LE PEINTRE DE PORTRAITS
La nature pourrait à l*art porter eiiTic ; £e portrait est ma foi pins vivant qùt la vi< SiAxssvsAaa.
Quel art heureux que la peinture ! De même que récriture , elle triomphe des distances et même de la mort. Elle nous met en présence de Tami dont nous sommes séparés, elle rend la yie à celui qui n^existe plus. C'est le baume de Tamitié , la manière la plus heureuse de donner un corps à la pensée. Avec quelles dé-=lices l'ami ou Tamant ne contemple-t-il pas les traits qu'animait Tame de Têtre qu'il a perdu, et qui lui est encore si cher ! On le voit, on lui parle , on ne le quitte jamais : à talent trois fois heureux !
Mais pour que cet art atteigne le degré de perfection dont il est susceptible , il faut que ,
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de même que le langage de Tamitié , il soit vrai et fidèle. S^il sacrifie au caprice et à la flatterie , il perd tout son mérite ; c^est une langue fausse qui prononce des paroles trompeuses .
Combien de gens se trompent eux-mêmes et cherchent à tromper les autres , en rendant méconnaissable ce qui devrait être d'autres euxmêmes , les représentant véritables de leur figure et de leur personne. C'est la vanité qu'il faut en accuser : le désir d'être ce qu'on n'est pas , de paraître plus jeune , mieux fait , couvert d'un costume plus brillant ; voilà ce qui fait de tant de portraits des portraits de fantaisie. On dirige les artistes vers ce but directement ou indirecte-
ment ; et l'être le moins favorisé de la nature veut être charmant dans son portrait.
. Les personnages augustes qui se marient par procuration sont principalement exposés à être trompés à cet égard. Par exemple , quelque princesse du continent est demandée en mariage ; son cœur est animé de l'idée qu'elle va devenir l'épouse d'un héros. Un jeune et beau seigneur ( choix qui n'est pas toujours très-politique) , vêtu du costume le plus élégant , reçoit sa main par procuration, et lui remet une miniature enrichie
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de superbes brillans ( ce qui contribue encore à éblouir et à égarer Timagination) où son futur époux embelli , rajeuni , couvert de croix et de ^corations, paraît toute splendeur, toute majesté. Son Altesse Royale ou Sérénissime part de la cour de son père , arrive pleine d'espérance à celle de son époux, lui est présentée , jette sur
lui avec empressement un regard curieux
Quelle chute! quel désappointement! elle voit un homme qui a trois fois son âge , et dont les traits n^ont pas plus de noblesse et de dignité que ceux d'un ouvrier ou d'un artisan. La beauté, la jeunesse, étaient des libéralités gratuites du peintre. Ce système de flatterie est un fléau pour la peinture ; et néanmoins il règne dans toutes les cours , dans tous les pays ; il est adopté nonseulement par les grands , mais par les simples particuliers. Peut-on appeler cette manie l'intention de conserver les traits de l'objet qu'on veut représenter? Cependant, dans le grand monde, et même dans l'ordre mitoyen de la société , chacun yeut avoir son portrait ; mais chacun , en dépit de la nature , veut avoir sa portion de beauté. Je vais en citer un exemple asses frappant :
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M. Lovegain, commerçant très-riche, mais d^une figure fort ordinaire , ayait envie de transmettre ses traits à la postérité. Il venait d'être élu alderman, etmistress Lovegain désirait on^ son salon du portait en pied de son mari , dô grandeur naturelle , et revêtu du costume de sa nouvelle dignité. J^ai déjà dit que la nature jife lui avait point accordé un extérieur agréable : je dois ajouter que sa physionomie avait une expression basse et ignoble dont il serait difficile de donner une idée. Ses cheveux commençaient à grisonner, et il portait de la poudre ; mais on conçut le projet de coiiïer son portrait d'une perruque noire à la Brutus , probablement à cause du rang qu' il venait d'acquérir dans là magistrature j ou peut-être pour faire allusion à ses sentimens républicains. Son teint était pâle, basané , tirant un peu sur le jaune , et Thabit noir qu^on voulait lui donner devait encore ajouter àTair dur et sévère de sa figure. Son œil soupçonneux et à demi fermé , ses lèvres proémijientes , une expression de mécontentement et de misantropie , semblaient annoncer un dénonciateur , un homme toujours prêt à déclamer contre le gouvernement.
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En dépit de tous ces défauts naturels , Talderman voulait avoir son portrait ; et il recommanda au peintre de le faire très-ressemblant. Mistress Lovegain et sa fille aînée le prièrent d'y donner tous ses soins ; la dernière ajouta que si elle était satisfaite du portrait de papa, elle ferait faire aussi le sien, et qu'elle tâcherait même d'obtenir qu'on chargeât M. Vernis de faire un tableau de famille , où papa et maman seraient représentés avec leurs cinq enfans , leur chien César, et un domestique nègre qui les servait.
Toutes ces promesses engagèrent l'artiste à donner les plus grands soins à ce portrait :
il le fit d'une ressemblance si frappante, que son seul aspect effrayait tous les enfans , et faisait aboyer tous les chiens qui venaient dans son atelier; tandis que tous ceux qui connaissaient Falderman s'écriaient au premier coup d'œil : « Ah ! voici M. Lovegain ; il est parlant : » et cela en dépit de la perruque à la Brutus et de la robe civique qui auraient dû le déguiser.
Cependant mistress Lovegain frémissait de rage en voyant son mari peint de cette manière, C'étaitune caricature; c'était une honte, presque
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une diffamation : c'était le portrait de Shylock * plutôt que celui d'un honnête négociant. Jamais il n'entrerait chez elle , elle ne le paierait pas » elle ferait un procès au peintre ; enfin , dans ses accès de rage , elle était tentée de déchirer la toile. Une jambe un peu de travers et une épaule plus haute que l'autre ajoutèrent encore à sa fureur ; elle dit que quoique la jambe de M. Loyegain s'écartât un peu de la ligne droite , et qu'il eût sur l'épaule une petite protubérance , il n'était pas nécessaire de mettre tout cela dans un portrait; enfin , que c'était le comble de l'impertinence que de mettre ainsi au jour de petits défauts.
M. Vernis promit de redresser la jambe , d'abaisser l'épaule, et d'embellir les traits de Talderman par un sourire de bonté qui leur était complètement étranger. Il proposa même de mettre de la poudre sur la perruque , afin d'adoucir le ton de l'ensemble. Mais rien de tout cela ne put satisfaire la famille. Miss Loyegain s'emporta contre l'artiste , protesta qu elle ne pourrait regarder papa s'il ressemblait à son
^ Juif, un des personnages du Marchand de Venise,
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portrait, et dit qu'il fallait le recommencer toutà-fait. L'alderman tira la même conclusion , et , tout en avouant modestement qu'il n^ëtait pas une beauté, il ajouta « qu'il voulait être pendu S^il était à moitié aussi laid que ce portrait, m
Le malheureux peintre recommença son ou^ vrage , donna à papa une paire de jambes aussi belles qu^en eut jamais un Irlandais coureur d^ fortune , mit sts épaules de niveau , et adoucit la dureté de sts traits, autant qu il put le faire sans trop. s'écarter de la ressemblance ; cependant la perruque noire fut conservée à la réquisition de mistress Lovegain. Le portrait était parfaitement peint : on le reconnaissait quoiqu'il fftt flatté; mais ce n'était pas encore celui d'un bel homme. A la dernière séance, l'alderman dit qu'il en était content ; mais il ajouta , en secouant la tète ,• qu'il doutait fort qu il fût encore du goût de mistress Lovegain. M. Vernis lui représenta humblement qu'il avait fait deux portraits pour le prix qui avait été convenu pour un seul ; qu'il y avait donné tous ses soins , toute son attention ; que tous ceux' qui les avaient vus les avaient troQvsé&ttua deux d'une ressemblance frappante; que des attbtes du poemier mérite en avaient été