LES BÉVUES
vôqua un legs considérable qu'elle lui avait fai!' par ison testament ^ parce qu'il avait déclame en sa présence contre le méthodisme , ayant oublié <pi'elle était fortement attachée à cette secte.
Mais jamais je ne le vis faire autant de bernes qu'un jour où je me trouvai à dîner avec lui chp& la marquise de L***. Sachant qu'il était ordinairement en retard de deux heures, n'ayant jamais dini dans cette maison, et ne voulant pas y arriver trop tard , il s'y rendit deux heures trop tàt. Les domestiques qui étaient dans Taniichambre ouvrirent de grands yeux en le voyant entrer , et se regardaient l'un l'autre d'un air qui semblait dire : « Est-il fou? arrive -t-on à une pareille hewre? » Cependant le valet dé chambre le fit entrer dans le salon, hû présenta un journal , et l'assura que son maître ne tar> derait pas à descendre. Sir Michel Marall aurait pourtant en assez de tems p»«r épeler le jour-^ mal lettre à letln ; et quand il l^e«t fini , il trouva keurensenient un roman nouveau et un recueil de poésies qu'il s'amusa i fedUeier.
Enfin kfi deux battans de la porte èa salon j$^QUvrirent , et la marquise entra. Sir Michel 4ie l^avait jamais knty mais il connaîsssit lady
Barbara , sa sœur ainée , ipà lui ressemble beau^ coup. La marquise. le aaltta avec cet^ir de don-* ceur et d'affabilité «pii loi est aatard. Eacowe^igé par cet accmeil favorable , il lui dk : « Je ft'ai pas besoin de vous deflumietj Milady , à 9pàj *ai I- bwanear de parier; toire reasembbAoe^ frappante avec votre fille.:...» — lia fille! s'écria la marquiae en onmmt de grands yeuat , je n'en ai point. Yons vnus trcnnpès sans doute. — Probablement, Milàdy. Cependant oni^ Ma^
dame , il est possible. . i • ; je tous 4lM(nande mille pardons. »
Lady Barbara entrait m ce moment. « Voilà Milady, continna-t" il , la dame dont je vous parlais , et que je prenais pour votre fille. Lady Barbara , je vous présente mes très^humblés respects ; je suis eaicbanté de vous voir en si bonne santé. ( C'était sa première sortie aprè^ une maladie de trois mois , et son visage Tannonçait. ) En vérité la ressemblance....... **-
N'est pas étonnante entre deux sœurs, dit la marquise assez sèchement ; lady Barbara est mon atnée de trois ans. On dit pourtant que nous, avons un air de famille. — Un air de lamille très-prononcé, Milady; .une ressem-
6 LES BEVUES.
blance frappante, remarquable dans les yeux surtout, a ( Lady Barbara Itiuche horriblement. ) . Ici les deux dames partirent d'un grand éclat 4c rire. « Le croyez-vous, Monsieur .^^ lui demanda la marquise. — Non, certainement, Milady , dit sir Michel qui venait de s'apercevoir que les rayons visuels de lady Barbara ne se dirigeaient pas du même côté ; pas lé moins du monde. — Je suis bien fâchée, dit la marquise , que vous soyez resté seul si long-tems ; .mais Mylord n est pas encore de retour de la chambre des lords ; moi-même je suis rentrée plus tard que de coutume , ayant été retenue jchez Philips plus long-tems que je ne U pensais. — Philips? Ah ! oui , je crois le connaître : un vieil usurier, rusé coquin, dur à la desserre ? -r Et noUt je vous parle de Philips Thuissierpriseur. Il faisait aujourd'hui une vente superbe. Tout Londres était chez lui. Mais je vois que vous avez jeté les yeux sur ce roman satirique : copunent le trouvez-vous? — Admirable, Mylady , plein d'esprit et de sel. Comme il arrange Talderman goutteux qui fait son profit xle la taxe des pauvres ! comme il habille de toutes pièc^ h marquise joueuse 1 «^
LES BEVUES. 7
C'était elle-même que l'auteur avait voulu peindre , et elle ne Tignorait points
n Avez-voûs regardé Ce recueil de poésies ?
lui demanda lady Barbara , voulant venir à son secours. Ce sont des bagatelles, des pièces de circonstance , l'inspiration du moment. — Oui^ Mylady, de vraies bagatelles, comme vous le dites fort bien, indignes d'occuper un instant ; des puérilités qui n'ont d'autre objet que d'attraper l'argent des sots. — Il se peut que ce soieut des puérilités , mais elles n'ont été faites pour attraper l'argent de personne. J'en suis l'auteur, Monsieur; cet ouvrage n'a jamais été vendu, et je n'en ai fait tirer qu'un trèspetit nombre d'exemplaires pour quelques amis plus indulgens que sir Michel Marall. »
Il était dans les souffrances de l'agonie. « Mille pardons , Mylady , s'écria-t-il , je vous proteste..., je croyais..., j'ignorais — »
•« Je suis ravi de vous voir, mon cher baronnet, dit le marquis qui entrait en ce moment ; je craignais que vous n'eussiez oublié mon invitation. Voici mon plus ancien ami, dit-il en se tournant vers la marquise, qui le regarda d'un air qui semblait dire : Je vous en fais mon compliment, v
8 LES BJÉVUE5.
La compagnie commença à arriver; les équipages se succédaient, et le marteau de la porte faisait un bruit semblable à celui du tonnerre *, Le marquis, prenant son ami à part, lui dit : « Savez-vous qu'il y a plus de trois ans que nous ne nous étions tus , mon cher Michel ? Depuis ce tems j'ai été à Naples , à Vienne , et à mon retour je me suis marié. Je désirais beaucoup vous présenter à la marquise , et elle sera jtou^ jours enchantée de vous recevoir quand vous aurez un moment à lui donner. — ^ Femme charmante , en vérité , mon cher marquis! pleine dé grâces et d'amabilité , la physionomie la plus ' prévenante ; et je vois que la maison de L*** ne manquera pas de rejetons : d'ici à quelques semaines il faudra rétrécir les cordons de sa ceinture ; je vous en fais d'avance mon compliment.» Le marquis prit un air sérieux. «< J'espère , sir
^' La manière de frapper à une porte à Londres mérite quelque attention. Un domestique, un ouvrier, un marchand , frappent modestement un seul coup ; le facteur de la poste aux lettres s^annonce par deuy ; une. connaissance , un ami , en frappent au moins trois ; mais le laquais qui descend de derrière un équipage frappe douze à quinze coups de toute la vigueur de son hras. •. .
LES BEVUES. 9
Michel, que cela n'arrivera pas aussitôt cpie mm le présumez. Je conviens que la marquise a ié Tembonpoint, mais on ne d<Ht pas Tattribiier à la cause que vous supposez. >• A ces mots , il 1q quitta pour rejoindre le reste de la compagnie ; et le pauvre baronnet se trouva bien sot en ap^ prenant quelques instans après que son ami n'é-^ tait marié que depuis six semaines.
Le colonel O'Fagan arriva alors : après atoir salué toute la société il aperçut le baronnet^ et Tattaqna sur4e-champ. « Parbleu , sir Michel-, vous m'avez joué un joli tour aujourd'hui ! vous m'aviez promis de venir me prendre, parc€ qu'un de mes chevaux est boiteux , et , ^près vous avoir attendu une heure et demie, je vous trouve arrivé ici avant moi ! —r Je vous demande mille pardons , mon cher colonel ; mais c'est la faute de mon cocher. Je me connais la mémoire si traîtresse que je l'avais chargé de m'en faire souvenir, et il l'a oublié. Au surplus nous devons l'excuser, le maraud est Irlandais, et nous savons que les bévues sont un fruit du pays. — Monsieur, dit le colonel en fronçant le sourcil , vous avez devant les yeux un Mandais qui n'^
lO LES 3ÉVUES.
de sa vie ni fait une bévue ,- ni manqué de parole à un ami. »
. Le pauvre baronnet resta muet, et n'ouvrit plus la bouche jusqu'au moment du diner.
Une prudente défiance de lui-même lui fit garder )e silence pendant la plus grande partie du repas. Enfin le marquis voyant son air de consternation en eut pitié, et essaya de le ra^ nimer en lui adressant la parole. « Sir Michel , lui dit-il, avez-vous remarqué le prii^ qu'a été vendue la terre de notre ancien ami sir Arthur? Qi^atre-yingt mille livres ! Auriez -vous cru qu'elle fût de cette valeur? — [Nullement, mon cher lord; j'en ai été aussi surpris que du divorce de lady Ba.... (Un regard du marquis l'arrêta. ) Je veux dire de la mort de la vieille ladyDer.... (Un autre signe.) Ou plutôt du mariage du capitaine Bracetight avec la fille d'un marchand. »
Cette dernière phrase passa tout entière en dépit des yeux du marquis. Or, la dame divorcée était assise précisément en face du baronnet ; il avait à sa droite une jeune personne en grand deuil, fille de la vieille damQ à la mort de la-
LES BEVUES. II
quelle il venait de fair^ allusion ; et le frire du capitaine Bracetight était à côté d'elle.
Tous les convives se regardaient les uns les autres, et il régna pendant quelques instans une. espèce de silence de consternation» Sir Michel s^en aperçut; il rougit, toussa, demanda un verre d'eau, ne sut quelle contenance faire; et son voisin lui ayant adressé la parole un moment après , il balbutia tellement en lui répondant , que celui-^i^ qui avait le malheur d'être bègue, fut tenté de croire qu'il voulait le tourner en ridicule.
Au dessert, on fit entrer quatre jolis enfan neveux et nièces du marquis, dont la sœur et le beau^rère faisaient partie de la compagnie. Chacun en faisait l'éloge , suivant Tusage ; et sir Michel , qui commençait à se remettre , crut devoir aussi leur faire un compliment. Ayant bu un verre de vin de l'Hermitage pour se donner du courage : « Quels jolis enfans, dit-il en regardant leur père qui peut passer pour être laid ; on ne peut rien voir de plus charmant l Etesvous le père de tous? — A ce que dit ma femme-, répondit le mari. » Et tous les convies de rougir , de sourire , et de renouveler la confusion du baronnet;
' Il fît une dernière maladresse en prenant Té cafë dans le salon. On parlait de Walter Scott qu'il atait vu lors d'un voyage en Ecosse d'où il arrivait récemment, lîne dame lui demanda ce qu'il pensait de cet eii^cellent poète. <« Ôh l charmant ! délicieux ! répondit-il; c'est bien dommage qu'il boite. — Voulez -vous parler de sa personne ou de ses ouvrages , lui demandat-elle? — De ses ouvrages, Madame, sans ccmtredit , lui dit-il en voyant près de lui le frère du marquis qui était boiteux ; mais s' apercevant que tout le monde le regardait d'un air d'étonnement , et rendant lui-même justice , comme fout le public , au premier de nos poètes vivans, il voulut encore revenir sur se$ pas. « En vérité, Madame , lui dit-il , je ne prétends critiquer ni ses ouvrages ni sa personne , seulement...., sur mon honneur. ... ; je vous demande pardon. . . . , je ne sais trop ce que je voulais dire. >>
Un éclat de rire général suivit cette déclara •tion , et il fut complètement décontenancé. Il ne tarda pas à se retirer, et disparut sans prendre congé de personne. Le souvenir de ses bévues l'empêcha de fermer Tœil de toute la nuit, et il n'osa jamais reparaître chez le marquis. Il agit prudemment en cela j car la marquise avait donné
. LESBÉVUES. »î
ordre à son portier de lui dire qu'il n'y avait personne toutes les fois qu'il se présenterait ches elle. Il ne voit plus pet^nne de cette famille. - C'est ainsi que le pauvre baronnet perd peu à peu tous ses amis et tontes ses connaissances ; il est même à craindre que ses maladresses habituelles n'aient quelque jour des conséquences sérieuses ; car une insulte &ite sans intention n'est pas toujours pour cela plus facilement excusée. Telle est même notre faiblesse, que bien des gens , qui seraient assez généreux pour oublier une injure , ne pardonneront jamais à celai qui les a exposés au ridicule , même sans en ayoÎT en la volonté , et contre son grë. Je crains donc que sir Micbel Marall ne finisse par être obligé de mener la vie d'un reclus, et de derenir nn véritable hermite.