‹ L'hermite de Londres: ou Observations sur les moeurs et usages des anglais au commencement duChapitre 8 sur 63 · II · texte numérisé non relu

II

5o LA FEMME COLERE.

pojidit-elle en mettant sa main dans la mienne « et en fixant sur moi des yeux dans le coin desquels je voyais encore briller un cristal de la plus belle eau. — Maintenant, lui dis-je , permettezmoi d'intercéder pour le pauvre John. C'est un honnête campagnard ; il est jeune , il est docile » il parait avoir du regret de vous avoir déplu ; ne le renvoyez pas. — Il sortira, s'écria-t-elle dans un nouvel accès de colère. — Doucement, lui di^'je, doucement; ne vous enflammez pas ainsi. Quelle est donc la faute impardonnable qu'il a commise? — Il en a commis cent » , reprit-elle d'un ton d'impatience qui chassa une seconde fois les roses et les lis de son teint pour les remplacer par le pourpre de l'amarante : le sourire avait fui , et je cherchais en vain sur toute sa physionomie quelques traces de cette douceur qui est le charme le plus puissant du beau sexe. Je n'osai pourtant l'interrompre, car je n'aurais fait qu'augmenter la violence de l'accès.

« D'abord... , » continua-t-elle ; son chien revint à elle en ce moment, et lui lécha les mains. — «Y oilà une bonne leçon pour l'homme, lui dis - je en souriant , le bien rendu pour le mal , l'amitié subsistant en dépit des mauvais

LA ^EMME GOLEBË. 5l

(raîtemens. » Elle caressa son chien , prit un air plus grave , et parut recouvrer un peu de calme.

« D'abord , reprit-elle , il est gauche comme un ours . — C' est un malheur pour lui . — Stupide comme un âne. — Feut-élre par crainte de mal faire. — Il n'entend rien à sa besogne. — Avec le tems , il pourra se former. — Mais je crois que vous prenez le parti de ce drôle , s'écriat-elle avec une nouvelle vivacité. »

Je ne voulus pas répondre à cette apostrophe. « Continuez , ma belle dame , lui dis-je , mais soyez calme et de sang froid. »

« Ce matin , il a été si long-tems à répondre à la sonnette , que j'ai cassé le cordon d'impatience. — Cela est fâcheux. — Ensuite il m'a apporté une lettre dans sa main au lieu de me la présenter sur un plateau , et je la lui ai jetée à la figure. — C'est vous qui vous êtes oubliée. — Alors, la ramassant , il la remportait, lorsque je le rappelai en lui donnant Tépithète d^* diot , qu il méritait si bien , et lui ordonnai de la mettre sur une table ; mais en se retirant il a eu la maladresse de marcher sur la patte de mon chien. — Est-ce tout ? — Non , vraiment.

Le colonel vintpour me voir ; il lui dit que j'étais

52 LA FEMME COLEEE.

sortie . — Grande erreur. — Et il laissa entrer deux créanciers. — Encore pis. — Enfin, n'estce pas lui qui en me mettant en colère est canse que ma figure est décomposée au point que je n'oserai me montrer de la journée ? — Vous ferez sagement. — N'ai-je donc pas raison de le renvoyer? — Sans dbute , à moins que vous ne puissiez acquérir plus d'empire sur vous-même. Mais ( en appuyant sur ce mais d'une manière marquée) si lady Saint- Florence voulait lui pardonner , si elle pouvait prendre un ton de douceur avec lui et avec tous ses autres domestiques, si elle parvenait à se vaincre elle-même, ce serait la plus belle victoire qu'elle pût remporter de sa vie. Elle serait alors toute perfection, son coeur tiendrait les promesses que semblent faire ses traits aimables ; mais sans cela , ce cœur.... »

Elle m' écoutait avec attention, avec calme; mais ce mot qui semblait accuser son cœur parut la blesser. « Mon cœur ! » s'écria-t-elle vivement.

Je ne fus pas fâché de ce mouvement de sensibilité. « Je veux dire votre caractère , reprisje ; il fait tort aux traits angéliques dont la nature a voulu vous embellir. »

^ LA. ÉEMME COLÈRE. 53

Le compliment parut lui plaire. «Je ne me mettrai plus en colëre , mon cher ami , me dit^ elle , je pardonne à John , et je le garderai i mon service. '- — Je vous en suis personnellement obligé , lui dis-jc , et je ne puis vous exprimer quelle sera ma satisfaction si vous tenez la pro^ messe que vous venez de faire. »

Elle la répéta , et je la quittai en faisant des vœux pour son amendement , car j'ai pour elle la tendresse d'un père. Mais je ne suis pas tou^ jours à ses côtés , et quand même j'y serais , la tempête peut quelquefois être trop violente pour que les conseils et les efforts d'un vieux pilote puissent y résister. La colère est comme la foudre : elle frappe à l'instant qu'elle éclate. La flamme pardt , l'incendie s'allume , et les eaux salutaires qu'un nuage épais fait descendre des cieux sont insuffisantes pour l'éteindre. C'est ainsi que ni le tems , ni les larmes ne peuvent effacer les traces des maux que la colère a produits.

La violence du caractère de lady Saint-Florence lui a fait perdre plusieurs de ses amis. Elle ne peut conserver un. domestique pendant un mois ; ejle passe^ dans lé monde pour une virago , ponr une furie ; et cependant son cœur

54 l'A FEMME COLÈRE.

est excellent. Ses accès de colère Texposent à une foule de désagrémens et de déboires. Je me souviens de Tavoir vue se trouver mal de dépit à un bal , parce qu'il semblait que le colonel , qui , soit dit en passant , ne F épousera jamais par la crainte qu'il a de son caractère , Tavait négligée , et avait choisi une autre danseuse. En faisant une partie chez lady Yantrump, elle fut si mortifiée d'avoir perdu par sa faute, qu'elle en eut des convulsions ; au bal SArgyk^ elle fut si courroucée d'avoir été contrariée par sa tante , que le lacet de son corset s'en rompit, et qu'elle fut obligée de se retirer au milieu des chuchotemens de femmes jalouses de sti charmes.

De tous les triomphes que peut obtenir une femme , le plus grand est celui qu'elle remporte sur son caractère. Il survit à la jeunesse \ donne des grâces à la laideur même , rend plus léger le poids de l'adversité, et assure le bonheur icibas. La plus jolie figure s'embellit encore par un air de sérénité. Des traits doux et tranquilles repoussent les dards envenimés de l'envie , détournent le torrent de la malveillance , forcent . l'estime d'un ennemi , et fixent pour jamais l'amour et l'estime d'un ami ou d'un époux. Je

suis convaincu que si mes lectrices connaissaient la dame dont je yien& de les entretenir ; si elles voyaient les attraiti dofit la nature l'a ornëc disparaître dans un accès de colère , elles n auraient besoin ni d'exhortations , ni de conseils pour se tenir en garde contre celle passion funeste. Elles sentiraient combien il est inléres-^ santpour elles de ne pas lui donner entrée dans leur cœur , ou de l'en déraciner si elle s'y était malheureusement glissée; et l'expérience leur prouverait tout le prix de celte victoire.

56 DÉPÀBT DE LONDBES.

Fortunam eitikt reptrins fuhm reUatat.

PoBtiDS Stkvs.

Il est plas facile de saisir la fortnne que de la fixer.

« Qui diable vous a chargé de dire que je partais de Londres ? Depuis une demi-heupe. . ., depuis trois heures, je suis entouré , bloqué , assiège par une légion de marchands qui tirent sur moi à bout portant , et dont les mémoires , plus dangereux que les fusées à la Congrève, plus redoutables que l'artillerie d'un vaisseau de 1 20, pleuvent sur moi de toutes parts ! Mais je vous renverrai , maraud, car je connais vos tours: yousm*avez vendu , vous avez été faire une ronde chez tous ces coquins de boutiquiers , et vous en avez reçu tant pour cent , pour prix de la nouvelle de mon départ. Voilà pourquoi je me trouve iexposé à ce déluge de mémoires , qu'une rame de papier n'égalerait pas en volume . Allons , débarrassez-moi

BEPARt DE LONDRES. 5;

ie cette canaille ; dites-leur de repasser dans une heure , d'aller trouver mon homme d' affaires dans Lincoln* s Inn ^ ou bien d'aller à tous les...... »

•< Ah! c'est vous, mon cher ami , » me dit alors sir Robert Rackrent, qui s'aperçut que j'étais entré pendant qu'il exhalait ainsi sa bile sur soh valet de chambré. J'avais vu quatre chevaux de poste à sa porte ; il était évident qu'il se préparait à quitter à l'instant la capitale. « Asseyez-vous , continua-t-il , je suis ravi de vous voir ; mais ce pendard ne sait pas distinguer les amis et les ennemis , les honnêtes gens et les créanciers. >•

« Allons! dit-il au domestique, faites venir mon maître d'hôtel. »

« Dites-moi donc, i celui-ci dès t]u'il arriva, qu€ signifie ce mémoire? Un souper qu'on prétend m' avoir été envoyé de chez Blaquières!

quand donc, s'il vous plaît , et pourquoi cela ? — Monsieur , c'est le jour que vous avez ramené ^ Argyk-Baoms une demi-douzaine d'amis qui n'étaient pas attendus. — D'amis! sans doute ils {M>uvaient Têtre alors ; mais aujourd'hui , du diable si ce ne sont pas des ennemis. Et ils ont

58 DÉPART DE Londres:

bu deux douzaines de bonteilles de vin de Cbamjpagne ? — Oui , Monsieur. — Enyoyez-moi le cocher. Qui vous a donne ordre , dit-il à celui-ci , d'acheter , en un mois , deux paires de harnais? ---Le valet d'écurie que vous avez renvoyé , Monsieur , pour avoir surmené votre cheval de Barbarie. — Et qu'avait -on besoin de douze étrilles, de vingt-cinq brosses, d'une grosse d'épongés, et d'une qiiantité d'huile suffisante pour remplir une baignoire ? — Tout cela était indispensable, Monsieur. — Oui, indispensable pour le sellier et vous qui vous ent^dez ensemble. Mais vous pouvez lui dire qu'il peut former une demande en justice, que je ne le paierai qu'à bonne enseigne. Dites aussi à votre ami le maréchal-ferrant que voici le dernier mémoire qu'il me fournira jamais. Je ferai un marché avec un autre pour l'entretien de tnes ehevaux. Je vois qu'il en a traité deux de plus qu'il n'y en a dans mon écurie ; et je trouve un itên pour avoir ferré mes deux chevaux café au lait, six semaines après les avoir vendus. Pourquoi cjla? Parce que vous lui avez dit:

Mon maître va partir, il sera pressé, il ne regardera pas le mémoire! Sortez. »

DEPART DE LONDftXaT. 5^

« Je TOUS diemande pardon , maa cher ami ^ me dît-il alors ; mais yoyez celte liste de calamités. Cent deux mémoires ! c'est le double de ce que j 'en attendais , et trois fois plus que je ne pais en payer. C'est une terrible épreuve à subir que de quitter la ville après une campagne de printems ! et je crains que Tennemi ne soittrop fort pour moi. Mes . domestiques se sont fait habiller à crédit chez mon tailleur, et se sont cuivrés à mes dépens , tandis que les clubs , le jeu , la société , me faisaient voir le fond de ma bourse. U faudra que je me verrouiUe ^ je vois cela. Mais excusez-rmoi encore un instant. » II sonna et demanda la femme de charge. « Mistress Larceny , lui dit-il , comment se fait-il que le mémoire du marchand de toile se monte à 3oo liv. ( 7 ,000 fr. ) ? je ne croyais pas qu il en pût excéder 3o. — Monsieur, nou^ avons eu du linge de table , des draps et du linge de corps pour vousmiéme. — Sans doute, et pour d'autres aussi , à ce que je pense. Mais qu'estce que cet article de mousseline de Glasgovr , et cette robe de toile de coton imprimée ? — Monteur , c'est p4>ur cette jeune fiUe de. campagne qui est entrée en qualité de fiU^ de chambre. . . . Yous.satez^ aîottta-t^ellê d'un. air malin? EUè'

6b DEPART DE LOKDRES.

dit qu^il faut qu elle voie Monsieur avant son

départ , et j'ai aussi quelques comptes à régler ; je n'ai pas de quoi payer la blanchisseuse ^ dont le mémoire monte à plus de 5o liy. ( i ,20a fr. ). — Tenez, tenez, lui dit-il en lui jetant une poignée de billets de banque, arrangez toat cela, et retirez-vous. Quant à tous. Messieurs, ' a jouta-t'il en s'adressait aux mémoires qui étaient devant lui , je ne vous regarderai seulement pas; à quoi cela me mènerait-il ?» Et les chiffonnant entre ses mains , il les jeta au feu.

« Adieu , mon cher ami , me dit-il alors en me prenant la main, je vous écrirai de Brighton. De vous à moi , je compte faire une enjambée jusqu'en France ; car je vois que je ne puis tenir ici. Trois mille livres ( 72,000 fr. ) disparues en trois mois ! que faire pendant les neuf autres P II faudra que messieurs mes créanciers attendent ; à peine ai-je de quoi faire ma route , et il faudra que je tire d'avance sur mon banquier. Dissipation, maudit Seau? J'aurais dû rester à ma campagne, je ne serais pas,dans ce chien d'embarras. Je renverrai tous mes domestiques d'ici à quelques semaines , car c'est une bande de voleurs. Adieu encore une fois. » S' avançant alors vers Tescatier : « E3i bien!

DÉPART DE LCNDnks. Bt

cria-t-il, tqut est-il prêt ? le bagage est-îl chargé ? les chevaux sont-ils mis ? Point de retard , que je parte à Tinstant. J'attends à tout moment , dit- il en se retournant vers moi, qu'on vienne saisir mes meubles pour le paiement des contributions, et je ne sais si je ne serai pas mis en pièces avant fl'avoir gagné la porte. Allons , Tompson , vous entrerez dans la voiture avec moi, et que les deux autres montent derrière. »

Ce fut ainsi que sir Robert partit de Londres au milieu des importunités, des reproches, des prières , des injures , des menaces et des imprécations des créanciers qui remplissaient sonves-^ tibule. Marchands, ouvriers, domestiques, tous avaient des réclamations à faire , et pas un n'était écouté. Son départ fiit une véritable fuite. Son mobilier fut saisi une heure après ; et je suis bien trompé si sa ruiiiè n^est pas complète.

Il avait un revenu annuel de 47 2<^o livres ( 100,800 fr. ) ; mais cela ne lui suffisait pas pour trois ou quatre mois de séjour dans la capitale. Il est vrai qu'une heure passée au jeu peut engloutir une somme plus considérable^ car cette passion ne connaît pas de bornes ^ elle brave tous les calculs , et l'on ne peut jamais dire : Je m'arrêterai là. Cependant , en fréquen-

62 DEPART DE ]Lai!iDR£S.

tant un peu moins les clubs , en voyant moins te grand monde , en ayant quelques çhcTaux et quelques valets de moins ; en se procurant des domestiques fidèles , ou , ce qui est plus facile , en les surveillant avec attention; en payant comptant, ou à des termes peu. éloignés; en mettant de Tordre dans sa maison ; en ne cherchant pas à singer les gens qui ont 20,000 livres de rente, et qui peuvent se permettre toutes les extravagances, excepté celle du jeu ; en renonçant à imiter lés hommes titrés et privilégiés, dont riuconséqnence ne songe jamais âù moment où il faudra payer ; il avait une fortune qui lui assurait l'existence la plus honorable.

Le baronnet est garçon ; il pourrait vivre dans les plaisirs , et presque dans le luxe , s'il écoutait tant soit peu la raison. Ce qui me surprend le plus, c^est qu'un homme puisse vendre sa liberté , son honneur^ sa tranquillité , pour des amusemens de trois mois dans Tannée ; tandis que de légères privations , iin peu d^ordre et d'attention, le mettraient au-dessus de ceux sous la dépendance desquels il est enchaîné , c'està-dire ses créanciers et ses valets , car celui qui a des dettes ne peut se dire indépendant ; son créancier est maitre de sa personne ; et si un

titre , ou une place au parlement le mettent à Tabri des poursuites , il n* en est pas moins en butte aux injures et au mépris.

C'est pourtant ce qu'on voit tous les jours; et les plaisirs coûteux font des progrès si rapides que le mal me parait augmenter tous les ans. Si les jeunes gens à la mode voulaient réflëcbir et envisager à quel avilissement ils s'exposent en se mettant dans la nécessité d'user de ruses et de vils subterfuges , de se faire celer , de chercher de mauvaises excuses , de se cacher , enfin de fuir leur patrie , ils tiendraient un peu plus à obtenir une place dans l'estime publique.

Dm voi /oma^ t nemnpa^ in tantigmiftf

Ckt fuando novamenU lo rtpedc^

Che sia quel ck'tra atanti appena credo.

PlSHOTTl.

Le don de pUirt prompttmmt , Les rapides succès , les succès du moment , Forment surtout son apanage.

Riiai.ikHE«.

J'avais souvent remarqué que mon extravagant cousin , l'officier aux gardes , avait tous les mois un habit neuf, et un nouveuu gilet toutes les semaines ; qu'il faisait chaque jour trois toilettes différentes , et que jamais on ne le voyait deux fois habillé de la même manière. Ses uniformes, sts habits bourgeois , ses négligés , ses redingotes , et jusqu'à ses robes de chambre offraient la même variété. J'étais surpris de cette constance dans le changement ; je ne concevais pas comment l'imagination de l'homme pouvait suffire à produire plus de métamorphoses que Protée

s'en a jamais subi ; et j'étais curieux de savoir de quelle manière une mode prenait naissance dans le inonde.

Je m'adressai à lui-même pour éclaircir mes doutes , mais je n'en pus obtenir de réponse satisfaisante. II me dit seulement qu'il donnait souvent la mode lui-même ( ce dont je doutai avec raison ) , et que lorsqu'il voyait un bomme du bon ton , un dandy, un jeune lord , porter un nouveau costume , il avait soin de Timiter, surtout s'il était extraordinaire, coûteux, de manière à être bors de la portée des clercs de procureurs, des cbevaliers de comptoir, en un mot de toute la clique des seigneurs du diman* cbe. Je cite ses propres expressions.

Ce peu de renseignemens me parut fort insuffisant ; et peut-être n'aurais-je jamais été plus beureuX dans mes recbercbes , si Je n'avais remarqué que la boutique d'un certain tailleur, fort en vogue , était toujours remplie de jeunes gens occupés à examiner des costumes qui se renouvelaient toutes les semaines sans jamais se ressembler , tandis que je voyais des bommes respectables et bien mis porter les mêmes babits jusqu'à ce que la saison plus cbaude ou plus froide les obligeât à en cbanger. Je fis part de cette obserr

yatûm à M. Bonton ,' vieil élégant de ma connaissance , qui me déconvrit enfin le secret.

« Les tailleurs, me dit -il, ont formé «ne conspiration contre les gens à la mode delà, capitale ; et leur but est d'exposer nos ëlégans à de nouvelles tentations de dépense , au moins une fois par semaine , et de les diriger dans le choix de leurs vétemens , qu^ils ont soin de tenir toujours à un prix assez élevé. Ils jouent souvent à leurs pratiques le tour de les rendre ridicules , mais le génie de l'imitation l'emporte ; chacun veut porter ce qui lui a d^abord paru absurde sur un autre , et personne ne sait qui est l'inventeur de la mode qu'il faut suivre , même quand elle déplaît.

» Ainsi on vous resserre un homme pétri d'embonpoint dans un corset baleiné, dans un habit bien serré ^ de manière à le mettre à la torture ; il court le risque de se rompre un vaisseau sanguin ; il ne peut respirer ; il souffle comme une baleine , et toutes les coutures de son habit sont près de crever , ce qui ne ferait pas pleurer son tailleur. Celui-ci, après l'avoir d'abord emprisonnér^ainsi dans ses vétemens, finit souvent ensuite par le loger dans la prison du banc du roi pour en être payé ; mais le débiteur se venge

quelquefois en se faisant déclarer Insolvable , et par là maître Snip * se trouve hors de mesure. Je me souviens d'avoir vu un personnage trèsillustre , portant un de ces vétemens si serrés , qu'il avait Tait d'être dans une armure d'airain. Son embonpoint cherchait à s'échapper de tontes parts , et les pans de son habit, re jetés sur les côtes, exposaient aux yeux, de la manière la plus grotesque , une partie remarquable de sa grosse personne.

» Pendant huit) oiirs la rçdingofe d'unhommfe du bon ton ne lui descendra qu'au jarret ; la semaine suivante elle traînera jusqu'à terre, et sera aussi longue que le mémoire de son tailleur. Un jour tout est empois , le lendemain tout est bongran. Un merveilleux portera de la ouate pour masquer un défaut détaille ; le jour suivant le fat le mieut fait sera ouaté de la même manière. Un prince, im dandy, honteux de son embonpoint cherchera à le cacher sous des ha-bits bien serrés ; sur-le-champ toute la ville se meta la gène. Qu'un tailleur recommande une

mode ridicule, il se garde bien de dire qu'il en.

* Sn/^^ qui coupe. Sobriquet qu'on donne 'aux tailleurs.

est rinyenteur. D a soin d'assurer que son altesse royale , sa grâce , sa seigneurie , ne portent pas autre chose; et yite, tout le monde, vieillards et jeunes gens , veulent être mis de la ipème manière.

» Un jour le dos d'un habit sera aussi large que celui d'un porte£aix irlandais , les manches seront si amples que le corps pourrait y passer ; le lendemain, la taillé est si étroite , les manches si serrées, que lorsque Thabit est endossé, non sans peine, on ressemble à uni perce- oreille. Souvent aussi la mascarade est si complète, qu'au milieu des plis d'une longue et large redingote, des broderie:^ , des fourrures , des boutons en olive, et d'un gilet en gorge de pigeon, vous pouvez prendre un jeune homme fort honnête pour une jeune femme qui ne l'est guère.

» Toutes ces manoeuvres sont tirées du sac de maître Snip qui , soit que le spencer écourté ait la vogue , soit qu'on traîne la redingote flot* tante , n'en fera pas son mémoire moins long , et qui trouvera moyen de gagner tout autant sur les deux aunes d'étoSe dans lesquelles il vous serrera , que dans les sept ou huit dont il vous fabriquera un vêtement bien ample. U est à pr<h-

pas d^ expliquer comment il vient à bout de ses projets , car il y a deux manières d'exécuter ces tours du métier.

» La première est de persuader à quelque personnage important, depuis le prince jusqu'au fat , pourvu qu'il doime le ton dans le beau monde, que tel costume lui sied infiniment , que tel habit lui va à ravir, soit que son cou se trouve en-^ terré sous, nue douzaine de collets , soit qu'un seul, plat et uni , le laisse s'élever comme^celui d'une cicogne ; qu'un habit croisé à revers montrera avec avantage sa large poitrine , ou qu'un frac pour la chasse lui donnera un air de jeunesse , d'élégance et de vigueur. Si la dupe mord à l'hameçon, ehacun, quelles que soient sa taille et sa conformation, s'empresse de prendre le même costume , bien qu'il ne puisse aller à tout le monde , et qu^il n'aille peut-être à personne : mais il est à la mode , cela suffit pour qu'on l'a-* chètc , et c'est tout ce qu'il faut à^celui qui le vend,

» Une seconde ruse ou malin taillent , qu'il concerte avec ceux de ses confrères qui sont le plus en vogue , c'est d'imaginer de tems en tems un costume^ d^un nouveau genre. On a soin dé mettre en vue, mais sans affectation , non comme

un habit qu on désire vendre, et pour lequel oa serait charmé de trouver un acheteur, mais comme un habit de commande sortant des mains de Touvrier, et dont on ne peut disposer. Le fat^ à qui tout ce qui est nouveau a le don de plaire, ne manque pas de le remarquer. Il ne se décidera pourtant pas à la première vue dans une affaire de cette importance ; mais il observe , il réfléchit , car unfatréfléchit dans certaines occasions ; il voit la même coupe d'habit chez tous les tailleurs en réputation ; il faut donc que ce' soit la mode : voilà Toiseau pris au trébuchet, et il eu fera prendre d'autres à leur tour.

« Juste. ciel! s'écrie-t-il , je croysiis que les tailles longues étaient à la mode. — Elles Tétaient la semaine dernière , répond le rusé &iip ; mais aujourd'hui nous ne pouvons les (aire trop courtes » : et il a soin d'appuyer fortement sur ce mot aujourd'hui. Alors il nomme les lords, les merveilleux qui ont commandé des habits sur cette coupe , et assure qu'il ne peut suffire aux demandes qui lui sont faites. « Comment n^ai-je pas remarqué cette nouvelle mode P s'écrie le fat:* jamais je n'ai fait une pareille bévue. » Il lui en faut un absolument semblable pour le soir même , car il doit aller à une grande assemblée , et il

n'oserait s'y montrer sans ce costnme . Il y arrive , chacun le regarde avec surprise ; c'est le premier habit de ce genre qu'oti ait jamais vu. Il assure que c'est la dernière mode , chacun veut en avoir un semblable ; et le plan de maître Snip a réussi. » C'est ainsi qu'on détermine les gens crédules à changer de costume presqu'à chaque instant ; et ce sont ceux qui croisent suivre la mode qui l'introduisent eux-mêmes. Il n'est pas nécessaire d'ajouter ici que les couturières mettent en usage, pour tromper les petites maîtresses, les mêmes ruses qu'emploient lés tailleurs à l'égard des merveilleux.

» Un autre secret du métier , c'est d'engager des hommes connus pour suivre les modes à porter des habits sur une nouvelle coupe. La chose n'est pas difficile ; et- tel élégant qui ne peut payer le mémoire de son tailleur, espère lui faire prendre de la patience en lui facilitant le moyen de grossir ceux des autres. »

Ainsi finit mon ami, et je fus convaincu de la justesse de ses observations. Elles me déterminèrent plus que jamais à m'en tenir à mon ancien système , et à ne changer de costume que deux fois par an. Je ne puis pourtant m'eînpêcher de reconnaître à regret qu'on nous juge par nos

habits plutôt que par nos qualités , et que si un homme n^est pas mis à la dernière mode , il doit se contenter d'occuper la dernière place dans Testime du beau monde. C'est un fait aussi incontestable qu'il est triste , que le colonel M***, mourant d'une blessure qu'il avait reçue en se battant en duel, regretta d'avoir parlé à son antagoniste avec un ton d'insolence qui avait occasioné la querelle , et assura le vaillant champion qui lui avait servi de second , qu'il n'avait pu croire que ce fût un homme comme il faut , attendu qu'il portait un habit dont la mode était passée depuis un an.

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