SORTANT D^TJ PENSION. II
simple regard la fait rougir : elle est sans cessé àTagonie ou en extase, . Elle a eu une couple de compagnes de pen^ $ion , infectées comme elle de la manie des romans. « Ce sont , disait-elle , ses amies de cœur, les confidentes de toutes ses pensées, des âmes moulées sur la sienne , d^autres elle-même , plus que le nionde entier ne pourrait lui donner. » Elle a pourtant cessé de les voir, la première , parce q[u'elle s'est mariée sans lui avoir confié les secrets mouvemens de son cœur ; la seconde, parce qu^elle avait ri d'une ode que ma nièce avait coniposée sur une primevère fanée,
Son cœur a déjà été sensible trois fois ; mais jamais elle n a confié cette faiblesse qu'aune amie de cœur. Le premier objet de sa t^ndresi^e se maria à une autre ; le second fut tué en duel ; et le troisième , mis en prison pour dettes , perdit de vue la belle inconnue qui , de la fenêtre de s^ pension, répondait par de tendres regards à ses spupif s langoureux ; et elle eut la douleur de changer de domipile sans savoir ce qu'était devenu cet Adonis. Elle fut long-tems inconsolable de cette perte, et elle s'écriait souvent ;
iMSciaU mi in pace , d 4uà miei pe^sieril
Il8 LA JEUNE FILLE
Enfin, dans son voyage aux lacs, elle eut h bonheur de faire h connaissance de miss Matildi Montaigu Mandeyille , jenne fille aussi ridicule aussi affectée , aussi romanesque quelle même Son nom seul la prévint en sa faveur ; et , poui citer ses propres expressions, c'était nn doui zépbir passant sur un lit de violettes. Elles se virent, se plurent, et se jurèrent une amitié étemelle.
Les yeux parlaient aux yeux, Pâme parlait à Tanie.
Une conformité parfaite de sentimens fit qu'elles n'eurent qu'un cœur entre elles deux. C'est , comme dit ma nièce , une fraternité d'affection qui ne connaît d'autres liens que ceux de la tendresse et de la nature.
Quant à moi , je ci*ains que ces deux jeunes filles ne soient Composées de matières trop inflammables. Elles prétendent pourtant qu'elles 1 savent trq) bien aimer pour jamais se marier, et j que si elles n'étaient pas idolâtrées par l'homme! de leur choix , l'hymen serait pour elles une mort anticipée ; car peu d'hommes ont une ame capable d'apprécier une tendresse si exquise , un tel enthousiasme d'attachement, de tels élans
SORTANT DE PÏNSION. Iig
de passion, des sensations si donces et si viyes, DB plaisir si voisin de la peine.
En traçant ces lignes, je ne pais m^empécher d'ëprouver la plus sincère compassion pour ma panvre nièce. Sans donte il peut être dangereux pour une jeune personne de débuter trop tôt dans le monde; mais en ensevelissant ainsi Sophie dans r ombre d'une pension, en la laissant prendre dans les romans une fausse idée de la société , on Ta exposée au danger de donner à son caractère une tournure bizarre, de vivre dans rignorance des devoirs de son sexe et de sa condition ; et il y a cent contre un à parier qu'elle tombera dans les pièges qui lui seront tendus par quelque poète famélique, ou quelqu'acteur couvert d'oripeau ; qu'elle fera un' mariage par sensibilité, ou que, trompée dans ses espérances, elle perdra la faible étincelle de raison qui lui reste encore, et finira ses jours dans un des asiles destinés aux infortunés qui en sont dépourvus.
Le même sort attend probablement Matilda Montaigû Mandeville , dont la fortune est si modique que , sans ma nièce , elle prendrait le parti