‹ L'hermite de Londres: ou Observations sur les moeurs et usages des anglais au commencement duChapitre 17 sur 63 · POURQUOI SE FAIRE ATTEKBRE · texte numérisé non relu

POURQUOI SE FAIRE ATTEKBRE

heures , malgré moi. » Ou bien: « Mille pardons! ce n'est véritablement pas ma faute. Je Tondrais que la chambre des communes fût anéantie. J'y ai été aujourd'hui avec mon frère , et je n'ai pu 1 m'en échapper que depuis une demi-heure. Je dois être dans un désordre.... ! Je me suis habillé au hasard ; j 'ai fait la moitié de ma toilette en voiture. Jamais je n'ai été si contrarié de ma vie. » Et un sourire insipide termine ce tissu de mensonges.

Maintenant toutes ces excuses sont usées ; presque aussi vieilles que lui, connues de toutes les personaes qu'il voit, elles ne trompent plus personne , et ennuient tous ceux qui les entendent. Cependant il n'en suit pas moins son système f auquel il croit devoir une sorte d'importance. Il lie vent ni passer pour un homme qui a ! de l'ordre et de l'exactitude , ni s'exposer au risque d!arriver dans un salon qui n'est encore | qu'à demi rempli. Plus d'une femme de sa| connaissance qui ne s'est pas laissée éblouir; par son élégance et son aOectation, plus d'uni épicurien qui ne veut pas qu'un diner se refroidisse en l'attendant, ont cessé de l'inviter pour ' cette raison, mais ce n'en est pas une pour lui I

POURQUOI SE FAIRE ATTERDRE? 97 d'arriyer assez tàt pour avoir à passer dans an salon les cinq minutes ennj]\jeuses qui précèdent le diner. Les idées qu'il s'est foites du bon ton exigent quMl arrive toujours à la hâte, comme s'il avait eu les affaires les plus importantes. Cette conduite lui a valu le sobriquet de tardifs maïs il n^en est ni honteux 9 ni mécontent ; et , bien loin de se corriger^ il semble aspirer à un degré d'honneur encore plus élevé , et vouloir se faire svxnommtt leiariif des tardifs , comme cér-^ tain général français avait été appelé le brave dçs hraçes.

Comment ne serait-il pas incorrigible , quand

mie maltresse de maison , lui tendant la main à

son arrivée , le £sdt placer près d'elle , et lui dit

en riant : « Asseyez-vous , écervelé , je croyais

que vous ne viendriez qu'au dessed: ; » quand

une autre s'écrie : « Ah ! déjà Woodville ! je ne

vous attendais pas siiât ! » ou bien qu'une troi-*

sième y l'interrompant au milieu de ses excuses

banales et rebattues, lui dit : « Asseyez'-vous,

et nç clierchez pas à vous excuser. Nous vous

connaissons tous. Nous savons que vous êtes un

liomme privilégié, que jamais vous ne pouyçz

arriver que le dernier. *

g8 POURQUOI SE FAIB£ ATTENDRE?

Tout cela , suivant Woodville , contribue à le mettre à la mode ,. à lui donner de I-ëclat dans le monde. Il s'imagine , et souvent avec raîsoiï, que Jes jeunes personnes qui entrent dans la société sous les auspices de parens tlissipés , admirent son assurance et sa vanité. LMnduIgence quMl a éprouvée Ta tellement confirmé dans cette habitude , qu'il se trouverait embarrassé pour se mettre à table , s'il arrivait avant que tous les convives fussent placés. Comme le plaisir brille dans ses yeux , quand il entend lady Mildway lui dire avec la suavité qui lui est naturelle : « Mon seul regret , c'est que la soupe ne vaudra plus rien, quoiqu'-en général vous rendiez justice aux talens de Mercier (son cuisiliier français) , et que te poisson ne sera ni chaud ni froid. — Sur mon honneur, répond-il , vous m^accablez par trop de bontés , mais je ne pourrai en accuser que moi. Au surplus , je me trouverai consolé si vous consentez à boire un verre de vin de Madère avec moi , car je suis véritablement honteux d'être arrivé si extraordinaîremént tard. » C'est ordinairement qu'il aurait dû dire. '

Toutes ces petites nianœuvres ont valu à

POtJRQlJOI SE FAIRE ATTENDRE? 99

Woodville un faux intérêt dont il a abusé; L^in^ dalgence lui pardonne , rinexpérience le tolère , et l'ignorance Tadmire.

Lord Redbook , qui n'a d'autre mérite que la place qu'il occupe sur le registre des pensions, son nom y ses titres et ses qualités qu'on' peut Tofr dans le calendrier de la cour, est encore nn de ces hommes qui sont nés pour le désespoir des cuisiniers, qui abusent de Tindulgence qu'on a pour eux, qui manquent aux règles du savoir-Tivre,et.qui, usurpant une prééminence qui ne leur appartient point , se font attendre une heure entière par la meilleure compagnie , arrivent quand -on ne croit plus devoir compter sur eux , et se (ont un malin plaisir du dérangement qu^ils occasionent parmi ceux qui les ont atten-* dus si long-tems.

Lord Redbook n'a pourtant point l'aimable gaîté de -Woodville ; son orgueil ne se déguise pas sous les dehors d'une fausse humilité ; il n'a pas recours à des excuses banales. Il semble croire qu'il est tout naturel qu'on l'attende; et il prend sa place au haut de la table comme une chose de droit. Peut-être il paraîtra surpris, non d'être arrivé si tard , mais ^u'on se soit mis

lOO POURQUOI S£ FAIRE ATTENDRE?

sit^t à table. Ce n'est pas pour s'excuser , c'est pour se faire valoir, qu'il vous dit qu'il ariiye à r instant de Derby, de Newmarket, ou de la chambre des pairs, quoiqu'il prenne beaucoup moins d'intérêt à ce qui se passe dans ce dernier "endroit qu'au résultat des courses qui ont lieu dans les deux premiers. Il vous dit qu'il re-* grette que vous l'aye^s attendu, mais il est aisé de voir qu'il ne vous aurait jamais pardonné si vous l'aviesi traité avec moins de cérémonie. H s'empare des attentions , des respects de toute la famille , et se trouve mortifié s'il n'en ^st pas robjet.exclusif. II ne fait pas un geste dont le but ne soit de se faire applaudir 9 pas une politesse qui n'ait un air de condescendance. Il ^urive tar4 par ton , dîne avec vous pour la forme , ne reste qu'autant de temsque cela lui convient, et prend congé à la française , c'estr-à-dire sans saluer personne , sans avoir trouvé ni plaisir , ni iiitérét dans votre société.

Quelquefois il vous dira avec un ton de supériorité : « Je suis sûr que vous ne me pardonnez pas d'être arrivé si tard ; ce n'est pourtant pas sans peine que j'ai pu venir. J'ai manqué pour vous à cinq ou six engagemens , et j'ai jai^

POtTRQUOÎ SE fÀIRE ATTEKDRî:? 101

contenté je ne sais combien de gens pour vous tenir parole. » Ou bien, s'il veut être plaisant : « Votre cuisinier français est sans doute dansr une grande colère contre moi? H m'accuse de conspiration contre ses ragoûts, sonvol-au-vent,r son macaroni. Mais peu s'en est fallu que je ne pusse venir ; j'ai été sur le point de vous faire faire mes excuses. »

Cet usage de se faire attendre est devenu si commun , ique c'es.t à qui sera prêt le dernier , du Cuisinier qui prépare le dîner, ou du convive à qui il est destiné. C'est ce qui faisait dire à un Irlandais de ma connaissance , qui depuis Tunion traverse tous les ans le canal de Saint- Georges pour venir dire oui et non dans la chambre des communes : « En vérité ^ on recule tellement l'heure du dîner d'année en année , que jene serais pas surpris qu'on finît bientôt par ne dîner que le lendemain. >»

Le maître de maison qui attend des convives , craint tellement de voir manquer un excellent dîner, qu'il ne croit jamais en fixer Theure assez tard. Mais il a beau faire , ceux qu'il a invités se disputent encore à qui arrivera le dernier, à

Page 1