LES JOUEUSES
Je la trouvai il y a quelques jours chez lady Racket; et dès que j'arrivai, je fus désigné pour sa partie de whist. Je ne fus pas plus tôt débarrassé de cette corvée , et de cinq guinées qui sortirent de ma poche , qu'on me proposa un cassino : j'y consentis d'autant plus volontiers que sans cela j'aurais été probablement obligé de faire une seconde partie de virhist. Au cassino, l'attention n'est pas si complètement occupée par le jeu , on y attacha moins d'importance , on peut se permettre quelques mots de conversation ; au lieu ^u 'au whist vous ne voye^ que des figures graves , prêtes à prononcer une i sentence sur chaque carte que vous jouez, et . qui exigent de vous autant de silence et d'attention que s'il s'agissait d'écouter une harangue i de Démosthènes. !
« Allons, tue dit lady Racket, j'ai besoin de vous pour compléter un cassino. Vous aurez k plaisir, ajouta-t-elle d'un air malin, çnbais^ 1 sant la Voix , de contempler les charmes de lady Longstick ; et mi^ess Merveilleuse vous | amusera de quelques anecdotes pendant qu'on donnera les cartes. Sir Robert MaxtoA fera le I quatrième. — Vos désirs sont des ordres fQia \
LES JOtJEtSES. iâ3
moi , Mylady, ré{$ondis-je en prenant ma place avec résignation. — ^ L'Hermîte ! dit mistress: -Merveilleuse à demî^voîx à lady Longstick ; » et toutes deux , levant leurs sourcils , semblaient dire : « Voilà un gaillard qui nous observera de près. >i
Nous tirâmes les places, et j'eus lady Merveilleuse pour partner. « Vous ne me gronde-rez pas si je joue mal , me dit-ellé ? — Jamais il ne m'est arrive de gronder une damé , lui répondis-je. — Je voudrais pouvoir en dire autant de sir Herbert, âjoutar-t-elle : il parla hier au jeu sî durement à lady Maxton , que les larmes lui en vinrent aux yeux. — Folie ! s'écria le baronnet : vous savez que je ne voulais pas jouer y mais le nabab n'aurait pu faire sa partie sans moi : d'ailleurs jamais on ne doit mettre le mari et la femme à la même table. — A moins , dit lady Longstick , qu'ils ne s'entendent ensemble , comme nos amis de Poriland-Place . — Et alors , répliqua le baronnet, il n'est pas très-agréable de jouer avec eux. » Remarque qui fit sourire les deux dames.
Lorsque la partie fut finie , je fi$ un tour dans
t34 L'ES JOUEUSES,
le sàlon pour jeter un coup-d'deîl sur les différentes tables : je m'arrêtai im instant devant une partie de loo. « Je passe , dit lady Lavish d^nn ton d'humeur qui m'annonça qu'elle perdait. » Tous ses traits étaient ch:angés ; le sourire qui les embellit ordinairement avait disparu ; on voyait le dépit dans ses yeux , la constematidn sur son front. Mistress Beverly, assise à la même table , avait déjà perdu quatre-vingts guinées dans sa soirée. On remarquait en elle un air d'iadifierence affecté , un sourire forcé , une apparence de sérénité ; mais la nature ne perdait pas ses droits, et, malgré tous ses efforts^ on pouvait voir sur sa physionomie combien elle -était Ànue et contrariée. « La fortune ne vous favorise pas ce soir, lui dis-jé. — Je perds uïie bagâteUef me répondit-ellé d'un ton dé tranquillité qui n'en imposa à personne. »
La plus âgée de ces deux dames n'avait que dix-huit .ans. Le chagrin de perdre et le dësir de gagner avalent fait succéder à un teint frais et vermeil des couleurs ardentes qui les auraient fait prendre pour des Bacchantes venant de célébrer une org^e. Lord Lighthead perdait ave c
XHS JOUEUSES. l35
ta noAchàiaiice qiti lui est ordinaire ; le colonel Crab sonnait en empochailt leur argent ; et lady Marie Modish tâchait inutilement de cadher sous un air calme le plaisir que lui causait le gaia qu>lk à^aiit fait : il brillait sur ses joues , ëtincelait dafas ses yeux , et se faisait entendre jus* que dans je «qnde sa voix.-
Pauvres créatures ! pensai-je ; elles ne songent guère combien leur physionomie les trahit ! eues ne sont même pas en état de receyoir une leçon utile des glaces magnifiques qui les entou-* rentl
Les tables comménçaiortt à être désertes , et je tombai alors dans la confusion des langues. Ou send)lftit jouer au:s propos interrompus. Lady Racket dissertait sur un roman du jour; sir We&erby ferlait d'une course dfe chevaux ; un nouveau membre du parlement prenait un ton ministériel pour faire* comprendre une loi à une douairière sourde dont toute Vattentlon était absorbée par un vieil élégant qui l'entretenait en ^êmetems. Le comte Mainville déraisonnait sut la politique, et sir Henry contait des douceuri i une héritière aussi riche qu'elle était laide.
l36 I^ES JOUEUSES.
« Laûj T*** est complètement rainée ,' disait mistress Merveilleuse à une autre dame; elle doit dëjft mille guinëes à son intendant. — Pas un honneur de toute la soirée ! s'écriait mistress Beverly. — Lady Longstick a fait une bonne soirée, disait tout bas lady R*** à un jeune officier; sa marchande démodes a quelque espoir de recevoir un acompte. »
Lady Lovemore passa près de moi en ce moment. Ses traits étaient méconnaissables , tant le dépit et la rage la défiguraient. Non-seulement elle avait perdu considérablement au jeu, mais elle avait reconnu qu'elle avait, été supplantée dans le cœur du colonel D*** ; et sa rivale l'avait regardée en souriant d'un air de dédain. Lady Racket semblait triompher de la défaite de lady Lovemore. « Je crains que la chaleur ne vous ait indisposée , lui dit-elle en aflectantun ton d'intérêt et de bonté, -r- J'ai un mal de tête insupportable, répondit lady Lovemore. >» Et elle partit sans que personne lui offrit la main, circonstance sur laquelle on fit en même tems une demi -douzaine de commentaires difTérens. Comme les femmes. ont peu de charité ïnne
LES JotJEUSEs. iS-;
pourFautre, pènsâi-je! Mais c'est surtout au eu qu'on reconnaît la vérité de cette obserration. Je tis alors sir Herbert debout, derrière sa lemme ^ dont la partie n'était pasâicore finie, et qui, tout en la regardant jouer, lui lançait de téms en tems quelques brociards. « Ai-jei d<mc mal fait de couper, lui demanda-t-elle aved ta son de voi'i argentin ? — • Vous ne pouviezS mieux jouer pour perdre , maïs c'est ce que yous faites toujours , lui répondit-il en levant les épaules et en lui touniantle dos. » Faut-il donc que des coeurs et des carreaux, abominablement peints sur de misérables marteaux de carton, mettent aiûsi en jeu toutes les passions, sèment la zizanie et les dissensions , fassent succéder des années d'amertume à quelques heures de faux plaisirs , et troublent le bonheur domestique d'époux qui, sans cette fage incon-' cevable , auraient joui d'une félicité parfaite! Faut-il que mainte lady Maxton persiste à jouer quoique le jeu ne soit constamment pour elle qu'une source , d'abord de mauvaise fortune ", et ensuite de reproches et d'humeur!
M apercevant alors que beaucoup de personne*
££S joueuses;
demandaient leur voitute , je tirai ma montre . et je vis qu il était quatre heures du matin Que de tems mal employé ,' entièrement perdu Je me retirai dans ma solitude ; mais les joueuse* que j'avais vues autour de la taUe de loo se re présentèrent à moi dans mes songes , et )e me réveillai convaincu que si mes remontrances pouvaient arracher cette passion funeste dtt cceni de quelques jolies femmes , ce ser^t un grand service que je leur aurais rendu! .
us, M1KÏE£ DE PORTRAITS. t3g