LES JOUEUSES
• Immania monstra
Pretjerimus,
VlKAlLS.
Moos préférons lu momtres Icf plus affrcax.
J'ai toujours trouvé que les passions les plus violentes , telles que l'avarice , l'ambition , la haine, paraissent doublement hideuses quand elles se montrent sous les traits du sexe que la nature semble avoir formé pour la douceur et la modération. Elles privent une femme de tous ses charmes , et en font un être tout autre. Le jeu , fils du désœuvrement et de la cupidité , produit absolument le même effet , et déshonore le plus bel ouvrage de la nature.
Il existe cependant une espèce de jeu qui n'offre pas les mêmes dangers , et qu'on ne peut
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blâmer que sous le rapport de la perte de tems qu'il occasione. C'est une des taxes imposées sur rhomme par la société que d'être forcé , après un dîner, ou dans une visite du soir, de prendre des cartes , et de rester ainsi devant une table pendant un tems convenu. J'éprouve je ne sais quel sentiment d' impatience et de dégoût ^ quand je vais une msuitresse de maison s'avancer ytTS moi en mé présentant quelques cartes pour que j'en tire une, et que je me trouve condamné à être cloué sur une chaise pendant deux heures, et quelquefois davantage. Adieu le plaisir de la conversation ; adieu mon plus grand amusement, celui d'observer; adieu toute gaîté, toute variété.
Uri jeune merveilleux peut ne faire que paraître dans une assemblée. Il salue la maîtresse du logis , jette un coup-d'œil sur la compagnie afi|i de pouvoir citer les gens à la mode qui s'y trouvent ; puis s' élançant dans sa calèche ou dans son phaéton , va répéter le même rôle dans trois ou quatre autres assemblées , dans le cours d'une seule soirée. Un danseur, grâce au secours de ses jambes , peut échapper à la taxe des cartes ; mais il n'y a pas de ressources pour un homme
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de moyen âge , d'un caractère sérieux et rassis ; il faut qu'il paie une contribution sur son tems, et souvent sur sa bourse.
On ne saurait croire combien cette occupation prend de tems aux gens qui vivent dans le grand monde. Lady Lansquenet fait régulièrement deux parties de whist tous les soirs , à moins qu'elle ne trouve le moyen de jouer à quelque jeu de hasard. Dans le premier cas, elle donne, chaque jour, environ trois heures aux cartes ; dans le second , elle leur consacre toute la soirée ; et quand elle est dans son château , elle joue en outre deux ou trois heures avant le diner, toutes les fois que la moindre apparence de vent , de pluie , ou de chaleur , loi fournit un prétexte de garder la maison. En calculant sur un taux moyen le tems qu'elle passe à jouer, on peut l'évaluer à quatre heures par jour , ce qui £siit le tiers de celui dont elle peut disposer, attendu qu'elle en passe douze au lit. Déduisant du surplus quatre autres heures pour les soins de sa toilette , il ne lui reste donc que quatre heures par jour à employer d'une manière raisonnable , encore faut-il en défalquer le téms des repas.
jSi les joueuses.
Je la trouvai il y a quelques jours chez lady Racket; et dès que j'arrivai, je fus désigné pour sa partie de v^hist. Je ne fus pas plus tôt débarrassé de cette corvée , et de cinq guinées qui sortirent de ma. poche, qu'on me proposa un cassino : j'y consentis d'autant plus volontiers que sans cela j'aurais été probablement obligé de faire une seconde partie de whist. Au cassino , l'attention n'est pas si complètement occupée par le jeu , on y attache moins d'importance , on peut s& permettre quelques mots de conversation ; au lieu qu'au whist vous ne voyez que des figures graves , prêtes à prononcer une sentence sur chaque carte que vous jouez, et qui exigent de vous autant de silence et d'attention que s'il s'agissait d'écouter une harangue de Démosthènes.
« Allons, me dit lady Racket, j^ai besoin de TOUS pour compléter un cassino. Vous aurez le plaisir, ajouta-t-elle d'un air malin ^ en baissant la voix , de contempler les charmes dé lady Longstick ; et mistress Merveilleuse vous amusera de quelques anecdotes pendant qu'on donnera lès cartes. Sir Robert Maxton fera le quatrième. — Vos désirs sont des ordres pour
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moi , Mylady, rëpondis-je en prenant ma place avec résignation. — L'Hermite ! dit mistress Merveilleuse à demi-voix à lady Longstick ; » et toutes deux , levant leurs sourcils , semblaient dire : «f Voilà un gaillard qui nous observera de près. »
Nous tirâmes les places , et j'eus lady Merveilleuse pour partner. « Vous ne me gronderez pas si je joue mal , me dit-elle ? — Jamais il ne m'est arrivé de gronder une dame , lui répondis-je. — Je voudrais pouvoir en dire autant de sir Herbert, ajouta-t-elle : il parla hier au jeu si durement à lady Maxton , que les larmes lui en vinrent aux yeux. — Folie ! s'écria. le ba-^ ronnet : vous savez que je ne voulais pas jouer , mais le nabab n'aurait pu faire sa partie sans moi : d'ailleurs jamais on ne doit mettre le mari et la femme à la même table. — A moins , dit lady Longstick , qu'ils ne s'entendent ensemble , comme nos amis de Poriland-Place. — Et alors , répliqua le baronnet , il n'est pas très-agréable de jouer avec eux. » Remarque qui fit sourire les deux dames. "
Lorsque la partie fut finie , je fis un tour dans
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« Lady T*** est complètement ruinée , disait mistress Merveilleuse à une autre dame; elle doit déjà mille guinées à son intendant. — Pas un honneur de toute la soirée ! s'écriait mistress Beverly. — Lady Longstick a fait une bonne soirée , disait tout bas lady R*** à un jeune officier; sa marchande démodes a quelque espoir de recevoir un à compte. »
Lady Lovemore passa près de moi en ce moment. Ses traits étaient méconnaissables , tant le dépit et la rage la défiguraient. Non-seulement elle avait perdu considérablement au jeu , mais elle avait reconnu qu'elle avait été supplantée dans le cœur du colonel D*** ; et sa rivale Tavait regardée en souriant d'un air de dédain. Lady Racket semblait triompher de la défaite de lady Lovemore. « Je crains que la chaleur ne vous ait indisposée , lui dit-elle en aflectant un ton d'intérêt et de bonté. — J'ai un mal de tête insupportable 9 répondit lady Lovemore. » Et elle partit sans que personne lui offrit la main y circonstance sur laquelle on fit en même tems une demi -douzaine de commentaires différens. Comme les femmes ont peu de charité l'une
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pourTautre, pensai-je! Mais c'est surtout au jeu qu'on reconnaît la vérité de cette observation. Je vis alors sir Herbert debout , derrière sa femme, dont la partie n'était pas encore finie, et qui, tout en la regardant jouer, lui lançait de tems en tems quelques brocards. « Âi-je donc mal fait de couper , lui demanda-t-elle avec nn son de voix argentin? — Vous ne pouviez mieux jouer pour perdre , mais c'est ce que vous faites toujours, lui répondit-il en levant les épaules et en lui tournant le dos. » Faut-il donc que des cœurs et des carreaux, abominablement peints sur de misérables morceaux de carton, mettent ainsi en jeu toutes les passions, sèment la zizanie et les dissensions , fassent succéder des années d'amertume à quelques heures de faux plaisirs , et troublent le bonheur domestique d'époux qui , sans cette rage inconcevable , auraient joui d'une félicité parfaite! Faut-il que mainte lady Maxton persiste à jouer quoique le jeu ne soit constamment pour elle qu'une source , d'abord de mauvaise fortune , et ensuite de reproches et d'humeur!
M'apercevant alors que beaucoup de personnes
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demandaient leur voilnre , je tirai ma montre , et je vis qait était quatre heures du matin.
Que de tems mal employé , entièrement perdu ! Je me retirai dans ma solitude ; mais les joueuses que j'avais vues autour de la table de loo se représentèrent à moi dans mes songes , et je me réveillai convaincu que si mes remontrances pouvaient arracher cette passion funeste du cœur de quelques jolies femmes , ce serait un grand iervice que je leur aurais rendu.
LE PEINTRE DE PORTRAITS. iSg