‹ L'hermite de Londres: ou Observations sur les moeurs et usages des anglais au commencement duChapitre 19 sur 63 · L'AUTOMNE A LONDRES · texte numérisé non relu

L'AUTOMNE A LONDRES

Qiue destrta inhospita Ut^um

CndiSf mmœna pocat meemm qui setUit.

HOKACI.

€es lieux qui tavs paraissent solitaires, inhabités, •ont poor moi pleins d'intérêt et de vie.

Depuis long-tems j^ai pris pour devise qu'on n'est jamais moins seul que lorsqu'on est seul. N'importe où je porte mes pas, pourvu que ce soit dans mon cher Londres, je suis sûr d'y trouver des objets qui seront pour moi pleins d'intérêt.

Peu contens de faire de la nuit le jour , nos gens à la mode font encore de Thiver Tëtë , en restant dans la capitale pendant les mois de mai et de juin , en dépit de la chaleur et de la poussière , et en passant , par ton , le plus fort de l'hiver à la campagne, où le froid et la

loS l'automne a LONDRES.

pluie mettent un embargo sur leurs demeures ^ et les privent souvent de toute communication avec leurs voisins. Aussi pendant Tété nos rues sont couvertes des plus brillans équipages; Hyde-Park charme le» ycm par la réunion de tout ce que la mode et le luxe ont de plus séduisant : il n'est pas étonnant que cette saison soit celle du plaisir.

Mais en septembre et octobre , quand nos gens de qualité sont dans leurs châteaux ; que leurs ombres , leur copistes , leurs singes , se réunissent dans quelque rendez-vous à la mode pour y prendre les eaux ou en faire semblant ; que nos élégans et nos merveilleuses , que leur campagne de printems a ruinés , se sont rendus en France par économie ; que nos Grecs modernes font des voyages de découvertes à Aixla-Chapelle , à Bruxelles , à Paris, pour tâcher d'y retrouver quelques pigeons qu'ils n'ont pas encore tout-à-feit plumés , et qui , ne battant plus que d'une aile , ont cherché un climat plus favorable pour y laisser repousser leurs plumes ; Londres, par comparaison , n'est plus qu'un village désert. Alors l'oisif promène partout son ennui sans pouvoir parvenir à le chasser ;

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il parait plus désceuvré que jamais , et sa mëlancolie semble prendre une couleur jaune ou yerte ; le marchand cherché à se distraire en faisant des parties de campagne dans les enviwons , en fiacre ou- dans son cabriolet ; il se montre aux spectacles de second ordre ; * quelquefois son commis , mettant des pantalons à la cosaque , et y attachant une paire d'éperons , espère , sur le cheval qu'il a loué , se faire passer pour un jeune homme à la mode , pour nn hussard en négligé venant des casernes d'Hounslofp , ou de quelque autre endroit ; tandis que le garçon apothicaire, voulant prendre Textérieur d-un lancier, se donne les airs d^une profession beaucoup moins meurtrière que la sienne.

Quant à moi, même dans cette morte-sai-^ son comme on l'appelle , je trouve encore, à employer mon tems , et je ne manque pas de sujets de réflexions ; car je pense bien décidément comme le duc de Queensbury , qui trouvait Londres , même à la fin de Tété, beaucoup moins ennuyeux que la campagne.

* Les seuls qui soient ouverts dans une partie de cette saison.

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Londres présente deux, tableaux . différens qu^nn poète italien on un artiste pourraient appeler Londra trionfante , et Londra abbandonata. Mais cet abandon ne hii fait pas perdre sts charmes pour moi. Je parcours souvent nos places désertes ; j'y contemple ces brillantes maisons si gaies, si bruyantes, si fréquentées peu de tems auparavant , et qui , maintenant hermétiquement fermées , semblent consacrées au silence et aux ténèbres ; ces palais que les Amours et les Grâces transformaient en temples où Ton ne connaissait d'autre culte que celui de Vénus; ces demeures de riches banquiers oii le vieux Dix pour cent vient encore rendre sa visite hebdomadaire , et dont la porte était assiégée par des gens de qualité , dévots adorateurs de Plulus , qui quelquefois y vendaient pour quelques guinées leurs titres et leur honneur ; Thabitation desserte de quelque, nabab , véritable temple de Mammon où l'intérêt et la cupidité venaient se prosterner devant le veau d'or ;. enfin les clubs, les tripots, les maisons de jeu , où tant d'imprudens ont é\i trompés , pillés , ruinés : partout je trouve quelque sujet de méditation.

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J'étais un jour dans Saini-James-Square , et je réfléchissais sur le mauvais goût de st% einbellissemens : je vis près de moi un grand Irlandais mal vêtu qui 9 la bouche béante, ouvrant de grands yeux, et les mains derrière le dos , regardait de tous côtés avec l'air d'un nouveau débarqué. Enfin jetant ses regards sur une maison appartenant à un noble lord , bien connu en Irlande , et dont tous les volets étaient fermés , K En conscience, s'écria-t-il , voilà une maison semblable à la tête de son maître , pleine de vide. » Son observation me fit jeter naturellement les yeux, d'abord sur la demeure vacante , puis. sur rhomme qui venait de faire cette remarque et qui ne tarda point à s'éloigner. Mais je m'aperçus un instant après que ma poche était aussi vide que la maison de sa seigneurie , car je n'y trouvai ni mon mouchoir des Indes , ni ma tabatière d'argent. « N'importe , pensaije, je ne manque pas de mouchoirs, et j'ai d'autres tabatières ; je suis bien payé de ma curiosité. » D'ailleurs c'était un tour digne du moîà d'août , une affaire conduite assez vivement pour une morte-saison. C'est ainsi que chaque moment varie la face des choses ; que chaque jour

IIO l'automne a LONDRES, amène un événement capable de mûrir notre raison et d'augmenter la masse de nos connaissances.

Plus d^une fois je me suis amusé à voir, dans CrosveMr-Square * et dans Berkeley-Square f les gros concierges de notre noblesse, assis à leur porte , lisant un journal , pesant dans la balance de leur esprit les intérêts non-seulement de leur patrie, mais de tout le continent, et traitant les tètes couronnées aussi lestement que si elles ne valaient pas une demi-couronne la douzaine. N'est-il pas plaisant de penser qu'eux et leurs femmes , ayant une double clef de la cave de leurs maîtres , ont aussi , en l'absence de ceux-ci , leurs assemblées et leurs conçersazione ; leurs déjeuners à la fourcbette et leurs bals ; leurs dîners ministériels et anti-* ministériels , où la médisance s'exerce aux dépens du maître et de la msatresse de la maison, et de leurs nobles amis ? J'ai souvent vu aussi un heureux couple se glisser dans la demeure dé- >serte dé nos grands seigneurs dont une clef d'or |

* Ce square^ le plus beau de Londres, est remarquable par la régulante des maisons. Un tremblement de terre 8*y fit sentir en ijSo.

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oa d^argent peut ouyrir la porte , et procurer des rendez-TOus commodes dans ces temples du goût et de l'élégance. Quelquefois la concierge est assez jolie pour attirer les amateurs ; le plus souvent elle est obligeante , et elle rend service i sir John et à lady Jémima^ au colonel Spark et à la joKe ouvrière en modes, quelquefois à la gouvernapte qui vient à la ville sous quelque prétexte , et (pii y trouve Mylord par hasard.

Le parc de Saint- James , dans la saison la plus morte , offre aussi un panorama toujours vivant. C'est là quç nos braves officiers à demipaie , la plupart du nord ou de l'ouest de la Grande-Bretagne, passent leur tems à raconter leurs batailles à quelque provincial nouvellement débarqué à Londres, comptant sur un dîner, mais comptant souvent sans leur hôte. C'est là qu'ils dressent leurs plans , soit pour louer un appartement garni dans une maison où il y a une jolie servante, soit pour papillonner autour d'une riche veuve , soit pour captiver le cohir de leur blanchisseuse. Leur conversation est toujours amusante , et je ne les quitte jamais sans regret.

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U n^est pas moins curieux d^ observer les ruses des filous qui ont des projets sur vos poches , et des prétresses de Vénus qui cherchent à tous prendre dans leurs filets. «< Est-ce ici Green- Park F » vous demande un jeune homme qui vient s'asseoir à côté de vous. Il vous fait toute son histoire , vous dit qu'il arrive du Nord, soit pour recueillir un héritage , soit pour suivre un procès ; que son père à un beau château , 5oo livres sterling de revenu ; et il n'existe pas un officier de police à Londres qui ne connaisse

la figure du drôle Une nymphe charmante

vous aborde d'un air timide , vous demande le chemin^deJa'OV^ où demeure son oncle ; elle ne connaît pas Londres , elle voudrait en être bien loin ; elle est effrayée de se trouver :seule dans les rues. Comme elle serait heureuse de trouver quelqu'un qui voulut bien raccompagner ! Quelque dupe le lui proposera ; mais un homme qui a de l'expérience se souviendra d'avoir vu cette figure se promener le soir dans Oxford-Street ; Saint-JameS'Slreet , .Pall-Mall, Cb-arJng-Cross et Haymarquet.

Les rues vous présentent aussi une foule de

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figares qui réclament votre attention : le dissipateur qui cherche de Targent ; Tusurier qui yeut se débarrasser du sien ; le plaideur qui court chez son avocat ; Thomme de loi qui se rend dans les cours de justice ; le rentier qui rèvc économie ;^le marchand qui spécule. On écrirait des volumes sur ce sujet. Je laisse donc à mes lecteurs le soin de juger s'il existe jamais une morte-saison à Londres.

Il4 LA JEUNE FILLE

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