‹ L'Hermite de Londres: ou, Observations sur les mœurs et usages des Anglais au commencement du (volume 2)Chapitre 28 sur 50 · N® XLVII · texte numérisé non relu

N® XLVII

Non , apr^ ce que nous venons de voir, la sant^ n'est qa'nn nom, la vit n*est qu'un songe, la gloire n'est qu'une apparence, les grâces et les plaisirs ne sont qu'un dangereux amusement. Tout est vaia en nous, excepté le sincère avtn qua nous faisons devant Dieu de nos vanités.

BossoKT , Oraison funèbre de la princes^ Henriette d* Angle terre.

Jamais l'impitoyable mort ne frappa d'un de ses coups inattendus une victime plus intéressante que Théritière du trône britannique; jamais aussi son funeste triomphe ne fut accompagné de douleurs plus éclatantes , de larmes plus populaires, de sanglots plus universels.

Considérezune jeune princesse parée de toutes les grâces que le monde admire /de toutes les vertus qu il chérit ; entourée des vœux et des hommages d'un gtand peuple , de Tardent amour d'un époux de son choix , de la vénération des

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sages , des bénédictions du pauvre , de toutes les faveurs que le ciel peut accorder sur la terre à un objet de sa prédilection; voyez tant dé félicités et d'espérances dissipées tout à coup comme une ombre vaine , et de si brillantes destinées renfermées à Timproviste sous la pierre qui sépare à jamais de ce monde tout ce qui lui a appartenu ; et dites si jamais catastrophe fut plus digne de compassion !

Aussi , quelle oraison funèbre que celle de la princesse Charlotte ! J'ai vu la nation anglaise tout entière plongée dans Taffliction ; les classes les plus pauvres ont pris le deuil ; les établissemens publics et particuliers , les comptoirs , les ateliers , sont tout à coup devenus silencieux et déserts. Dans tout le royaume il n'y avait pas, le- 1 8 novembre , une seule boutique ouverte > on ne se parlait pas d'affaires , on se saluait tristement. Les palais , les maisons et les caT banes , étaient dépeuplés ; les églises seules , tendues de noir, étaient remplies- de peuple qui pleurait et qui priait : dans une douleur pareille, il semble que l'homme ne puisse plus s'entrete* nir avec la terre ; de si vifs regrets ne peuvent s'exhaler que dans le sein de Dieu.

Cette doulevr s'est étendue des rives de la

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Tamise aux cxtrëmités de TEcosse ; elle a passé les mers ; le deuil de la princesse Charlotte a été porté aux bords du Danube , de ta Kewa , de rOhio et du Gange. Des peuplades à demi Sauvages ont payé aussi leur tribnt de larmes ; la jeunesse , la beauté , la rertu , frappées de mort, voilà ce que les hommes les moins civilisés déplorent aussi bien que les enfans des lumières.

Charlotte de Galles naquit en 1796. A Page de dix ans , son éducation fut confiée au pieux et savant évéque d'Excester, àla duchesse douairière de Leeds, et à lady Clifford. La princesse fut élevée loin de la cour , et on s^attacha à former son cœur et'son esprit pour le rang éminent auquel elle était destinée : elle profita merveilleusement des soins de ses vertueux instituteurs ; et, parvenue à Tâge de dix-neuf ans, elle eût passé pour une femme accomplie , même dans une condition ordinaire. Toujours très-simplement vêtue, son air à la fois noble et modeste suiïïsait pour la faire distinguer ; la fermeté de son caractère perçait dans les moindres choses ; et les Anglais se plaisaient déjà à la comparer à la grande reine ESisabeA. Sa sensibilité naturelle la rapprochait de tons les mal-

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heureux. Sa priucipale occupation était de cher* cher l'infortune pour la secourir ; elle voulait , disait-elle quelquefois , « se dédommager d'àvaace du tems où , placée sur le trône , il lui deviendrait moins facile de se livrer à Timpulsion de son cœur. » A tant de qualités essentielles Charlotte réunissait les connaissances les plus variées, et même les arts d^agrément. Elle avait étudié à fond l'histoire de son pays, dont la partie nH>deme embrasse les quatre parties du monde; elle raisonnait avec une justesse surprenante sur les questions difficiles du gouver*nement. Elle possédait plusieurs langues , et se plaisait surtout à lire les classiques et les poètes de son pays. EUe était bonne musicieiise, chantait avec infiniment de goût , dessinait et peignait ; mais la littérature était son occupation favorite.

Dans la retraite où elle croissait ainsi en grâces et en talens , la princesse Charlotte ne restait point étrangère aux événemens qui Tentouraient. Se préparant en quelque sorte àe% liaisons i venir , elle s'occupait avec soin des illustres réfugiés de la révolution française ; elle leur prédit, dit-on , le terme de leur exil et des malheurs de la France ; et , dès Tinstant où le&

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souverains coalises contre Tusurpateur s'^approchèrent des bords du Rhin , elle envoya des lis à cette princesse auguste , si chère à la France , dont elle admirait avec tout l'univers la grande ame et la noble résignation. Envoi touchant , attention charmante , présage d'union entre deux cœurs, dont l'un avait offert les plus sublimes leçons , et dont l'autre était digne de les comprendre !

A dix-neuf ans l'héritière du trône d'Angleterre s'éprit d'amour , en inspira , et s'unit \ l'objet de sa tendresse avec plus de liberté peut-être que n'en eût eu une simple bergère. Pour être complètement heureuse elle n'eut pas même besoin d'exprimer ses désirs , on les devina. Ses vœux les plus chers furent comblés sans qu'elle eût eu lé loisir d'éprouver une seule crainte. Les retards diplomatiques, les convenances des cours, la raison d'état , tous les obstacles qui entourent les dynasties royales, s'a-^. planirent devant son premier, son unique amour. Et son choix fut justifié par un bonheur toujours croissant , par un attachement mutuel de plus en plus vif : pour en goûter toutes les douceurs sans contrainte, il fallait aux jeunes époux la solitude j et la solitude kuc fut accordée. ïk.

eussent pu vivre à la cour , ou habiter le palais de la reine ; ils préférèrent les bosquets retirés de Claremont ; et c'est là que, toute à sa ten-* dresse , Charlotte épuisait la coupe de la félicité loin du tumulte et des regards du monde ; mais toute l'Angleterre contemplait sa retraite et jouissait de son bonheur.

Bientôt rien ne manqua à la félicité des jeunes époux et aux vœux de l'Angleterre : la'grossessé de la princesse fut déclarée ; et , en approchant de son terme , sa brillante santé semblait se fortifier de plus en plus. C'est au milieu des soins touchans et si doux qui précèdent la maternité , que la princesse se livrait encore au culte des Muses , et traçait , sur un portrait destiné au prince son époux , les vers suivans , qui annoncent un talent formé dans l'étude des classiques :

Ta ClaremonVs ierrac'ed heights and Esher's gropes ^

IV hère ^ in the sweet solitude , embraced

By the soft windings 0/ the s tient Muse ,

From courts and cities Charlotte Jfnds repose,

Enchanting pale l àeyond whateW the Muse

H as oj Achaia or Hesperia sungi

O pale ofbless ! o soflly swelling hills ,

On which the po^er of cultipation lies

jindjoys to see the tponders of his soU !

«-Dèt. terrasses élevées de Claremont , des bocages

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d^Esker , où , dans une paisible solitude , bercée par les dous accens de sa modeste Muse , loiu' des cours et dés cites , Charlotte trouve le repos. O vallon enchanteur , bien au dessus de tout ce qu*ont céfébré les Muses de la Grèce et de T Ausûl»ie ! 6 vallée de bonheur ! 6 coDînes doucement inclinëiss sur lesquelles le génie de la culture s^étend et jouit de voir édore les merveiUes de sa puissance ! »

Quel jour affreux que cchii où tout lè peuple de Londres apprit en sVyeillant cette terrible noutelle! «Le fib est mort ^ la mère Ta sum * » au tombeau! >> Les détails narrirèrent que le soir ; yoici ce qu'ils^ apprirent :

« Mardi, vers trois heures du matin, la princesse a ressenti les premières douleurs : les grands officiers de TEtat furent convoqués pour assister à la naissance d'un héritier de la couronne ; le travail dura quarante heures ; l'excellente constitution de la princesse et son courage rassuraient les hommes de Fart. Après des douleurs incalculables , S. A. R. a été délivrée d'un enfant mâle parfaitement conformé , mais il était mort. Cinq heures après, l'infortunée princesse n'existait plus... La douleur du prince Léopold ne peut se décrire. »

Cet événement déplorable fut marqué du sceau de la £atalité, Une observation singuUèire ,

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mais exacte , peut en fournir la preuve : sur quatre cents femmes en couche, dont un tiers au moins sont ou médiocrement constituées oa mal secourues , une seule périt : et la princesse de Galles , dans la force de la jeunesse et de la santé, entourée de toutes les ressources de Tart , est précisément la victime désignée ! Sur deux cents enians qui naissent , cent quatre-vingt-dixneuf viennent communément à la lumière ; et rhéritier si attendu du trône de la Grande-Bretagne , le gage de la durée d'une dynastie et de la tranquillité d un grand peuple , est celui que le sort condamne à périr avant d^avoir vu le jour! O Providence! qui osera sonder la profondeur de tes desseins P

Aussitôt que la triste nouvelle fut répandue « les marchands et fournisseurs de la famille royale fermèrent leurs boutiques. La pompe qui devait avoir lieu pour V installation du lord -maire fut contre Huandée; Tacadémie royale et les sociétés savantes suspendirent leurs séances ; les cours de justice s'ajournèrent ; les théâtres se fermèrent pour ne se rouvrir qu'après les obsèquer; le tirage de la loterie fut suspendu;. les fonds publics baissèrent ; les maisons d'Esher et

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^e Kingston , où Ton préparait des réjouissances pour Theureux accouchement, furent toutes fermées ; la tristesse et le silence s^étendirent de proche en proche , et un voile de deuil sembla envelopper tout le royaume.

Mais qui peindra la douleur du prince Léopold , de cet amant passionné , qui avait refusé à répoque de son mariage jusqu'au titre de duc anglais^ dijsant que Tamour, rien que Tamour de Charlotte , était tout ce que son cœur pouvait imaginer de désirable ? Elle est morte ; son dernier regard s'est tourné vers lui ; il tient sa main déjà froide ; il contemple la plus chère moitié de lui-même; et cette moitié n'est plus qu'un cadavre : mais il ne le croit pas , il ne peut pas le croire ; il reste là , plongé dans une espèce d'extase silencieuse. On Ten trame, on l'éveille , il pjeure ; mais bientôt la vérité trop affreuse se dérobe de nouveau à son esprit troublé. Il accourt : « Ne dérangez rien , dit-il , dans cette chambre. Ce secrétaire ouvert, c'est là qu'elle écrit ; ce fauteuil près de la croisée > -c'est là qu'à la chute du )our elle s'assied et me donne ma leçon d'anglais. Ne touchez pas à ce chiffonnier, c'est là qu'elle arrange les vête-

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mens que ses mains ont tissus pour notre pre^ ,mier-në. Cette robe , placée sur une chaise , ne la dérangez pas ! c'est la robe qu'elle portait hier dans notre promenade ; il faut qu'elle la retrouve en s' éveillant dans la même situation oii elle Ta laissée. . . . »

Pendant quinze jours le prince Léopold ne manqua pas d'entrer chaque soir dans la chambre de son épouse , et chaque soir , le sacrifice nuptial fut un déluge de pleurs versés sur un cercueil.

Le i8 novembre 1817 , la dépouille mortelle de là princesse Charlotte fut déposée dans le tombeau des rois à Windsor. Son corps avait été embaumé , selon Tusage en Angleterre pour les personnes royales. Son cœur, et le corps de son enfant , enfermés dans une unie , furent transportés dans un carrosse de deuil traîné par six chevaux noirs. Le corps de la princesse , enfermé dans un cercueil de bois d'acajou ,. doublé extérieurement de plomb , était placé sur un char atelé de huit chevaux. Le prince Léopold , accompagné du révérend docteur Short , suivait le convoi ; on avait eu soin de ne le faire monter dans la voiture qu'après que le char funéraire avait été hors de vue ^ afin de lui sauver

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Tine trop vîtc émotion. Une nombreuse cavalerie accompagnait la marche ; un peuple immenée couvrait la route et se prosternait sur le passage du fatal convoi.

Le 1 9 , à dix heures du soir , le corps de la princesse fut transporte du château de Windsor à la chapelle de Saint - Georges. Le ciel était serein , U lune brillait de tout son éclat ; une quantité innombrable de torches , dont la lumière tremblante contrastait avec celle de Tastre de la nuit, donnait à cette triste cérémonie Taspect le plus imposant. La grande et belle avenue de Windsor était peuplée, danscette soirée, par plus de deux cent mille personnes qui marchaient en silence dans un recueillement religieux. Jamais pompe funèbre ne fut plus digne d'une princesse adorée par un grand peuple.

A l'entrée de la chapelle de Saint-Georges ^ le cercueil , porté par huit yeomen dé la garde ,, fut reçu par le chapitre sous un dais de velours noir surmonté de panaches blancs ; quatre dames de la plus haute distinction avaient été choisies pour porter le poêle : c'était les ladys Grenvîlle ^ Ellcnborough , Boston, et Arden. Le cortège prend place au chœur ; le prince Léopold , dont les yeut sont flxé$ , le yisage pâle et ta douleuf:

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mnette , s^assied derant le cercueil , entre les^ ducs d'Yorck et de Clarcnce. Un silence profond succède aux géraissemcns ; on récite les prières des morts ; on soulève ensuite le cercueil pour le descendre dans le caveau royal ; en cet instant des sanglots , des cris se font entendre ; c^est le prince Léopold dont la douleur s'est rétefflëe en voyant disparaître pour jamais cet objet où to«t son être semblait attaché. On ne peut le calmer qu'en lui promettant qu^il pourra pénétrer plus tard dans le caveau pour y embrasser encore une fois le fatal cercueil.

Le héraut d'armes s^avance ; il prononce d^nne voix mal assurée* ces paroles sacramentelles j dignes par leur ^ simplicité de la triste occasion où la mort parle si éroquemment aux grandeurs humaines r

« Il a plu au Dieu tout puissant de retirer de cette vie passagère la très-illustre princesse Chariotte -Auguste , héritière présomptive du trône de la Grande-Bretagne, petite -filte de S. M. (îeorges III, par la grâce de Dieu, souverain des trois royaumes, défenseur de la foi. Dieu veuille le bénir en lui accordant une longue vie , honneur et bonheur ! ...» Ici la voix manque au roi d'armes , des pleurs Fintenompent -, ce«

pendant la cérémonie est terminée : qnels son» mélodieux et lugubres se font entendre ! c'est Torgue au ton grave , à Fharmonie pieuse qui )oue la marche funèbre de VOrgiorio de Saiil. Le peuple s'écoule en silence , T église est bientôt déserte ; mais un bomme à genoux dans le cbœur , près de l'entrée du caveau , ne suit point la foule ; il reste là. Il attend qu'on lui tienne la promesse qu'on lui a faite. C'est le prince Léopold , et vous savez ce qn'on lui a promis.

Bien du tems s'est déjà écoulé depuis que la princesse Charlotte de Galles repose dans la tombe ; les arbres qu'elle cultivait à Claremont ont refleuri trois fois ; le gazon qu'elle foulait s'est relevé , s'est desséché , a reverdi encore , et les traces des pas de Charlotte sont effacées. Son chien fidèle la cherche aujourd'hui dans les bosquets où sa vigilance protégea mille fois les mystérieux entretiens de l'amour ; il la cherche, et ses cris plaintifs semblent la demander à son infortuné maître , qui erre aussi sous ces ombrages , qui la demande aussi à tous les lieux que sa présence embellissait.

Arbres qu'elle a plantés, asiles qu'elle a omés^ êtres qu'elle a chéris, vous disparaîtrez aussi de

la surfatje de la terre ; mais le souvenir de Charlotte ne përira point , et sa mort sera déplorée tant qu'Albion conservera un peuple capable de sentir tout ce qu'il a perdu lorsque le cieF, dans sa colère , lui a retiré un ange de réconciliation , un otage d'espérances et de gloire , pour ne lui laisser que la discorde , l'inquiétude de l'avenir, la Gormption et le scandale.

ao8 JOl^RNÂL 0'UN MERYËILLEtJX.

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