LE PROVINCIAL À LONDRES
me hâtai de la saluer pour montrer à ma belle inconnue que je connaissais des personnes de distinction. Mais je crus que je n'en avais pas été aperçu, car, au lieu de me faire une inclination de tête , elle se détourna d'un autre côté.
» Un quart-d'heure après, mon cousin Dick vint à moi au grand galop , et m'ayant tiré à part me dit que lady Marie me priait de ne pas me donner les airs de la saluer quand je me promènerais avec une des plus grandes coquines de la ville. Coquine n'est pas même le mot qu'il employa. « J'en suis bien fâché , lui disje, mais je ne la connaissais pas. — Il n'y a personne qui ne la connaisse, reprît-il, et vous allez passer pour un homme qui voit mauvaise compagnie. — Moi , voir mauvaise compagnie ?
rcpris-je...» « Mais il était allé rejoindre lady Marie ; et Vosant en faire autant je rentrai chez moi fort mécontent de ma matinée.
>' Deux jours après, mon cousin m'informa qu'il s'était fait faire un habit à la mode , dans le* quel il était ;si serré qu'il ne pouvait manger une once d'alimens.à son dîner ; et que la veille, en sortant de l'Opéra, an de ses amis l'avait con-
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duit dam une taverne où l'on jonait , et ofi il a^ait- perdu trois cents guinées dont il avait éié obligé de faire son billet II avait éti à l'hâtel Adelphi. pour voie sir John Jones que personne n'y connaissait , et qui était probablement le filou qui l'avait dévalisé. Enfin après avoir paasé trois jours à Londres, il partait le lendelaaiq nta^n pour retonmeo dans sa province, bien rës(|^u.à ne plu» remettre le pied dans la capitale. Paisse son exemple dtre utile aux pnyvinciaux qui viennent la visiter !
LSâ nOMBSCS BU BIATANCHE. 179
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LES HOMMES WfJ DIMANCHE.
Ta. peux ma f»in perdre, 6 fortuu ennemie; MaUme faire pajer, parbleu! je t'en défit.
RsCKAliD.
EiN me promenant dans Saint-Janus-Siïtet dimanche dernier, je lemanqpiai un certain nombre de personnes que je ne manquais jamais de rencontrer à pareil jour, mais que je n'aperce- Tais jamais nulle: part pendant le reste de la semaine. Leurs tsaits et leurs- manières amion^ çaient deshonmies à la mode , des gens au dessus du comnmn. Ce n'étaient certainement pas des figures db boutiques échappées de leurs comptoirs. D'ailleurs je connaissais de vue parmi eux un bacomiet et un> ancien membre du par* lement. Malheureusement dea voitures qui pas-saientf des connaissances qui m'abordèrent, de
l8o LES HOMMES DU DIMA5CHE.
joUes femmes que je ne pus me dispenser âû saluer, interrompirent mes observations, et donnèrent un autre cours à mes idées.
Le même jour, je me trouvai à table à côté du docteur Dangle , médecin qui gagne cinq à six mille livres par an en contant des anecdotes plaisantes aux belles dames qui ont des vapeurs , et en ordonnant quelques remèdes innocens aux malades imaginaires. C'est la plus grande commère qu'on puisse rencontrer dans tout le sexe masculin. L'idée des individus que j'avais vus dans la matinée -s' étant représentée à mon esprit, je lui communiquai mes doutes : la description que je lui fis des figures qui m'avaient frappé le mit au courant sur-le-cbamp , et il m'apprit que c'étaient des hommes à qui des affaires embarrassées , des difficultés pécuniaires , ne permettaient de se montrer que le dimanche.
Ces gens qui se promènent ainsi un jour sur sept, sont ce qu'on appelle les hommes du dimanche. Logés dans les environs de Pentonville , de Pimlico , du Vauxhall , de Kennington , de Kent-Road , en un mot à 4eux ou trois milles d'Oxford-Street, de Piccadilly ou des ponts, ils passent leur existence dans Tennui et Tliiuti-:
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H té pendant six jours de la semaine ; mais le septième ils renaissent à la vie , ils sortent sans' , crainte de leur retraites obscures, pour rafraîchir leurs idées, varier Tuniformité d'une vie monotone, s'occuper de leurs affaires, et entretenir quelques relations avec le monde qui, sans cela , finirait par les oublier entièrement.
On découvre encore souvent dans ces êtres , qui sortent une fois par semaine de leur retraite forcée , quelques traces de noblesse , et les restes de Thomme à la mode , caractères que la solitude et la mauvaise fortune n'ont pu entièrement effacer. On retrouve en eux l'homme du monde qui a survécu à son siècle. Us affectent un air sanssouci , qu'ils laissent apercevoir en souriant d'un air agréable , en sifQant à demi voix , en jouant avec une houssine dont ils frappent une botte bien luisante à laquelle est attachée un éperon qui n'a pas pressé les flancs d'un cheval depuis iong-tems ; enfin , par le coup-d'œil de connaisseur qu'ils jettent sur les chevaux et les voitures, ils donnent à connaître qu'ils en ont eux-mêmes autrefois possédé.
Si vous vous arrêtez pour leur parler, ils vous accostent ayec aménité et ayec un enjouement
i8a I4IS BioawMss du BiatAjrcicE;
affecté, comme s'ils Youlaient se faire passer pour les êtres les plus heureux du monde. Mais , malgré tous leurs efforts , ils ne peuvent com*plètement cacher le ver rongeur dU' regret qui dévore leur cœur, et dont les ravages se font yoir dans leur extérieur. Souvent un sentiment d'honneur, luttant contre l'adversité, mine leur constitution , parce qu'ils ne peuvent se résoudre ni à, se soumettra à la honte de l'emprisonnement pour se pnévaloic ensuite des secours que la. loi accorde aux débiteurs insolvables , ni à se dégrader par quelque ruse de banqueroutier frauduleux pour se remettre sur leurs pieds. .
Quoiqu'on ne puisse attribuer qu'à leurs im*prudenoes leur exclusion de I9 société et de la bonne compagnie, j'avoue que j'ai une véritable compassion pour ces< hommes qui vivent dans une sorte d'exil ; et je regrette toujours de ne pas avoir une centaine de guinées à envoyer à^ chacun d'eux sous le voile de l'anonyme.
' n est une autre classe d'hommes bien différente de celle dont je viens de parler, et qui se compose de ceux qu'on appelle les Rulers , c'estàt-dire qui , prisonniers sur parole , ne sont as-
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reints qu'à ne pas sortir d'un quartier qui leur est assigné. Ceu^^ci*, fiers d'un écu de liberté qu-ils ont en: portefeuille , etquMls ont obtenue sous prétexte d< arranger léurs^aflkires, dé traiter avec leurs créanciers , n'ont autre cbose est vue que dfentretenii? leurs anciennes liaisons, de se livrera des habitudes enracinées chez euit depuis long-tems , de se soustraire à une vie monotone et uniforme , enfin de prolonger leurs jouissances autant qu'ils le pourront.
On les reconnaît à une sorte d^impudence qui brave toute honte , et qui semble dire à uîi de leurs égaux. « Que vous importe si je suis en prison ? Je n'y suis pas seul , et même en cet endroit je passe pour un gaillard marqué au bon coin. » A un inférieur ou à un créancier : « Allez au diable! Vous le voyez, me voilà, ea dépit de vous- et de votre long* mémoire. Je me noque de vous. Je dtnerai' chez Long , et j'y passerai la nuit à boire , si bon me semble. »
L'homme du* dimanche prend souvent des mes détournées , cherche les allées et les passages, et semble hésiter entre Tenvie de se cacher et le désir de savoir ce qui se passe dans U' YÎUe. Mais le Buler se montre^ardknent ,
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fredonne à voix haute , a le verbe élevé , marche le nez en Tair , monte un cheval fringant , se rend dans les endroits les plus fréquentés , dit à ceux qui ne le connaissent point parfaitement quMl arrive de la campagne, des eaux, des courses , et a recours à cent autres subterfuges pour écarter Tidée qu'il ne jouit pas de toute sa liberté.
Une troisième classe d'êtres dont les vues et la liberté sont encore resserrées dans, des bornes fort étroites , sont ceux qui voltigent sur le lac de lamine, comme Thirondelle rase la surface de Teau avant d'y plonger le bout de son aile. Ceux-ci forment une sorte de mezzo termine entre les deux espèces dont j'ai déjà parlé. Ce sont les hommes dont la liberté est momentanément assurée par un arrêt de défense qu'ils ont en poche , comme une arme défensive pour parer une attaque imprévue. Ils paraissent toujours inquiets ; leur civilité est excessive , même à l'égard de leurs créanciers. Leur esprit est toujours occupé , ils comptent sur des hasards et des accidens. Un homme riche peut faire une
chute de cheval, ils peuvent lui sauver la vie , s'en faire mr ami , obtenir de lui un emprunt;
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on-, s'il vient àmourir, figurer avantageusement sur son testament. Us peuvent frapper les yeux d'une riche héritière à l'Opéra, gagnei? son cœur et obtenir sa main. Us sont toujours prêts à of&ir: la main à une dame pour descendre de voiture , et à prendre parti dans une querelle pour celui dont le rang est le plus élevé. Us prennent un huitième de billet à la loterie, dans Tespoir de gagner le gros lot. Us tiennent toutes les gageures qu'on leur propose ; s'ib gagnent, c'est à merveille ; s'ils perdent, ce n'est qu'une ii^ortune de4)lus à ajouter aux autres.
Un pareil homme se reconnaît toujours à ^ physionomie mobile, à sa complaisance excessive , à son regard incertain , à son air de crainte et de méfiance. « M'aurait-il pas oublié quelqu'un de ses créanciers ? n'en est-il aucun qui puisse avoir des droits sur sa personne P est-il bien en sûreté ? » Tel est le langage de ses yeux ; du reste il a toujours le visage riant, toujours il est bien mis, toujours il se montre en public, de peur qu'on ne le regarde comme un homme ruiné.
On peut encore distinguer une quatrième ,
KS6 liES SOBKOiES nU BIMANCHX.
i«éve lœ eiliqttièmc classe panni ks hommes perdus de dettes. Dans la première se fpouf?e l'homne miné, qui; diCEche à s^ échapper à tvi-' mAtte : il affiche tons k& dehors de Vopuknce ^l.d« la preâpérité ; mais' il trembie dans sen çbaf doré , et rapproche è'oae figave inconnae le i^k tressaillir . En. jomssant d'one imère bri^ lant^, il eroit teujouci voie snr ses. talons les hiûsaîef s et tes cecocs ; mais il s^en^^l^ppe d'un double aÂrat»^ et il £uil qœk coup de tonnerre L'aâteigse ponr qu'it. se trouve altt rrë. Dans laseconde ou. Toitlejnarchandpr-ès de Caire banqueroute , mais qui réfléchit encore sur le moment, oà il dbit la. déclarer , et snr les moyens qn'il doit mettre en usage pour se ménagée quelque tessonrce..
Um physionomiste démâle aisément tou» les êtres qut appartiennent à qaelqu'^nne de ces classes qui sont comme les espèces d^nn même gau^e. La perte de la Sberlé ^ le regret de n'es jouiir que d'une manière précaire , tourmentent L'espiôtf et se gravent sur la figure. Le bonheur ne peut exister dans TesclaTage : peu importe qu'un homme soit esclave de ses propres pas*
aions ou de créancîera sans^ pitié 9 il n'en est
LES HOMMES DU BïMANCHX. 187
pas moins dans les fers ; sa volonté , ses actions n^en sont pas nioins enctiaînées.- Il le sent, il cherche en vaia aie cacher ; la nature fidèle aux impressions qu^elIe reçoit fait tomber le masque dont il se couiré , et grave sur son front les inquiétudes qui le dévorent. Il y a beaucoup de vérité dans le proverbe italien qui dit que
Conarie.e coa iogauno Si campa mezza. Vaano ; E con ingannoed artè Si çive Pâlira jfarfè,
A.Tec Pailrease.et lautconiperie Qo wt une moitié de Tannée ; A^ec la tromperie et Tadresse On yit l'autre moitié.
CependantH nous est plus facile de nous ti!om^ per nousr-méoifs que d'en imposer aux autres; et nous, paraissons plusr souvent ce que nous sommes réellement , qjue ce que nous désirons paraître. Telle est du moins i! opinion que des observations fréquemment réitérées m'out iait concevoir^
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sionomie , Tusage ^ monde , Tenipire sursoie même , pour cacher ce qui peut blesser et montrer ce qui doit cbarmer. Voilà ce ^u'on est convenu d'appeler manières. Mais la naissailce et r éducation même ne suflisent pas {wùr assn-^ rer oett« réunion de qualités attrayanites , qui n^ont pas besoin d'être pesées dans la balance de la réflexion, mais qni doivent^, à Tiiistaut, être reçues comme marcbandise de bon aloi ^ ou rejetées comme de Toripeau.
Mais je reviems an colonel. Ayant dissipé une grande fortnne , et se trouvant i*éduit à nn re-^ venu très-médiocre, on ne peut dire que %ei richesses lui donnent nn grand poids dans la 30ciété ; il n'est point en crédit auprès des mi-» nistres ; il ne doit pas son importance à des re-* Utions de famille ^, car il est le dernier 4e sa race, les malheuts de la guerre Im ayant enlevé Ions ses parens. lia de nombreux défauts ; ce* pendant il iîrécfaentè la meilleure compagnie ; OH le tronve dans les cercles les plus à la M^de -; il est partout accueilli , fêté ; et c'est à ses ^ma** nières qu'il est redevable de cet avantage.
Je Tai vu eatrer daais «ne société où Quelque envieux venait de le prend» pour i'4>b^t-4e «a «ritijne, et d^ia se«l ircigttd itt like iMiWbii
èe ceu qui -étaient le mtêins tiieii disposés en sa fayeur. Rien de frfns heuretix surtout que la manière dmit il se .présente dans un >cercie. U semble chercher quek sonties cœurs qu'il ^oi>t ga^er. Un seul coup^'^ lui apprend comment H doit partager ses attentions , à qui il doit ac-- (borderdes égards , de la déférence et du respect i» quand il doit parler ou se taire ; qael est le caractère général de la compagyàe , qud sujet de conversation est le plus propre Ji lui plaire , enlin quek sont ceux quHl doit éviter.
: A beaucoup d'expérience il joint une modestie étudiée. Sans avoir un esprit trànscmdant , il le fait valoir par nu enjouement et une gaité qui lui en font supposer davantage. Mais , par dessus tout, son grand Valent est^e mettre à leur aise tous ceux i qui il parle , de rendre chacwi content de soi-même. Il sait ééàrter tout ce ^i peut déplaire ; il vient au secours de celui qui se trouve embarrassé pour une réplique ; et s'il aperçoit dans la compagnie une personne ^'on néglige , 3 lui prodigue des toins particuliers. Ces attentions , qui lui ontfiit tfne fottlé d'amis I déconcertent ceux qm sont jaloux de ses suGdès , et Kpd Téadnûentie ëuppUmler pour prendre rsa^ace. .
X99 MÂNli^RBS IRRESISTIBLES.
. Il s'est concilié les bonnes grâces de toutes les d^nes par ses soins , . ses prévenances , sa complaisance et son respect. Son regard est assuré ^ans avoir rien de libre ; ses civilités ne sont pas fatigantes, sa galanterie n'est pas celle d'un fat ;. et jamais on n'a entendu sortir de sa bouche une expression hasardée, ou un mot à double sens.
En donnant ces détails, j'usurpe un peu les droits.desauteiirs qui écrivent sur l'éducation; mais mon but étant de peindre les mœurs du jour, comment ne point parler de qualités qui s<mt plus utiles qu^on ne le croit à celui qui les possède? J'ai^onc voulu donner un exemple vivaint en. citant un homme qu'on peut voir tous les jours, et qu'il est possible d'imiter. .Mais, quelque grande que soient les avantages de l'édu- ^fition^ elte lie sbfBt pas seule pour nous donner ces manières qui séduisent tous les esprits ; il faut quelle jugement et le cœur président à cha* cune de nos actions . .
Lç ^é^ir de- plaire, est aussi général que natux^l.l maifl pouiîy. réussir on se trompe souvent dans le 4lviix des. moyens. Il &ut apporter dans la société ui^e heureuse alliance de l'utile et de Fagréable ; ce qui , quoique difScife^ n'est pas
MàNlÈBES IRBÉSISTIBLES. igS
hors de la portée de quiconque a été bien élevé , et veut se donner la peine d'étudier cet art. H faut une politesse qui n'ait rien d'emprunté ni de forcé ; du respect sans bassesse , une aisance qui ne soit pas trop libre , âe la civilité sans flatterie , de la modestie sans mauvaise honte. Il faut savoir traiter un sujet léger sans être frivole , être élégant sans afiectation, se faire valoir sans égoïsme et suts amour-propre. Quiconque réunira ces qualités sera sûr de plaire généralement.
i94 LA PRINCESSE CHARLOTTE;