideli ifes^él*8 ^1 h*^ d pîtts' nen de possible Aans lé

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système dramatique qu'ils out adopté ^ )'eii cou-» viens ; mais plus le sentier qu'ils ont suiyi est étroit , plus la trace qu'ils y ont laissée est pro^ fonde , moins il faut les y suivre : la roule est maintenant toute ornière ; frayez~vous-€n donc une autre dans la plaine ; prenez vos prédéces-* seurs pour modèles et non pa$ pour guides. La tragédie et la comédie régulière sont faites, parfaites; reste à faire autre chose. » Aussitôt on cria au mélodrame , et bien en prH au philosophe de se trouver loin du grand-papa, 4pii l'aurait , je crois, battu , pour venger l'honneur de Racine et de Molière., qu'il croyait compromis dans une pareille discussion.

Après le diner , on passa dans le salon , et dès ce moment le msdtre de la maison parut abdiquer son autorité entre les mains de sa femme: *les enfans ^ent remis aux soins d'une gouvernante, et la meilleure mère de famille ne laissa voir que la plus aimable des femmes. Marmontel a dit que l'art de concilier les prédilections avec les bienséances était le secret des âmes délicates : ce secret est celui de M"' de Mérange; je ne me lassai pas d'admirer le parti qu'elle en tirait au milieu de la société brillante

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DE l'île SAINT-LOUIS. 49

et nombreuse qui se rassembla le soir éhez elle , et dont elle était à-la-fois le nœud , le charme et l'ornement.

J^ai parlé dans le Discours précédent du souper qui termina si gaiment cette utile et agréable journée.

5o LES DEUX AMOURS.

\ 'W«.<WV« ^<%% w»

N<> xxxiii. — ^février i8i6.

. . . Amortm ha€ cmncta titia sêetari soUmi.

Cmrm. , négritude ^mmumfék ef^gantia — .

tnktKret êtiam mriditas, âesUUt^ imfurim.

L'inqvi^to^*, le ebagriii, vu* rccherebe cztrfnc dau b pararc, ravidiU, UpareMe •{ rinjysticc, teb «çiu les d^ordres qni âcconpAgncHt Tanear.

L'accord de l'amour et de risaocence semble If rt, le Paradii «nr la terre : c*e«t le boniiear le ph» dovx et réut le plvt délicieux de la >rie.

J. i. RoesesAV.

J'ai aimé dçux fois dans ma vie ; et , dans cette double épreuve , j^ai reconnu que ce sentiment était le plus grand des maux quand il n'était pas le plus grand des biens. Je retrouverais peut-être dans la profondeur de mes souvenirs rimage confuse des maux que cette passion m^a fdxi soufirir et des plaisirs qu'elle m'a fait goûter; mais ce que je sens encore , j'essaierais

<». (De«nned,l.

C '•Jeko.n.ntk.J

LES DEUX A^lOUfcS. 5l

(H vaia de l'exprimer : dans ThoraHie moral , comme dans rbomme physique , le cœur est la dernière partie que la vie abandonne ; il pourrait arriver qu'un vieillard ëprouyât les transports de Tamour , mais il ne saurait ni les inspirer ni les peindre. J'ai dès lo|ig-tems prévu cette crudle décadence , et )'ai trouvé le moyen d'y éebapper , en prenant pour ainsi dire note de me$ sensations et de mes sentimens , comme on fixe d'un trait sur la muraille l'ombre fugitive qui passerait saQs y laisser de trace. -

J'ai écrit mes mémoires sans autre but que de me comparer i moi-même 9 et de pouvoir ^ en bon comptable , dresser à toutes les époques de ma vie le bilan de ma situation physique et morale.

L'amour^ qui tient une si grande place dans les destinées bumaines , a eu ^ur les miennes une double influence , si parfaitement compen** sée , que je me trouve , à ee sujet , dans la même perplexité où -se trouvait Corneille par rapport au cardinal de Bicfaelieu :

Il m*a fait trop de bien pour en dire du mal ; Il m*a fait trop de mal pour en dire du bieQ.

Les deux épisodes suivans , que j'extrais du

volumineux manuscrit de mes mémoires , ne sont que le commentaire de cette antithèse.

« J'atteignais à peine ma vingtième année , et j'étais venu passer quelques mois à. Paris , au retour de ma première campagne maritime. Je n'étais pas dépourvu d'agréraens extérieurs , et Ton me citait déjà comme un de ces jolis bommes dont la première barbe croît sous Vhaleine desfiUeSf comme dit Shakespear. Le hasard me fit rencontrer, à un des petits spectacles de la foire Saint- Germain , où j'allais tous les soirs avec mon ami Alph.... B....C. , une très- jeune et très-jolie danseuse que l'on nommait Nanine , dont je ne tardai pas à devenir éperdumênt amoureux. Je n'assurerai pas , quoi qu'en aient pu dire mes yeux et mon cœur , qu'il n'y eût alors à Paris quelques femmes plus belles ; mais ce dont je suis sûr , aujourd'hui même que la plus douce de mes illusions est détruite , c'est qu'il est impossible de réunir des contrastes plus séduisans, plus de tendresse et de coquetteries , plus d'irrégularité dans les traits et de charnies dans la physionomie , plus d'élégance et de naïveté , plus de mobilité dans l'esprit , de grandeur d'ame et de faiblesse de caractère ; elle prenait ,

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à son gré , toutes les formes et se parait de tous les caprices ; il était plus facile de ne pas Faimer que de n'en pas être idolâtre. Je le fus comme on pouvait Tétre à vingt ans , avec une anie neuve et passionnée. Nanine m'aima , et j'ache-^ vai de perdre la raison.

Mon congé venait d'expirer; un vieux cousin , chez lequel je demeurais à Paris et qui me servait de tuteur , me signifia l'ordre de partir t je crus entendre mon arrêt de mort ; j'imaginai cent prétextes pour prolonger mon séjour ; il en découvrit le motif, et n'en pressa que plus vivement mon départ.*

Nanine partageait -mon désespoir , dont elle connaissait la cause , et m^aidait de son mieux à retarder une séparation dont elle gémissait , mais qu'elle regardait comme inévitable. Cette idée , contre laquelle se brisaient toutes les forces de mon ame , me suggéra la plus extra va-, gante des résolutions : je proposai à Nanine de l'épquser. « Je vous aime trop pour cela , me dit-elle d'un ton léger et tendre tout à la fois : à votre âge , et daks le rang où vous êtes , il n'y

♦ Voyez le i«' volume de VHermite de la Chausséed'^Aiitin , page 337.

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a pour Y&Q» , mon cher Paul , ^"un moyen de panreiiir ,' la consîdératîoii ; yoas la perdriez en ra'épousanf ; nolis ne manqBons pas d'exemples qui prouvent ^ue Ton s*en passe avec de la fortune ; nous n'en avons nil'uu ni FautEe , et en nous épousant nous nous en fermerions à ^amdb le chemin. Maintenant , voulez-vous des objections pins fortes , quoique, moins raisaniahl^ ? Vous êtes pour moi la preuve , et j'en fonmîrais quelques autres j que je puis aimer beaucoup mon amant ; mais , je dois Tavoner , ]t ne serais pas aussi sûre d'aimer mon mari. Je ne sois pas éloignée de croire que l'amour n^est plus un pim* si^ du moment qu'il cesse d'être une firfie ; et vous êtes le dernier homme avec qui j^en von* drais fsiire l'expérience. Me parlons donc pins de mariage ; et , à cela près , feisons tout antre serment d'une fidélité inviolable. » J^enpthle Ciel à témoin ; il sait si c'est moi qm l'ai violé.

J'avais pour tuteur un parent qui ne ressemblait pas mal au commandeur du Fèrg de Familk; font ajouter à la ressemblance, il sollicita un ordre ministériel pour faire enfermer Manine; elle en fut instruite la première. « Votre cousin , me dit-elle un soir ^ je la

LES BEUX AMOURS. 55 ramenai» du théâtre , a trouTé un moyen tout simple de nouis réparer, c'est de vous faire conduire à Rochefortpar un officier de maréchaussée , et de me faire remettre aux Madehneites par lettre de cacket : l'intention est bonne , il n'était pas obligé de savoir que j'ai plus de crédit que lui à la cour >» Je ne me connaissais plus ; l'étais furieux et je ferrams les projîets les plus désespérés, . . « Yôus ne vous arrêtez pas au plus simple , interrompit-elle; faites venir des dievaux de poste , et partons ensemUi?

pour Rochefert. » H tombai à ses genoux; fépuisai le l^gage et les transporte de Ifamour pour lui téBMigner ma reconnaissance. A quatre heures du matin nous étions sur la grande route.

A pdne arrivés à Rochefort , je reçus Fordre de me rendre à bord de VApûlhn , qui faisait partie de l'escadre destinée à la station des mers de l'Inde. Nous devions mettre à la voile dans quelques jours ; quel parti prendre ? « Nanine, lui dis-je, j'ai bien interrogé mon cœur: il m'est impossible de vivre sans vous ; au risque de tout ce qui peut m'arriver, je reste à terre, si yous* refusez de me suivre... — Aux

Indes ?.... Cela demande réflexion. — Ah! né prenez canseil que de notre amour; songez qu'il y va de ma vie , de mon honneur. — Quand j'y consentirais, le moyen d'exécuter.... — J'ai tout prévu ; chaque officier a le droit d'embarquer un mousse pour son aervii^e. .. ( Nanine rit aux éclab).. — Le sort en est jeté, reprîtelle, il ne sera.pas dit que j'aie. reculé devant la plus insigne folie, »

Yoiià Nanine transformée en mousse , mais en mousse tel que l'imagination d'Oyide auraiit pu nous peindre l'Amour. Que n'aurais-je pas donné pour qu'elle parût moins jolie ! C'est Je seul sacrifice que^ je ne pus obtenir d'elle. Comme je craignais sur-tout, la première impression que pourrait causer sa présence , j.e ne la conduisis à bord que le soir même du jour où nous appareillâmes , et j'obtins qu'elle ne se montrât le lendemain que lorsque, nous eûmes perdu de vue les côtes.

L'équipage était réuni sur le pont, le capitaine Saint-Hilaire en passait la revue , et Nanine, sous le nom de Jules, était portée sur le contrôle. On l'appela : comme mon cœur battait! Elle parut, et un cri d'admiration sortit

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de toutes les boiTches. M. de Saint-Hllaire , que î'ayais^examiné plus attentivement, que les autres, jeta sur Nanine un regard scrutateur qu^il arrêta sur moi d'une manière très-expressive.

Après la revue , il donna Tordre au petit Jules de le suivre dans la chambre du conseil. L'audience durait depuis un quart d'heure ; je ne pouvais plus contenir mon inquiétude : j'entrai dans la salle , où je trouvai Manine en pleurs; je ne doutai plus qu'elle n'eût révélé notr^ secret.

M. de Saint-Hilaire me fit une très-sévère réprimande , et n'oublia pas de me citer l'article de l'ordonnance où ma faute était prévue. Je répondis, avec emportement , que j'en invoquais toute la rigueur , et que je demandais à être débarqué avec Nanine sur la première terre où nous toucherions. Le capitaine, qui me parut moins offensé de mon langage que touché des larmes de mon aimable complice , nous parla avec plus de bonté , et il fut convenu que Nanine , qui ne pouvait espérer de rester inconnue sous un pareil travestissement , reprendrait les habits de son sexe , et occuperait , &ouala dunette de la frégate, la chambre la plus voisine de celle

58 LES^DEUX AMOUB5.

du capitaine: Cet arrangement ne &i^t pas le mien ; mais les o^ections qve je ^nTafô y mr n'étaient pas de natmre à le fiure changer.

Pour se iaàre mne idée de FeSet qnepfodaisil la me de Nanine lorsqu'elle parmt pour la première fois à table, au milieu de dix à donze efllciers dont le plus âgé n'ayaît pas quarante ans , il ne siifit pas de se placer sons un charme sem^ bbble dans le cercle des habitudes ordinaires de la yie : il faut avoir entrepris une longue na- ;vigation , et avoir connu par expérience le pon* voir d'un regard féminin sur une société de deux ou trois cents bommes enfermés dans nn vsûsseau et condamnés au supplice de ne v<nr que des mentons barbus pendant quatre ou cinq mois.

Nanine eût été £stinguée dans la foute des jolies femmes ; qu'on juge des hommages dont elle fut Tobjet dans un lieu où elle n'avait point de rivale ! Elle en jouit avec toute la coquetterie de son caractère , et )'en souflris avec tonte la jalousie du mien.

( Je supprime le récit trop long de mes inquiétudes , de mes tourmens , dans cette cruelle traversée y où mon amour s'atcrut de toutes les raisons qui auraient dû l'affaiblir.)

Lis DEUX AMOURS. Sg

Ncm^Ue Anmde , Naainis avait allumé Taaoiur et la dbcorde dans tous les cœurs ; semblable à Ift' dorade brillaule ( pour tirer ma comparaison du lieu même où s'exerçait son empire), elle, se jouait an milieu de» flots et semblait se reposer sona la tempête. Toute la prudence , tonte la sérëritë de M . de Saint-Hilaire avaient peine à contenir pavmi nous des ressentimens , des haines, dont chaque îoûr augmentait la' vio^ lence ; il ne vit d'autre moyen de mettre un terme au désordre que d'en éloigner la cause , et î'ai tout lieu de croire qu'en cette circonstance il s'imposait à lui-même un pénible sacrifice. En arrivant à Mahé , sur la côte Malabar , il fit débarquer Nanine , en me prévenant qu'il la recommandait aux soins du gouverneur , et crut devoir me consigner à bord pendant tout le tems de la relâche. Je n'étais pas homme à balancer sur le parti que j'avais à prendre : je quittai le vaisseau pour n'y plus rentrer; je rejoignis Janine, et nous parvinmesà gagner Surate.

Heureux de posséder en liberté le seul bien que je connusse au monde et que j'avais pn craindre de perdre , sans soins d'un avenir que j'abandonnais tout entier à l'amour , quelques

6o LES DEUX AMOURSr ^

mois de ma vie s^écoulèreiit encore dans le délire d'une pas|sion funeste à laquelle f avais tout sacrifié , et qui me préparait une destinée si bizarre.

( Je laisse encore les détails de nos aventures à Surate, de la sensation extraordinaire que Nanine y produisit , des succès qu'elle y obtint aux dépens de mon repos et de mon bonbeur , et ^'arrive au moment fatal qui rompit si douloureusement les premiers nœuds que j'aie formés. )

J'étais absent depuis quelques beures; en rentrant chez moi , je n'y trouvai plus Nanine ; une de ses femmes me remit la lettre suivante , que je lus avec un déchirement de cœur qu'il est impossible d'exprimer :

« Je vous quitte , mon cher Paul , avec plus de repentir que de regrets; j'en conviens en rougissant : je ne pouvais plus rien pour votre bonheur ; j'ai cessé de vous aimer , et il ne dépend plus de moi de vous offrir ce seul dédommagement aux maux prêts à nous assaillir. S'il eût été possible de fixer mon cœ^ir , vous auriez fait ce miracle ; personne ne m'avait inspiré et ne m'inspirera jamais un sentiment aussi tendre

LES DEU3C AMOURS. 6l

que celui dont je crois vous avoir donné des preuves. Convaincue que Tamour peut tenir lieu de tout , aussi long-tems qu'il ^existe, ]e ne vous parle ni des sacrifices que vous m'avez faits ,'ni de ceux que j'ai été assez heureuse pour vous faire. Nous nous sommes aimés : nous sommes quittes. Quaiid j'ai refusé de vous épouser en France , je prévoyais ce qui m'arrive aux Indes : j'avais le pressentiment d'un mal dont je voulais du moins m'assurer le remède; je l'ai trouvé dans une séparation que j'ai crue nécessaire du moment où j'ai pu la croire possible.

» Vous n'êtes pas en état d'apprécier aujourd'hui les motifs qui m'ont fait agir; et, du caractère que je vous connais , j'ai dû commencer par nie mettre à l'abri de vos recherches : vous n'entendrez plus parler de moi qu'au moment où vous vous embarquerez pour retourner en France.

» Adieu ! mon cher Paul... Que ce mot me coûte à prononcer ! vous en jugerez à mes tarmes qui l'ont effacé. Après m'avoir tant aiméô , mon ami,, ne me haïssez pas; et quand un autre amour aura expié ma faute , songez alors que l'amitié vous réserve la première place dans le cœur de la yolage Nanine. »

Il semble que la nature , en créant Tnn aptb Tautre les plaisirs qu'elle a éparpillés dans la vie , se smt , à chaque fois , repentie du présent qu'elle nous faisaît , et qu'elle ait pris à tÂde de nous dispenser de la reconnaissance , en accompagnant chacune de ses iaveurs d'un mal plus grand que le plâsir qui le précède. L^înconstance de Nanine , à laquelle auraient de me préparer depuis si long-tems ses inidélkés, déchira mon cœur , jeta le désordre dans mon ame , et fit une révolution dans toute mon existence , comme ces maladies violentes à la ssite desquelles on renaît avec une constitution nouvelle.

Trahi par une danseuse , j'enveloppai tout son sexe dans un ressentiment que je déguisais sous le nom de mépris. J'adoptai sur les femmes l'opinion des peuples au milieu desquels )e me trouvais : }e ne youlus plus y voir que des êtres trop tendres pour conserver des impressions dura]>les,et parmi lesquels il n'y avait de choix à &ire qu'entre la vieille ou la jeune, la laide ou la jolie , la brune ou ia blonde.

Dans l'espace de plus de vingt ans qui s'écoula depuis Tabandon de Nanine jusqu'à mon

LES ITEUX AMOtJfiS. 63

^myét dass les forêts de la Guiane , Pamoiir B'apprcM:ha plus de mmt corar ; car ^ a'appeUerai poîiil de ce nom cet échange de fantaisies ^ ces Uaiâvms de cap nee^, ces surprises des scaa^ qui ne laissent «icmetrace^ pas mèm^ àam l'esprit; qm ne laissent aucuft sonrenîr J pas même dans la laëmoire. J'étaisarriiréà cette époque delayieoù la maturité de l'âge nous éclaire: à regret sur les iilusiotts de U jeunesse. Désabusé de Famitié , qui m'arait tfahi , de la gloire , qm n'est trop sourent que le li»sard , de la f<fftmne , dont ses faroris ra'araieiLt dégoûté , je lae croyais surtout détrompé de l'amour y qui ne s'ofirait àma pensée que sous l'escorte des maux don.t il aTait été pour moi la source.

J'habitais , depuis quelques purs , le pays des Z^nffSs , où m'avait c<mdiiît la plus étrange destinée qu'un homme ait peut-être jamais subie, lorsque l'ancien de la tribu yint me présenter lui-même la jeune Amioïa , 91'il me destinait pour épouse.* D y a des objets qu'il faut peindre pour rendre croyable le récit des événemens où ils figurent.

Amioïa touchait à sa treizième année; elle

* \oyei rffermifâ de la Guiane, tome !«% page 79,

était née d'un père zangaïs et d'nne mire mëihse. Ses traits , sans être de cette régularitë parEûte qui constitue la beauté chez les peuples européens , ayaient un caractère particulier de grâce et de douceur féminines , dont le charme s'imagine plus facilement qu'il ne peut se rendre ."^ Dans un climat où les Semmes n'ont presque pas d'eniance , Tâge de cette belle Zangaïde touchait à celui que la nature a marqué pour le développement des formes charmantes dont elle était pourvue ; sa taille avait de la mollesse et de réiégance; ses grands yeux noirs s'embellissaient d'une expression pleine d'innocence et de volupté : son regard était déjà une caresse , et le son de sa voix un plaisir.

Le hasard qui voulut , en nous réunissant , justifier toutes les invraisemblances, m'apprit , à plus de quarante ans , k secret de mon propre cœur : une enfant sauvage me fit connaître l'amour , et je ispugis du sentiment auquel j'avais jusqu'ici donné ce nom. Cet hymen ,

* M. Deseune semble l^avoir devine dans sa jolie gravure qui se trouve en tête du i" volume de /'ffer- , mifâ de la Guiane ^ où je suis représenté plus jeune que je ne i^étais alors.

LES DEUX AMouas. 65

eonlracté au sein' des forêts , entre deux êtres si peu faits pour se rencontrer, devint la source d'an bonheur pur , ëg^I , sans trouble , sans mélange , dont la durée appartient sans doute à un autre ordre de choses.

, Je ne dirai pas , faute de le concevoir moimême , par quelle gradation nouvelle de sentimens et de sensations \e passai d'un intérêt doux et tendre qui avait quelque chose de paternel, à cet amour passionné dont je n'avais encore connu que les tourraens , pour arriver à cette félicité des aiiges dont la réalité n'exclut pas l'espérance , oh le repos même est un délire*.

Quand je cherche k me rendre compte du bonheur dont j'ai joui , je trouve qu'il se formait d'élémens tout -à - fait opposés à ceux dont l'homme de la société cherche k composer U sien. La constance , la tranquilliié d'esprit , l'uniformité de la vie , la nature et la liberté , telle était la source d'un bien-être qu'il n'a peut-être été donné qu'à moi seul de connaître et d'apprécier dans toute son étendue.

La plus douce des expériences m'a convaincu que les femmes passaient bien plus faciUment que les hommes de l'état sauvage aux habitudes de h

66 Ll^S DEUX AMOURS.

cÎTÎiisâtioii; ma jeuiie compagne , doat l'ëdoeation était le pivs agréable de mes délassemens , devinait toat ce que je voulais lui eftseigHer': quand elle apprenait , elle avait Tair de se ressouvenir ; et , jusque dans sa modeste nudité , on retrouvait je ne sais quel charme de pudeur , quelle grâce de parore, dont la société seule semMeraif devoir donner l'idée #

« Dans ces climats brûlans , comme dit Mon^ tesqnieu , on aime Tamour pour lui-même ; il est la cause du bonheur , il est ta vie. » Ce serait bien vainement j je crois , que je chercherai à faire entendre k un habitant de Paris ou de Londres tout ce qn^il j avait de délices^ dans la situation que je vais déerû'e.

Aux premiers rayons dm jour, je prenais mon arc et mes ftèehes , et je sortais pour aller à la chasse ; le plus souvent Amioïa m^accompagnail et me servait de guide. Arrivé àams te canton que je voulais parcourir , je là* laissais sur le bord de quelque cataracte , au sommet de quelque colline , où elle attendait mon retour en tressant avec un art merveilleux les pljimes de mille oiseaux divers dont elle&briquait nos légers vête«* mens.

Ii£S BEUX AMOURS. 67

Une heure suiBsaU pèor m'assurer tes provisions du î^ur. Je me bâtais 4e rejoindre na douce compagne, et, tranqiûiles sur nos be- ^ns, nons ne songions plus qu'à nos plaisirs.

Errant alors sans but en sans objet dans ces contrées où la nature surabondante a prodigué tant de merreilles , avec quel enivrement nous admirions ses beautés , auxquelles notre amour prêtait de nouveaux cbarmes ! Avec quelle ardeur je snivais mon agile compagne s'élançant an sommet d'une colline où la nature semblait avoir rassemblé à plaisir tout ce qui peut enchanter lé cœur et les yeux ! De quel regard d'amour je suivais tous les mouveraens de ce beau corps ,

Pare de grâce et vêtu d*Innocence !

Assis à ses côtés , je m'écriai» avec transport , comme le père des hommes, dent je partageais ' ^ors la félicité : « La source de nos biens réside en nous-mêmes; nos besoins mêmes sont nos plaisirs; ils sont attachés à nos sens , et chaque partie de moi a les siens pour t'aimer.* » La fille des forêts n'avait point lu Milfon , mais

' Paradis perdu , livre 4*

la natare et ramour n ont qu'un langage. « J'ai >» admiré, me disait-elle en soupirant, Tëclat » du soleil et la sérénité du jour , les fleurs des » champs , leurs vives couleurs ; j'ai respiré le » parfum de l'oranger et de la rose; mais ta » présence est pour moi mille fois plus agréable » encore, et ce sentiment, que j'éprouve , ren- » ferme en lui seul tons les autres. » Ces tendres paroles s'exhalaient de sa bouche, où je le& recueillais avec son haleine , plus douce que le sonfiBe du printems. La constance n'était pas le prix d'un attachement si pur , elle en était l'a* liment :

Parmi tous les êtres an monde , Nous nous chobissîons tous les jours ;

et nous trouvions dans ce besoin de fidélité tous les attraits de la préférence.

Amioïa devint mère. Ce moment m'^apprit tout ce que le cœur d'une femme peut renfermer de tendresse , et toute la distance que la nature a laissée , sur ce point , entre les affections des deux sexes. Amioïa près du berceau de son fils ! Jamais tableau plus délicieux n'a frappé mes regards : quels soins ! quelle entière abné-

gation de soi - même ! quelle touchante idolâtrie ! Elle perdit , au bout de quelques mois , ce premier fruit de Tamour, et sa tendre superstition la sauva de Tivresse de sa douleur : elle ëtait persuadée qu'un enfant pouvait revivre dans une fleur arrosée avec le lait de sa mère; et je me gardais bien d'affaiblir, par le moindre doute, une croyance religieuse où son ame puisait la force dont elle avait besoin pour vivre. J'avais élevé de mes mains , sur le bord du fleuve , un petit monument recouvert d'arbrisseaux, au. mi lieu desquels Amioïa, sur la place même où reposait son fils , avait planté un jeune corossol. Chaque soir, au cri de la perrique aux ailes d'or, * elle revenait visiter le berceau funéraire, et , penchée sur l'arbuste, elle arrosait de son lait et de ses larmes la fleur solitaire du corossol, dont la couleur d'un jaune pâle est un emblème de la nature mourante.

Quatre ans s'étaient écoulés dans les délices de cette douce union. Un jour que je revenais de la pèche , où j'avais été seul avec Zaméo , je laissai k celui-ci le soin de remonter la barque

* Espèce de perroquet de la Guiane, dont le cri se fait entendre au coucher du soleil.

en suivant le rivage, et , pour arriver plus tdt à la case , où m'attendait Amiota , je pris mon chemin à iravers une longue savane desséck^ , dont le chemin praticable ne m'iftait pas bien connu. Je marchais depuis quelque tems , et je m'étais arrête sur une hauteur^ d'où je cherchais à m'orienter sur le cours du soleil , qui descendait vers rhorizon; pressé par la sciîy je cueillis, sans beaucoup d'attention, sur un arbre qui se trouvait à ma portée, un fruit vert, d'un go&t légèrement acide ; j'en avais à peine . mangé quelques grains que je fus saisi de douleurs violentes , suivies d'un engourdissement auquel je succombai, sans perdre enti^emeut connaissance. J'étais depuis une heure dans cet étati, lorsque j'aperçus Amioïaet Zaméo, qui me cherchaient dans la savane où ils supposaient qne )e pouvais m'étre égaré. Dans rimpossîbilitié de me lever, je parvins k me faire entendre; Amioïa reconnaît ma voix, elle accourt la première, me voit, frémit, et m'interroge avec inquiétude; je n'ai que la force de lui montrer l'arbre fatal : elle pousse un cri d'épouvante , s'élance, et arrache une grappe entière du fruit empoisonné, qu'elle dévore. Cette action ter-

rible , à laquelle je ne pus opposer que de vains efforts, est aperçue de Zaméo; il entend mon geste , se rend maître d'Amioïa^et, d'une main Iiardie,yasaisir jusque sous ses dents les débris vénéneux dont le suc a déjà passé dans ses veines. Zaméo , qui connaissait la propriété de cet arbre funeste , savait aussi qu^il portait avec lui son antidote. Il en détacba quelque portion d'écorce, qu'il broya entre deux pierres ; il la délaya ensuite dans la liqueur du cocotier dont il avait rempli sa gourde, et qu'il nous fit boire. L'efficacité de ce remède fut telle, qu'au bout de quelques heures de repos nous pûmes retourner à la case. Je guéris en peu de jours ; mais Amioïa lutta plusieurs mois contre l'activité d'un poisoù qu'elle avait pris à plus forte dose. Je ne dirai pas que cet acte de dévoûment augmenta mon attachement pour elle : il ne pouvait croître ; dès long-tems il remplissait tout mon cœur. La £adblesse de sa santé , altérée par cette longue maladie, retarda de plusieurs années un événement qui promettait de mettre le comble à notre bonheur, et dont il fut le terme : Amioïa perdit le jour en le donnant à une fille que nous avions nommée Amazilie. J'ai pu dire comme le poète Young :

72 LES DEUX AMOUES.

My childthy cradie , vaspurchas V wHh tky molhers^ 6/er,*

Je ne puis , après vingt ans , arrêter ma pensée sur ce moment funeste, où je commençai moi-même à mourir. La tendre compagne de ^on exil expira en embrassant son époux et sa fillè, et sourit en tombant dans les bras de lamort.

J^avais promis de yiyre pour Amazilie; ses traits cbarmans me rappelaient sa mère , et son enfance avait encbanté les premières années de ma vieillesse. Je ne retracerai point ici un dernier malheur contre lequel il n'est qu'un seul recours , et que je n'ai supporté que parce que j'étais arrivé à un âge où ce n'est plus la peine de se donner la mort.

* Mon enfant , ton berceau fut le prix du cercueil de

ta mère.

N^ XXXIV. — i^ février 1816.

LES SOTa

L*«M»fit tnWAt^ ic\È\Ti, irtnX , l>a CAmi^rec des Mts mU faire un boa -«sa^ t Il le^ examine, il lesToît, Comme en voit un mauvais ouvnige ; Des défauts qv*il 7 trovTe il cherche à proiter. Il n'est gn^re moins n^oesiaire De Toir ce qn'il faut ifiXtt <^ne de saroir ce qu'il faut faire. ,

Mad. DssaootUitBs.

Iju y a y de compte fait , trois espèces de sols : les sots qui ne savent point, les sots qui savent mal , les sots qui savent tout , excepté ce qu'U* devraient savoir. Cette d^nière classe est aujourd'hui la plus commune ; nous ne sommes cependant pas encore menacés de pevAré les deux autres.

J'ai besoin i'uo avocat : on m'adresse à if^ rippe ; une heure de conversation que nous ayons ensemble me prouve qu'il a fait de grandes

74 Ï*«S ftOTSt

recherches sur la langue celtique , et ^e personne H^est plus propre que lui ^ enseigner le bas-breton ; à la manière dont iL 4isserle sur les antiquités des Gaules , on croirait qu'il a étudié au collège te$ DruMea. Tout en lui fai^ saut compliment sur son érudition , j'en viens à le consulter sur mon affaire; il s'agit d'au point de droit à établir sur les lois du Digeste: Mérippe est tout* à -fait étranger à ce genre d'étude» ; il ne s'est occupé des Pandeçtes de Justinien que pour s'assurer qu'elles ont été publiées le 17 des calendes -de janvier 533, et qu'elles ont été retrouvées dans la ville d'Amalfi par l'empereur Lothaire. Mérippe, avec toute son érudition , est un sot avocat.

J'achève un ouvrage sur les puissances hàt" baresques , où je prouve que cette cenfédéra* ration de forbans ne sera pas' détruite avant un demi-siècle , parce qu'il ne fiiut pas moins que eela pour -que les Anglais puissent se passer de pareib auKiilaires ; mais comme je manque de notions exactes sur les mœurs et la politique de ces nations, dont j'écris l'histoire, je crois pouvoir me les procurer auprès A^Hermas , qui a passé trente ans de sa vie dans les régences ,

iiES sors. ' 75

en qualité de consul : )^ai pris note des ques-» tiops que j'ai à lui faire , et dont il me dispanse en m'apprenant « qu'il ne s^est point amusé k de pareilles bagatelles pendant son séjour sur la c6te d'Afrique , où il a sn einployer son tems d'une manière plii3 utile 9 en spéculant sur le maroquin et sur les cafetières du Levant. »

L'humeur que m'avaient donnée ces deux hommes me suivit dans Tlle Saint-Louis 9 oA j^étais allé ïaîre une visite à mon philosophe pythagoricien. Je le mis sur le chapitre des sots , dont il se constitua 1q défien^eur officieux avec tant de cha|ettr et de bonhomie , que je fus asiez long-tems sa dupe pour me donner l'air d'étrç son client. Je conserve à notre discussion la fmme du dialogue, pour être plus sûr de n'y rien changer*

On G^domnie les siots, et Ton s*obstine , par envie, à méconnaître en eux des qualités dont }e me bis hardiment l'apologiste.

' L'nEnvtTE.

U n'y a pas ffmi coi» âge k venir au secours du plus fort.

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