N"* XXVIII
Tuer le tems Jtait leur senle affaire:
Trarail bien dur, mais pour enx nécessaire.
Tbompsom.
Sir Pierre Panemar reçut les honneurs de la noblesse pour les services qu^il avait rendus dans Tadministration civile de Tlnde. De retour en Angleterre avec une fortune considérable et une maladie de foie , il trouva des usuriers qui lui facilitèrent les moyens de placer avantageusement ses fonds en constitution de rente , ce qui se fit sous main et sans bruit. Lady Panemar ëblouit par ses bijoux, aime le jeu, et s'y croit fort habile, ce qui tourne au profit de ses connaissant ces. Un bon cuisinier et une snperbe maison attirent ciftz enx unci foule de gens de distinction qui daignent Faire partie de leur cercle ^ et qui
PAS UN INSTANT Dfi VIDE. l5
ks appellent « de bonnes gens à leur manière , » c'est-à-dire en donnant de bons dîners , et en perdant leur argept aux cartes.
La table et quelques autres jouissances quUl se permet incognito , composent tous les plaisirs de sir Pierre , et occupent son tems ; mais le caractère de lady Panemar a des traits plus prononcés. Elle a Tesprit impérieux, jaloux, yersatile et ambitieux. Etre rangée dans la classe des grands, fatiguer les échos de son nom étranger et de son titre d'hier dans tous les bals , dans toutes les assemblées, voilà pour elle le summum bonum^ la plus douce jouissance. C'est en faisant du jour la nuit, en couvrant ses gens d'une superbe livrée , qu'elle veut briller dans le monde. Elle est connue comme Tenseigne d'une auberge , et n'est guère plus estimée de la noblesse. « Entrons un instant chez le nabab *> est une phrase aussi commune que « allons boire un coup au cabaret. » La seule dilFérence, c'est que la dernière est dans la bouche du peuple , et que l'autre n'appartient qu'aux gens distingués. Mais ceci nous écarte de notre sujet.
Sir Pierre Panemar n'a jamais xià instant de libre pour 'répondre à ui^e lettce, pQur recevoir
r6 PAS CJH INSTAKT DE VIDE.
une humble pétition , pour écouter la yoix de Thumanité , pour cultiver son esfrit , en un mot il n'a pas un moment de vide: dans tout le cours de la journée, toutes ses heures sont comptées et remplies. Mais comment le sont-elles, car c'est là Tobjet qui nous occupe ? Quels sont sts travaux journaliers ? comment divise~t-il son tems? quel partage en fait-il entre le plaisir et rinstruction? En un mot , quelle est sa manière de vivre? quel est son agenda, 'son journal?
comment se rend-il utile à la société? quels services rend-il à ses semblables ? Voilà ce qu'il nous importe de savoir , et c'est le tableau que je vais tracer.
Après avoir fait attendre tous ceux qui dési-* rent lui parler, il descend déjeuner, comme bien des membres du parlement se rendent à la chambre , par habitude , la tête creuse , Tesprit vide. Il passe à déjeuner le double du tems qu'y met-* trait un paresseux, bâille entre chaque tasse de thé, jette un coup-d'oeil sur le journal, noie son estomac avec l'un, et brouille toutes ses idées avec Tautre ; consulte le baromètre et le thermomètf^ ; parle de l'Inde, de son climat , de sa constitution \ blâme ce qui se- passe en
PAS VTH INSTANT DE YIDE. J7
Angleterre ; condamne ce qui se &it en Asie ;. régarde ses lettres , les jette dans un tiroir sans les lire ; s'imagine souffrir d'une complication de maladies, et attend avec impatience la visite dé son médecin , (at à maintien grave , qui sait profiter de la faiblesse du genre humain.
U arrive enfin ; sir Pierre débute par lui faire sur la matière médicale , la physiologie et Tanatomie , des questions qui attestent son iguArance grossière , et qui devraient faire rire le docteur ; mais pas un muscle de son vbage n'en est ému* li convient que le nabab est atteint.de maladies compliquées, écrit une ordonnance, et lui ûar dique Tapothicaire auquel il doit s'adresser, car le médecin et l'apothicaire s^ entendent comme larrons en foire. L'un remplit la tête desonma-t lade de craintes et d'alarmes , lui persuade qu'il ne peut vivre sans le secours de la médecine ; l'autre lui farcit le corps de drogues : tous deux tirent sur son coffre-fort , et remplissent leurs poches à ses dépens. *
L'ordonnance ne calme pas les inquiétudes de sir Pierre; il lui £amt de nouvelles instructions. « Peut-il prendice une pinte de vin de Madère ï r— Décidément , tel^ est même nécessaire. *-«
l8 PAS UN INSTANT DE VIDE.
Manger de la tortue? — Sans doute, avec mo^dëration. — Et des ortolans? — Rien de meilleur. — Et un peu de venaison? — C'est ce qu'il y a de plus facile à digérer. — Viendrez-vous diner avec moi , Doctenr? -^ Si les devoirs de ma profession me le permettent, bien volontiers. — Puis-je boire un peu de Champagne à la glace ? — Hum ! trois verres. — Et de THermitage ? < — Une couple de verres. — Du noyau? — Un petit verre pour finir ; car il faut de la sobriété, de la tempérance , une nourriture siqaple , une vie réglée ; c'est le meilleur remède , le seul sur le-« quel on puisse compter. » Charmé de la consultation , le nabab jouit d'avance des délices d'un épicurien, et pendant une heure ne pense qu'à son diner.
. U est une heure. Un pauvre artiste l'attend depuis long-tems; il n'a rien à lui dire. Une veuve demande à lui parler ; c'est quelque imposture qu'elle voudrait lui conter. Un marchand vient demander le paiement de son mémoire \ c'est un impertinent; il ne sera payé que dans un an , pour lui apprendre à vivre. Le marchand ne court aucun risque en faisant crédit au nabal) , mais il a besoin d'argent. U retourne ches
lui , maltraite sa femme , ne peut payer ses engagemens , perd son crédit , est mis en prison j et fait banqueroute; le tout parce que des geâs injustes ne lui paient pas ce qui lui est légitimement dû. Un humble parent se présente à ssl porte ; il n^y a jamais personne pour lui.
Il faut pourtant qu il sorte. Montera-t-il à cheval? Il n'est pas excellent cavalier. Il a été si long-tems habitué à se faire porter dans un pa<" lanquin! Il ira à pied.
: Il esttrois heures . U parcourt lentement Bondr Siireet; il y rencontre un pauvre diable récemment arrivé de Tlnde pour suivre un procès à Londres. Lui parlera- t-il P Non, cela le mène* rait trop loin ; il n'en a pas le tems. Le voilà dans Saint' JameS'Street. Un de ses fermiers Taborde et désire lui dire un mot : sa récolte a été mauvaise , sa grange a été incendiée ; mais le nabab n'a pas un instant à perdre ; il regrette même d'avoir acheté un domaine. Que lui importent les fermiers et les granges , les mauvaises récol* tes et les incendies , et en général toutes les ca* limités humaines P C'est une taxe imposée sur le tems d'un homme comme il faut. Ce fermier
est un impeitineiit d'avoir ose l'accoster ainsi dans la nie.
« Att sorplus, pense-t-il, la culture des champs et celle des jardins ne sont que des travaux vulgaires. La première ne convient qu'i un paysan, et une femme seule peut donner quel^ qués insfans k Tautre en jetant un coop^'cell sur sa serre chaude, ou en en faisant un sujet de conversation pour quelques instans. J'aimerais mieux, continue- 1- il, en parlant à son meiU leur'âiÀi, c'est-4>dire lui-même, fumer mon houkar^ et entendre raconter une bonne histoire que de voir toutes les récoltes , tous les champs et tous les jardins du monde. Que peutH)n gar gner à suivre une nouvelle charrue , à exami-^ ner une nouvelle race de bestiaux dans un pâtu< rage? De Thumiditë aux pieds , et peut-être un bon accès de goutte. »
n se décide donc à vendre sa terre. Cependant son château de M ontplaisant est superbe , et lui donne de TinSuence et de l'importance dans le pays ; il attire toute la noblesse des en-^ virons ; il lui procure des invitations à toutes les £êtes qui se donnent dans le voisinage ; il fait
PAS UN ra sntkJXT be y^be. i c
(Aéttvoir les cartes de Visite à sa porte. Allons, ToiU qui estrësoltt , il ne le vendra point.
n est quatre henres. Il se trouve dans Pau-»
Mallj et il entre dans la galerie britannique *. Ejcaiiiine>t>il les merveilles de Tart qui y sont réunies ? Il n y jette pas les yeux. Il s'assied , il bâille y il voit ceux qui entrent et qui sortent ; mais il pourra dire qu'il y a ét^ , et il est trop iK:cnpé pour se souvenir de ce qu^il a vu. Il en gort à cinq kèurès. Le ministre de sai paroisse le rencontre et lui propdse de mettre son nom sur une souscription au profit des pauvres , ou pour HB cas de détresse tout particulier : il n'a pas le fems de l'écouter ; jamais il ne sera prêt pour l'heure du diner. Santinéri l'engage à s'abonner à son cours de lecture : il hii ^ette ses cinq guinées, mais il ne peut lui parler, il est trèspressé et de mauvaise humeur. Il n'a pas un instant il lui ; il iaut qu'il s'habille , qu'ail prenne une pifade ; mais il est trop tard , il faudra It remettre an lendemain.
H est excédé de. fatigue. Qu'a- t-il donc fait f
* ' * C*est aii« gaierie de tableaux de toutes Iqs, Manies , lires des cabinets d*un sraud nombre d*ainateurs réunis en sodélé : tes tableaux se changent tous les ans , et fa mif en «il'offerte ty pM* poup un^Miilaïf^ - ^
Il a été de Harky-Streetk PaU-MalL II prendra sa voiture le jour suivant ; c'est trop de fatigue pour lui , et cela exige trop de tems. Il a oublié la pilule qu'il devait prendre , la vente de porcelaine où il devait aller, la marchande de modes qu'il avait promis d'aller voir, ses cigares et le tabac du prince régent qu^il se proposait d'acheter. Que d'oublis ! que d'omissions ! Et le nouveau roman satirique? Oublié aussi! Comment cela peut-il être? Le dé&ut de tems; toujours pressé, pas un instant de vide.
n rentre chez lui : un sot domestique lui remet des pétitions de veuves , et des mémoires de marchands ; qu'ils aillent au diable ! Ce n'est pas qu'il ne puisse soulager les unes et payer les autres , s'il le voulait ; mais le tems lui manque . Lady Panemar voudrait lui parler : impossible ; il est six heures , il n'est qu'à demi-habillé , et Dieu sait comment! carpersonne ne choisit aussi mal la couleur et. la forme de ses vétemens. Mylady va envoyer des invitations pour demain , soit ; il manquera de parole à un ancien ami qui l'attendait.
n est sept heures. Qu'a-t-il fait depuis qu'il est rentré? D a juré contre ses dome^iques ; il a essayé deux ou trob habits qui ne Im ont pas
pla. n décUre qn'ils ont été faits pour un cochon ; ils vont parfaitement à sa taille. Ses gants' sont trop petits : il en a crevé autant de paires qu'il en a essayé ; c'est qu'il serait difficile d'en trouver d'assez larges pour ses mains. Il lui a fallu trois quarts d'heure pour ajuster sur sa tête sa perruque à ressorts , encore n'est-elle pas bien mise. Il craint de n'arriver pour dîner que lorsqu'on en sera au second service. Comment cela se fait-il ? C'est qu'il a été trop occupé toute la matinée. II se promet bien de ne pas faire tant de besogne le lendemain , mais le besoin du plaisir remportera; il sera, le jour suivant, tout aussi affairé à ne rien faire , et la jouniée se passeraxomme la précédente.
Mais quels progrès a-t-il faits dans ce qu'on peut appeler la partie utile de la, yieP Jl s'est promené depuis Harley^Street)VisqpL^'Pall-MaU;. 3 apariéà une demi-douzaine di^personnes , ea. a salué une vingtaine qui étaient en équipage , est entré dans là galerie britannique ; et après «ne longue toilette , dont il n^'a pas été satisfait , car il s'est trouvé un air commun, des lèvres bleues, des rides sur les .joues , ce qui est sans doute la fautd.de.ses glaces, il est arrivé dans, k salon au^moment juste où^du aunonçail qvie U
dîner était servi , tout k propos pour offrir ti main à une douairière flétrie qui manquait de cayalier. Qnel dommage qull n ait pas plus de tems à lui ! Que de choses il pourrailrfaire aussi utiles, aussi importantes ! Mais c'est le sort des gens riches de ne pas être maîtres de leurs instans.
Dans le fait , deux heures passées à déjeuner, deux autres à consulter et à réfléchir sur sa santé^ trois à courir les mes sans rien faire, une à bâiller dans la galerie britannique , une autre k oublier tout ce quMl a vu et entendu ; quelle diligence ne faut-il pas faire ensuite ponr être prêt pour le dtner , pour arrivera tems!
Enfin levoilà à table. Quatre services paraissent successivement ; le dessert y est placé à minuit, et une partie de whist conduit à deux heures du matin. Quel heureux emploi du temsî Sir Pierre est alors fatigué outre mesure. Il a une pilule à prendre avant de se coucher, et doit remettre un calmant i lady Panemar pour apaiser rbimeur qu'elle a prise en perdant au jed. « Comme il est tard, s'écrie-t-il en rentrant 1 qu'il reste pep de ttms pour le repos f Qu*on n'entre pas chez mot demain avant midi ; fe suis excédé ; je mine une vie trop active ! »
PkS UN ÎNSTANÎ DK VIDE. 23
Telle est la vie d^ua homme qui n'a pas un instant de vide , parce que le total de son existence n^est composé que de zéros ; tel est sir Pierre Panemar ; tels sont bien des gens de la même trempe. Le tems, qui pèse sur leurs épaules, s^ envole comme la poussière sous leurs pieds. Us le passent à penser à ce qu'ils feront, k bâiller , à se plaindre , à fainéanter. Tout ce que peuvent réclamer auprès d'eux les droits de Thumanité , les simples devoirs de la société , tombe dans un oubli absolu. Ils n'ont pas le tems de s'en occuper. La vente d'un tonneau de Madère , de quelques vieilles porcelaines , des tableaux d'un riche connaisseur , emploiera une matinée tout entière. Ils sont excellens juges du premier obj^, médiocres appréciateurs du second, et ne connaissent rien au troisième. Un diner suivi d'une partie de cartes prend toute la soirée et une partie de la nuit. Pauvres gens! qu'ils sont dignes de compassion! quel soulagement ils éprouveraient , s'ils avaient le bon esprit de passer quelques soirées au coin de leur feu, dans la retraite de leur cabinet !
Sunt guos curriculo puU'erem Olympicutn Collegisse j'upat^ metaque femdis Entata rôtis, . •
HoAACB.
Pour toute ambition , pour vertu singulière, Il excelle à conduire un char dans la carrière.
Racims.
Après avoir attendu plus d'une heure dans un café un de mes anciens amis , vieil officier arrivant des Indes , que je n avais pas vu depuis bien des années , je retournais chez moi un peu contrarié, mais réfléchissant avec un plaisir mélancolique aux jours de notre enfance, époque où notre intimité avait commencé. Comme je traversais Bond-Street , le cri gare me tira de ma rêverie. Je me retournai , et j'aperçus un jockey à cheval courant à toute bride
liA^^EMME COCHER. 27
devant un âëgant phaéton attelé de deux^cbe-^ vaux fringans qui allaient un train à faire neuf milles par heure. Une femme le conduisait.^ dont les muscles tendus par les efforts qu elle faisait pour retenir ses coursiers donnaient à sa jolie figure une expression tout-à-fait désa*? grëable.
' J'étais alors hors de la ligne du danger ; quand la voiture passa , le laquais qui était der-r rière m'ôta son chapeau, et la dame qui se servait de cocher me salua en souriant. Je reconnus alors lady Dashalong, une de mes connaissances intimes , qui avait failli me passer sur le corps. Elle me fit mille excuses , était désespérée, et ne concevait pas comment j'étais.si distrait ; ^nfin c'était la faute de ses chevaux ; ils avaient si peu travaillé depuis quelque tems qu^elle avait la plus grande peine à modérer leur ardeur. Quelques complimens joints aux observations météorologiques, sujet de conversation d'une grande ressource en Angleterre , terminèrent notre entretien, et nous nous séparâmes.
Pendant le peu d'instans que nous passâmes
ensemble, un de ses chevaux manifesta quelques mouvemens d'impatience , et elle lui promit qu'elle le lui revaudrait dans le parc. L'autre fut un peu rétif en partant, ce qui lui attira quelques coups de fouet administrés d'une main aussi ferme qu'adroite, aux dépens de ses jolis traits défigurés par la colère. Elle semblait lui dire : « je serai ton maître (non pas ta maîtresse ; ce mot n'entre pas dans le vocabulaire du cocher ) , je t'apprendrai à me connaître ; je saurai te faire marcher droit. »
Je me retournai pour la regarder pendant qu'elle s'éloignait. Elle avait un petit chapeau rond de castor , maniait le fouet avec autant d'aisance que le meilleur cocher , avait un air tout*-à~fait masculin, et était si occupée à tenir les rênes et à gouverner sts chevaux , sur lesquels ses yeux étaient continuellement fixés, que lorsqu'elle rencmitrait quelqu'une de ses nombreuses connaissances , elle ne pouvait que lui faire un signe de tète, précisément comme ceux que les cochers de fiacre et les conducteurs de diligences s'adressent entre eux quand ils se rencontrent. Si elle coupait une voiture , elle
se retoarnait en jetant sur celui qui la conduisait un regard qui semblait dire : « Pauvre cocher! TOUS me faites pitié. »
Cela me fit faire quelques réflexions sur les femmes-cochers en général. D'abord pour acquérir un talent il faut (aire un apprentissage : or comment le beau sexe apprend-il à conduire une voiture- ?
Si une femme prend les rênes des mains de son mari , de son frère , de son amant , c'est un présage assez sûr qu'elle voudra mener sa maison jcomme son équipage . Si elle n'a point des muscles r<^stes et vigoureux , un esprit toujours présent et attentif , elle aura beau tenir les rênes et guider ses chevaux , elle ne fera jamais qu'un mauvais cocher, et courra tous les jours le risque de se casser le cou et de faire partager le même sort à ses amis. Si elle excelle dans ce talent, ses traits deviennent durs et masculins ; elle s'ha-^ bitue à des attitudes peu gracieuses en châtiant les animaux dont elle a pris le gouvernement ; elle s'échauffe le teint par suite des efforts qu'elle est obligée de faire ; elle perd l'expression de douceur que la nature a imprimée sur le visage d'une femme ; elle court le risque de
3o LA FEMME COCHER.
s^endurcir le3 mains et peut-être le cœur :
enfin , dans tous les cas , elle prend des habitudes peu féminines dont il n'est pas facile de se défaire ensuite.
- Est-ce dans les leçons que lui donnera un cocher qu'elle puisera de la grâce et de l'aménité ? de pareilles instructions orneront-elles soa esprit ? développeront-elles de louables senti-
mens dans son cœur ? Les manières libres et
grossières d'un pareil maitre ne doivent-elles pas lui iifspirer un dégoût invincible, qui ne peut céder qu'à un manque absolu de délicatesse , et au désir de se distinguer dans un art si noble ? Mais enfin la voilà parvenue au degré de perfection qu'elle désirait atteindre. Qu'y at-elle^ gagné ? Un nouveau moyen de perdre le tems ; un plaisir ignoble, un oubli total des. qualités les plus aimables qui distinguent son sexe ; cette timidité qui nous intéresse, cette douceur qui nous enchante , ce besoin de la protection, de Thomme et cette confiance en lui qui nous attachent et nous subjuguent. J'ai connu de ces femmes-cochers tellement changées par cette, rage à la mode, qu'elles se trouvaient plus, à l'aise dans une écurie que dans un salon.
LA FEMME COCHER. 3t
Celle dont je viens de parler n'est pas encore tout-à-£ait arrivée là , mais elle est si différente quand on la voit parée pour un dîner^ ou revêtue du costume nécessaire pour conduire un pliacton, qu'elle me semble toujours en ce dernier cas déguisée pour une mascarade ; mais c'est un déguisement qui , bien loin de lui prêter quelque charme , lui fait pejrdre tous ceux qu'elle possède, et sous lequel elle ne fera jamais la conquête d'un seul cœur.
Je cherchai alors à me rappeler toutes les femmes-cochers que j'avais connues, et je n en trouvai aucune à qui j'eusse jamais pu accorder mon estime. Une dame titrée , qui n'existe plus , et que je ne nommerai point, excellait à conduire sa calèche attelée de quatre chevaux blancs. Elle faisait l'admiration de tous les palefreniers et de tous les cochers de fiacre de Londres , quand ils la voyaient , le visage peint de manière a ressembler à une figure d'émail ou de porcelaine, allonger un vigoureux coup de fouet à ses chevaux de devant , ou serrer les rênes en se carrant les épaules ; et ils en parlaient en termes aussi familiers qu'ils l'auraient iait d'uu de leurs camarades. J'avoue qu'elle
était devenue un objet de dégoût pour moi et pour bien des gens sensés de. ma connaissance. Elle conduisait ordinairement un de ses parens , ce qui rendait ce spectacle encore plus ridicule à mes yeux ; et les louanges que je lui entendais donner par les gens de la classe dont jeyiens de parler, ne faisaient que Tavilir dans mon esprit.
Et pourquoi les cochers, les jockeys, les pugilistes , les boxeurs , accordent-ils des éloges aux personnes d'un rang supérieur qnt savent gouverner quatre chevaux comme un coifdueteur de diligence , faire sauter un cheval par dessus une haie aussi bien qu'un piqueur ^ et asséner un coup de poing conformément aux au règles de la noble science ? C'est parce que les classés les plus hautes de la société se trouvent par là ravalées au niveau des plus basses ; parce qu'ils peuvent les traiter comme de pair à compagnon. « Il n'est pas fier, disent les bateliers de la Tamise en parlant d'un certain duc , il boit , fume et manie la rame aussi bien que nous. » Que ces talens précieux puissent devenir utiles en certaines occasions , j 'y consens ; mais il. faut qu'on m'accorde aussi que celui
des femmes-cochers ne les ornera jamais d'aucune grâce.
Une charmante fille de la yerte Irlande me conduisait un joue dans sa baronche. * Elle est «icellent cocher ; mais la compagnie qu'elle a fréquentée dans les écuries lui a fait prendre un ton, des gestes et des attitudes bien peu conve^ nables à son sexe. Ses chevaux s'étant emportés , elle fut obligée de serrer les rênes avec tant de force que je crus qu'elle s'écorcherait les mains, quoiqu'elles fussent couvertes 4e gros gants de peau de daim ; mais elles s'étaient endurcies à ce métier. Se tenant debout , et faisant travailler vigoureusement le fouet , le visage enflammé , le front couvert de sueur, « je vous écorcherai , dit-elle à ses chevaux. avec un jurement de cocher qui me fit tressaillir, si vous ne m' obéissez. Du diable si je ne vous mets pas à la raison. » Parvenue à ralentir leur course, elle se rassit , s'éventa , me regarda en souriant d'un air de triomphe , et reprit son sang-froid. Mais malgré tous ses charmes, elle n'était à mes yeux qu'une amazone repoussante.
J'ai aussi connu l'épouse d'un membre du
' Eipèce de > oiture découyerte , à quatre roues.
parlement , qui brillait par le même genre dé talens. C'était une femme hardie, aimant les plaisirs de la table , et d'une réputation fort équivoque. Un {i)ur son phaéton versa , et elle se cassa le bras. Enfin, dans totites les informations que j'ai prises sur le caractère des plus célèbres cochers du sexe féminin , jamais je n'ai rien appris qui pût me faire changer d'opinion et me persuader qu'une femme puisse trouver quelque avantage à savoir manier le fouet. C'est pécher contre la douceur, l'aménité, la délicatesse, qui sont le premier ornement du beau sexe. Je le demande à tout amateur, an plus grand admirateur de la beauté : a-t-il jamais trouvé quelques charmes de plus dans une femme qui revient d'une course de chevaux ou d'une promenade du matin, le teint échauffé, les lèvres desséchées , et la figure couverte de poussière ?
Je doute que notre mère Eve eût jamais iait la conquête du premier homme , si elle se fût présentée à lui , en songé ou en réalité , avec une physionomie masculine , une tournure de palefrenier, et un fouet à la main ; et je ne crois pas que ces membres délicats, qui semblent avoir
été formes parla main de Tamour, aient jamais été destinés à dompter des coursiers fougueux, à tenir d'une main un fouet pesant , et de Fautre de grossières courroies. Le diamant luimême n'est qu'une pierre tant qu'il reste brut.; c'est le poli qu'il reçoit qui lui donne tout son lustre, et qui prouve sa valeur réelle.
Il en est de même de la femme : tout ce qui; tend à la dépouiller de la rudesse et de Tàpreté de notre sexe ajoute à ses attraits naturels : tout ce qui peut contribuer à la couvrir de l'écorce plus raboteuse de l'bomme ne fait au contraire que .la priver de ses plus riches omemens, et en diminuer le prix à nos yeux. Je me souviens d'avoir rencontré une fois dans King^s^ Road une dame conduisant un brillant équipage , qui s'était arrêtée pour donner à un fa quais qui raccompagnait à cheval le tems de raccommoder quelque chose aux harnais. Il était, tout en s'en occupant, en conversation familière avec sa iliaitresse. «c Ne répargne2i pas, Mylady, lui disait-il, à la première escapade un coup de fouet bien appliqué. — Que la peste le crève ! répondit-elle élégamment. » Etait-il possible de Tentendre parler ainsi sans dégoût ?
36 LA FEMME COCUEB.
Je sais qu'on me dira que ce ton grossier et commun n'est pas adopté par toutes les femmes-cochers du haut parage , et qu'il n'est pas nécessaire pour bien conduire une voiture ; mais puisqu'il arrive si fréquemnient qu'on le contracte à cette école , n est-il donc pas pin» sage pour les dames de renoncer à vouloir acquérir un talent qui ne peut-leur être ni utile ni agréable F
LA MAT£K1NIT£. 3j
LA MATERNITE
Tnciptf par»€ pmtr , rîsu cognoseere matrem ; Matri iénga Jtcem tuleriutt /astidia menses,
V1A6ILB.
Commence, jeune enfant , k connaître la m^re h •on tendre sourire; pendant dix mois elSe a touiTert de lon^ d^f^ûtt.
« Retirez-yous, morveux, s'écria miss Whimsey , qu'on peut qualifier de vieille fille sans lui faire tort, puisqu'elle a cinquante-deux ans. » Elle adressait ces paroles gracieuses à un enfant de cinq ans , joli comme un Amour, fils de lady Motherly que nous attendions pour aller voir les marbres d'Elgin *^. « Je déteste les enfans, ajouta-t-elle en se tournant vers moi. »
« Détester les enfans, Madame , lui dis-je !
* Beaux fragmens de sculpture antique que lord Elgin a rapportés de la Grèce , et qu'on voit maintenant au Mutét britannique.
m^mÊmmmmmtmÊmtilmmm
38 hA MATERJÎITÉ.
c'est ce que je ne puis concevoir. Il m'est impossible de me persuader qu'il existe des gens qui haïssent les enfans, et d'autres qui soient insensibles aux charmes de la musique. L'innocence des uns , l'harmonie de l'autre , offrent des attraits si puissans , qu'il faut un cœur d'acier pour y résister. »
« Je vous dis qu'il n'y a rien de plus détestable , reprit la vieille fille. Les enfans et la musique sont deux fléaux de la société. Les uns sont importuns et fatigans ; 1 autre exige trop d'attention , et interrompt le cours d'une conversation raisonnable. »
« C'est-à-dire , répliquai-je , de la médisance , de la calomnie , des anecdotes scandaleuses. »
w Tenez, s'écria -t- elle en repoussant rudement l'enfant qui était revenu près d'elle , ne voilà-t-il pas les doigts et le pouce de ce petit démon gravés sur la manche de ma pelisse ? »
L'enfant se mit à pleurer. « Venez ici, mon cher enfant , lui dis-je » ; et le prenant sur mes genoux, je tâchai de le consoler.
« Que lady Motherly élève mal ses enfans , continua la sibylle! Ne devrait-elle pas les laisser
LA MATERNITE. %
dans la cbambre de leur bonne ? Pourquoi les admettre dans un salon comme si tout le monde, devait partager sa folle tendressie pour eux? Je. lie connais dén de si ridicule que de jeter ainsi des enfans dans la société. »
En ce moment un petit chien crevant d'em-.
bonpoint, et étoufTë par la graisse, sortit de dessous ses. j^upons en toussant et en étemuant. « Pauvre Favori, s'ëcria-t-elle , viens voir la maîtresse ! Je ne sais où il a gagné ce malheureux rhume. » Et le prenant dans ses bras, elle couvrit de tendres baisers ce hideux animal.
La patience m'échappa. *< Je vous demande bien pardon , Madame , mais je vous avoue que ce Favori me semble plus importun , plus fatigant que tous les enfans du monde. »
« Sans doute parce qu'il lui est arrivé de TOUS mordre une fois. »
« Parce qu'il est méchant, qu'il sent mauvais , qu'il est dégoûtant, et surtout parce que la préférence déraisonnable que vous lui donnez sur ce qu'il y a de plus intéressant dans la nature , doit indigner tout être sensible témoin d'une telle conduite. »
Elle ne répondit rien; et gardant tous deux* le silence nous continuâmçs à caresser chacuff
4o LA MATERNITlS.
de notre côté , moi mon petit Amour , et elle son vilain Fayori , qui finit par la gratifier du même présent que les petits chiens font au juge Dandin dans les Plaideurs. Je tirai le cordon de la sonnette en souriant , et laissai à miss Whimsey le soin du reste : elle demanda une serviette de damas pour s'essuyer , un coussin et du lait chaud pour son chien qui , dit-elle , était indisposé. Le domestique lui obéit d'un air de ' dégoût ; et Tenfant s' étant approché du chien pour le caresser , « retirez-vous , petit mauvais sujet , s'écria la furie , laissez-le en repos. Je voudrais qu'il vous mordît. >*
« En vérité, miss Whimsey, lui dis-je , je ne puis vous entendre de sang froid traiter ainsi ce pauvre petit ange. >»
« Pauvre petit ange! répéta- t--elle : ce sont de vrais démons , turbulens , tourmentans , ne sachant que faire du bruit , et qu'il faudrait laisser dans la chambre de leur bonne. »
Lady Motberly entra en ce moment : « Votre servante, Mylady, lui dit-elle avec le sourire le plus faux que j'aie jamais vu , un sourire qui n'offrait pas la moindre trace de bienveillance , de politesse ou d'humanité. Elle désirait prendre un air agréable et enjoué ; mab ses joues ridées
LA MATERNITÉ. J^l
ne pouvaient exprimer que T orgueil , T envie et la méchanceté. Il existe malheureusement dans la société un assez grand nombre d'êtres qui semblent avoir été jetés dans le même moule, de misérables folles qui , prodiguant les plus tendres soins à des singes , à des chiens , à des perroquets, ont le cœur inaccessible au plus léger sentiment de pitié pour leurs semblables. Rien ne leur coûte , rien ne les rebute , quand il s'agit des objets dégoûtans de leur ridicule tendresse ; et tandis qu'elles font chasser de leur porte , avec barbarie , le malheureux mourant de faim et de froid , sans asile et sans vétemens ; des couches de duvet , des coussins de velours , sont préparés pour leurs méprisables favoris. Quelquefois un chien hargneux partagera le lit de sa maîtresse , prêt à montrer les dents à quiconque entrera dans sa chambre ; espèce de sentinelle veillant sur ses faux cheveux, sur se& fausses dents , et sur les fausses roses dont elle orne ses joues.
C'est surtout parmi les vieilles filles qui n*ont jamais été assez aimables pour mériter les attentions de notre sexe, qu'on remarque cette affection déplacée pour de vils animaux. Leur cceur est flétri; fières d'une chasteté q^ui na
jamais été attaquée , années d'une réserve dont elles n^ont aucun besoin, elles ne connaissent ni la douceur, ni la modestie, ni les grâces. Quel cœur ouvert aux tendres sentimens de la nature pourrait dédaigner les innocentes caresses d'aimables enfans, pour se passionner en faveur d'un monstre tel qu'un singe , qui semble être la caricature du genre humain ; pour n'avoir, des yeux que pour un chien inutile et souvent nuisible ; pour offrir entre ses lèvres du sucre à. un perroquet dont le jargon insipide est aussi insupportable que celui de sa maîtresse P Quoi de plus dégoûtant! Mais ce n'est pas assez. Sou-r vent un domestique sera renvoyé pour avoir mis Bertrand en colère , pour avoir dédaigné les caresses insipides de Jacquot , ou pour avoir mis César à la porte parce qu'il empeste l'atmosphère de l'antichambre. On est condamné à souffrir la malpropreté , la puanteur et les morsures de toutes ces créatures détestables.
Mais pour en revenir à lady Motherly , quel contraste entre elle et miss Whimsey ! quelle expression de douceur dans sa physionomie!
quel charme inimitable dans son sourire ! que de grâces dans tout son extérieur! l'amour de l'humanité semble parler par sa houchç et s'eic-
primer par ses yeux. Elle vous prévient avec o))ligeance ; la moindre attention obtient d^elIe im retour. Voyez-la jeter un regard d^ amour maternel sur son cher enfant , voyez la bonne mère peinte dans. tous ses traits , dans son œil fixé sur lui, dans son sein doucement agité, dans sesbras qu^ elle étend vers lui, dans cbaque parole qu'elle lui adresse. En elle tout est en harmonie , tout réspire la tendresse et T inquiétude maternelle ; mais cette tendresse , cette inquiétude, naissent de Famour et de la. charité chrétienne , et non de l'intérêt personnel.
Les charmes dé la femme sont aussi nombreux que puissans. Le bouton dont Tincamat com-= mence à se montrer à travers les. feuilles qui le couvraient, ne peut manquer de séduire les yeux ; mais la rose qui vient de s'épanouir ofFreun attrait encore plus enchanteur. La jeune fille que son amant conduit en triomphe à Tautel înspire Tadmiration et l'intérêt ; l'aimable coloris de ses joues appelle le désir ; mais le: charme de la maternité a quelque chose de pur et de sublime qui élève l'ame au dessus d'ellemême. Le ciel a imprimé sur le front d'une mère un caractère qui la sépare du reste des humains,, qui semble la mettre en commerce avec les cieux^
44 I'^ MATERNITE.
Quoi de plus attendrissant que ce sourire angëlique, ce tendre regard, cet œil vigilant, toujours fixé sur Tobjet de sa tendresse et de ses soins!
Voilà ce que le pinceau ne peut rendre , ce que le ciseau ne peut exprimer, ce que la poésie ne peut peindre , ce que la langue la plus éloquente chercherait en vain à louer dignement , et qui est au dessus de toute description. C'est dans le cœur humain quUl faut chercher ce charmant tableau ; la sensibilité le pare des plus riches couleurs , le grave au fond de Tame ; Funivers n'offre pas un sujet qui puisse lui servir de pendant.
Maternité! ce nom seul plonge le cœur dans un océan de délices. Il faut qu'il cesse de battre avant qu'il cesse d'être sensible à ses douceurs. Une mère est l'objet de notre premier amour ; notre premier regard est pour elle, c'est àelle que nous tendons les bras pour la première fois ; nous la chérissons dans l'âge viril , et nous l'adorons presque dans un âge plus avancé. Celui qui peut voir un jeoue enfant puiser la vie sur le sein de sa mère , sans que son cœur palpite d'émotion , sans songer avec reconnaissance à celle qui lui a donné le jour, n est qu'un monstre
indigne de porter le nom d'homme. Celui qui peut approcher du berceau de l'innocence endormie , qui peut voir une tendre mère à demi penchée sur son fils qui sommeille , et osant à peine respirer de crainte de l'éveiller, sans un sentiment de respect et de vénération, est un être qu'il faut éviter , qu'il faut fuir. Il faut le reléguer dans ijn désert , l'ensevelir dans les ombres de la nuit , le marquer du sceau de la réprobation publique.
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Irœ Thyesten exitio gravi
Straver»
HoaAci.
La colère produisit tous les malheurs de Thyeste.
« De tous les fléaux de la vie , s^ëcria lady Saint - Florence en me voyant entrer daifs son boudoir , il 9^ en est pas de plus grand qu'un domestique maladroit. -— Qu'y a-t-il donc, lui dis-je? — Ce qu'il y à, me répondit-elle d'une Yoix entrecoupée par la colère .^^ il y a de quoi faire perdre Tesprit. Un misérable d'une gaucberie sans exemple , une véritable brute ; mais je Tai chassé. — ^ Vous devriez-plutôt chasser la colère qui vous- agite- ; elle sièdjnal à un front si charmant. »
Elle voulut sourire , mais son emportement
avait fait fuir les grâces ; ses sourcils étaient froncés , ses yeux noirs lançaient des éclairs , les lis de son teint avaient fait place à un pourpre foncé j son sein palpitait avec violence ; eh un mot tous ses attraits avaient disparu , et Ton ne voyait plus en elle qu'une expression de fureur qui m'effrayait.
« Qu'a donc fait le pau^Te John , lui demandai-je ? — Le pauvre John ! Sa stupidité augmente tous les jours , il ne fait que des sottises , et il faudrait le nourrir de foin comme un cheval de fiacre. — Allons, allons, ma belle dame, un peu de calme. Pardonnez ma franchise, mais une telle colère vous fait perdre tous vos charmes : elle ne convient ni à votre sexe , ni au rang que vous tenez dans le monde. — Sottise , répliquat-elle. » Et prenant un éventail, elle Tagita si violemment qu'elle en brisa les bâtons. Son petit chien s'approcha d'elle, elle le chassa d'un grand coup ie pied. « Insupportable animal , s'écria-t-elle , c'est encore un autre de mes tourmens. » Ses bras , son sein, son cou , son visage , tout était devenu écarlate. C'était une métamorphose complète.
En ce moment^ le «nlalheureux délinquant parut à la porte qu'il entn^uuvïit., « Mylady.,.. ,
dît- il d'un ton humble et suppliant. — Retirez-vous, monstre, s'ëcria $a maîtresse dont le teint se couvrit d'un pourpre encore plus foncé. » Il obéit. Elle reprit son éventail brisé qui lui avait coûté cinq guinées , le jeta loin d'elle avec impatience , et semblait pouvoir à peine respirer.
« Ma chère lady Saint-Florence , lui dis-je , tâchez donc de vous calmer. J'ai^ le droit de vous donner quelques avis, car je suis assez vieux pour être votre père : j'aimais votre mère comme si elle eût été ma sœur ; et vous ne pouvez avoir oublié combien de fois je vous ai fait danser sur mes genoux quand vous étiez encore enfant. — Je sais tout cela , dit-elle d'un ton un peu moins agité. — Je suis fâché au fond du cœur, continuai-je , de vous voir ainsi renoncer à votre raison, oublier ce que vous vous devez i vous-même, et vous abandonner à la passion qui vous domine. Voyez , ajoutai-je, en la prenant doucement par la main et en la i^onduiii^nt devant une glace , voyez si ce visage ressemtle à celui de lady Saint-Florence ? Y trouvez-vou^ la petite Sophie , la plus jolie enfant que j'aie jaiiiais vue? »
Elle essaya de'.?oarire , mais cet effort lui fut
impossible. Je la conduisis à un sopha. Elle fondît en larmes , et ce nouveau paroxisme lui fut plus favorable que le premier. Ses yeux reprirent leur lustre ordinaire et brillèrent comme le soleil d'avril à travers les gouttes de pluie ; la rose et le lis reparurent à leurs places accoutumëes ; le sourire se montra sur ses lèvres , et les palpitations de son sein devinrent moins violentes; de même qu'on voit les vagues de la mer, après avoir été agitée par un ouragan furieux, se calmer peu-à-peu , et ne plus montrer que cette sorte d'effervescence qui subsiste encore quelque tems après que l'orage a cessé.
« A la bonne heure, lui dis-je, maintenant jt vous reconnais. » Car le moment d'auparalayant le vif carmin de ses joues avait fait place à une pâleur mortelle , et l'on aurait cru voir ea.elle une furie épuisée par la rage.
« Je sais que je m'emporte trop aisément^ fit — elle d'un ton de regret dans lequel on reparttuait encore un reste de vivacité ; mais tel a toujours été mon caractère, vous ne Tignores pis. — Cela est vrai , lui dis-je , mais le tems et Tembire que vous devez prendre sur vous-même loîyent corriger ce défaut. — Jie l'espère , ré-
5o LA. FEMME COLERE.
pondit-ellc en mettant sa main dans la mienne , et en fixant sur moi des yenx dans le coin desquels je voyais encore briller un cristal de la plus belle eau. -^ Maintenant , lui dis-je , permettezmoi d'intercéder pour le pauvre John. C'est un honnête campagnard ; il est jeune , il est docile , il parait avoir du regret de vous avoir déplu ; ne le renvoyez pas. — B sortira, s'écria- t-elle dans un nouvel accès de colère. — Doucement , lui dis-je, doucement; ne vous enflammez pas ainsi. Quelle est donc la faute impardonnable qu'il a commise? — Il en a commis cent » , reprit-elle d'un ton d'impatience qui chassa une seconde fois les roses et les lis de son teint pour les remplacer par le pourpre de l'amarante : le sourire avait fui , et je cherchais en vain sur toute sa physionomie quelques traces de cette douceur qui est le charme le plus puissant du beau sexe. Je n'osai pourtant Tinterrompre, car je n'aurais fait qu'augmenter la violence de l'accès.
<« D'abord... , » continua-t-el(e ; son chien revint à elle en ce moment, et lui lécha les mains. — «Voilà xm e bonne !eçon pour l'homme, lui dis - je en souriant , lé bien rendu pour le mal, l'aniitié subsistant en dépit, des mauvais
I^A FIIMMR COLE&Ki 5t
tiaitemçiis. » Elle caressa son chien , prit uit air plus grave , et parut, recouvrer un peu de calme.
fc D'abord ^ reprit-elle ^ il est gauche comme un ours. — C'est un malheur pour lui. — Stupide comme un âne. — Peut-être par crainte de mal faire. — Il n'entend rien à sa besogne. -^ Avec le tems , il pourra se former. *— Mais je croi^ que vous prenez le parti de ce drôle , s'écriat-ellc avec une nouvelle vivacité. »
Je ne voulus pas répondre à celte apostror phe. « Continuez , ma belle dame , lui dis-je , mais soyez calme et de sang froid. »
« Ce matin , il a été si long-tems à répondre à la sonnette , que j'ai cassé le cordon d'impatience. — Cela est fâcheux, -r Ensuite il m'a apporté une lettre dans sa main au lieu de me la présenter sur un plateau , et je la lui ai jetée à la figure. — C^est vous qui vous êtes oubliée. — Alors, la ramassant ^ il la remportait, lorsque )e le rappelai en lui donnant l'épithète d'i-* diot , qu'il méritait si bien , et lui ordonnai de la mettre sur une table ; mais en se retirant il a en la maladresse de marcher sur la patte de mim chien. — Est-ce tout ? — Non , vraiment.
Le colonel vinipour me vok ^ il lili 4ît ^e j'étais
sortie. — Grande erreur. — Et il laissa entrer deux créanciers « — Encore pis. — Enfin, n'estce pas lui qui en me mettant en colère est cause qne ma figure est décomposée au point que je n'oserai me montrer de la journée P — Vous fe* res sagement. — N'ai-je donc pas raison de le renvoyer? — Sans doute , à moins que tous ne puissiez acquérir plus d'empire sur vous-même. Mais (en appuyant sur ce mais d'une manière marquée) si lady Saint- Florence voulait lui pardonner, si elle pouvait prendre un ton de douceur avec lui et avec tous sts autres domestiques, si elle parvenait à se vaincre elle-même, ce serait la plus belle victoire qu'elle pût remporter de sa vie. Elle serait alors toute perfection , son cœur tiendrait les promesses que semblent faire ses traits aimables ; mais sans cela , ce cœur. ...»
Elle m' écoutait avec attention , avec calme ; mais ce mot qui semblait accuser son cœur parut la blesser. « Mon cœur ! » s'écria-t-^lle vi** vement.
Je ne fus pas fàcbé de ce mouvement de sensibilité. « Je veux dire votre caractère , reprisje ; il fait tort aux traits angéliques dont la na<lare a voulu vou embeUir. «
XA. FEMME COLÈRE. $â
Le compliment parut lui plaire. «Je ne me mettrai plus en colère , mon cher ami , me dit* elle 9 je pardonne à John , et je le garderai à mon service. — ^ Je vous en suis personnellement obligé ,,lui.dis-je , et je ne puis vous exprimer quelle sera ma satisfaction si vous tenez la promesse que vous A'^nez de faire. »
Elle la répéta, et je la quittai en faisant des vœux pour son amendement , car j'ai pour elle la tendresse d'un père. Mais je ne suis pas toujours à ses côtés , et quand même j'y serais, la tempête peut quelquefois être trop violente pour que les conseils et les efforts d'un vieux pilote puissent y résister. La colère est comme la fou^ dre : elle frappe à l'instant qu'elle éclate. La flamme parait , l'incendie s'allume , et les eaux salutaires qu'un nuage épais fait descendre des cienx sont insuffisantes pour l'éteindre. C'est ainsi que ni le tems , ni les larmes ne peuvent efiacer les traces des maux que la colère a proiduits.
La violence du caractère dé lady Saint-Florence lui a fait perdre plusieurs de ses amis. Elle ne peut conserver un domestique pendant un mois ; elle passe dans le monde pour une virago « pour une furie ;, et cependant son cœv
54^ !•> tEMME COLÈRE.
est excellent. Ses accès de colère Texposent à une foule de désagrémens et de déboires. Je me souviens de Tayoir vue se trouver mal de dépit i un bal , parce qu'il semblait que le colonel , qui , soit dit en passant , ne T épousera jamais par la crainte qu il a de son caractère , Tavait négligée, et avait. choisi une autre danseuse. En faisant une partie chez lady Yantrump , elle fut si mortifiée d'avoir perdu par sa faute , qu elle en eut des convulsions ; au bal HArgyle, elle fut si courroucée d'avoir été contrariée par «a tante , que le lacet de son corset s'en rompit ; et qu'elle fut obligée de se retirer au milieu des chuchotemens de femmes jalouses de ses charmes.
De tous les triomphes que peut obtenir une (emme , le plus grand est celui qu'elle remporte sur son caractère. Il survit à la jeunesse , donne des grâces à la laideur même , rend plus léger le poids de l'adversité , et assure le bonheur icibas. La plus jolie figure s'embellit encore par un air de sérénité. Des traits doux et tranquilles irepoussent les dards envenimés de l'envie , détournent le torrent de la malveillance, forcent l'estime d'un ennemi, et fixent pour jamais l'amour et l'estim* d'uii anû ou d'un époux. J^
suis convaincu que si mei lectrices connaissaient la dame dont je viens de les entretenir ; si elles voyaient les attraits dont la nature l'a ornée disparaître dans un accÈs de colère , elles n'auraient besoin ni d'exhortations , ni de conseils pour se tenir en garde contre cette passion funeste. Elles sentiraient combien il est intéressant pour elles de ne pas lui donner entrée dans leur cœur , ou de l'en déraciner si elle s'y élall malheureusement glissée; et l'expérience leur jtrouxerail tout le prix de cette victoire.
Fortunam eitlks rêperîas fuam retineas.
PoBLios Syhos.
Il est ptos facile de saisir la fortune que de la (xer.
« Qci diable vous a chargé de dire que je partais de Londres ? Depuis une demi-heure..., depuis trois heures , je suis entouré , bloqué , assiégé par une légion de m^trchands qui tirent sur moi à bout portant , et dont 'les mémoires , plus dangereux que les fusées à la Congrève, plus redoutables que Tartillerie d^un vaisseau de 1 20, pleuveut sur moi de toutes parts ! Mais je vous renverrai , maraud, car je connaisses tours: vous m'avez vendu , vous avez été faire une ronde chez tous ces coquins de boutiquiers , et vous en avez reçu tant pour cent , pour prix de la nouvelle fle mon départ. Voilà pourquoi je me trouve exposé à ce déluge de mémoires , qu'une rame de papier n'égalerait pas en volume * Allons, débarrassez-moi
nSPART DE LONDRES, ^7
de cette canaille ; dites-leur de repasser dans «né heure, d'aller trouver mon homme dWaires dans Lincoln' s Inn , ou bien d'aller à tous les »
« Ah! c'est TOUS , mon cher ami , >» me dit alors ^ir Robert Rackrent, qui s'aperçut que j'étais entré pendant qu'il exhalait ainsi sa bile . sur son valet.de chambre. J'avais vu quatre chevaux de poste à sa porte ; il était évident qu'il se préparait à quitter à l'instant la capitale. « Asseyez-vous, continua-t-îl, je suis ravi de vous voir ; mais ce pendard ne sait pas distinguer les amis et les ennemis , les honnêtes gens et les créanciers. »
«< Allons! dit-il au domestique, faites venir mon maître d'hôtel. »
« Dites-moi donc, à celui-ci dès qu'il arriva, que signifie ce mémoire? Un souper qu'on pré-, tend m'avoir été envoyé de chez Biaquières !
quand donc , s'il vous plaît , et pourquoi cela ? — Monsieur, c'est le jour que vous avez ramené SArgyle-Rooms une demi-douzaine d'amis qui n'étaient pas attendus. — D'amis ! sans doute ils pouvaient Tétre alors; mais aujourd'hui, dudiable si ce ne sont pas des ennemis. Et ils ont
bu deux douzaines de bouteilles de vin de Champagne ? — Oui , Monsieur. — Envoyez-moi le cocher. Qui vous a donné ordre , dit-il à celui-ci , d'acheter, en un mois, deux paires de harnais? — Le valet d'écurie que vous avez renvoyé , Monsieur , pour avoir surmené votre che-, val de Barbarie. — Et qu'avait -on besoin de douze étrilles, de vingt-cinq brosses, d'une grosse d'épongés, et d'une quantité d'huile suffisante pour remplir une baignoire ? — Tout cela était indispensable , Monsieur. — Oui , indispensable pour le sellier et vous qui vous entendez ensemble. Mais vous pouvez lui dire qu'il peut former une demande en justice, que je ne le paierai qu'à bonne enseigne. Dites aussi à votre ami le maréchal-ferrant que voici le dernier mémoire qu'il me fournira jamais. Je ferai un marché avec un autre pour l'entretien de Inès chevaux. Je vois qu'il en a traité deux de plus qu'il n'y en a dans mon écurie ; et je trouve un item pour avoir ferré mes deux chevaux café au lait, six semaines après les avoir vendus. Pourquoi cela? Parce <juc vous lui avez dit:
Mon maître va partir , il sera pressé , il ne regardera pas le mémoire! Sortez. j>
BëPART de LONDRES^. Sg
« Je vous diemande pardon , mon eher ami , me dit-il alors ; mais voyez cette liste de calamités. Cent denx mémoires ! c'est le double de ce que j 'en attendais , et trois fois plus que je ne puis en payer. C'est une terrible épreuve à subir que de quitter la ville après une campagne i^ printemâ ! et je crains que rennemi ne soit trop fort pour moi. Mes domestiques se sont fait habiller à crédit chez mon tailleur , et se sont enivrés à mes dépens , tandis que les clubs , le jeu, la société, me faisaient voirie Coud de ma bourse. Il faudra que je me verrouille , je vois cela. Mais excusez-moi encore un instant. » Il sonna et demanda la femme de charge. « Mistress Larceny , lui dit-il , comment se fait-il que )e mémoire du marchand de toile se monte ji 3oo.liv. ( 7,000 fr.) ? je ne croyais pas* qu'il en pût excéder 3o. — Monsieur, nous avons eu du linge de table , des draps et du linge de corps pour vous-même. — Sans doute, et pour d'autres aussi , à ce que je pense. Mais qu'est-* ce que cet article de mousseline de Glasgow , ^t celte robe de toile de coton imprimée ?— Monsieur , c'est pour cette jeune fille de campagne qui est entrée en qualité de fille de chambre.. •% Vous savez, ajouta-t-elle d'un air miJia? Ell^
6o DEPART DE LONDRES.
dit qu'il faut qu'elle yoie Monsieur ayant son départ , et j'ai aussi quelques comptes à régler ; je n'ai pas de quoi payer la blanchisseuse , dont le mémoire monte à plus de 5o liy. ( i ,200 fr. ). — Tenez, tenez, lui dit-il en lui jetant une poignée de billets de banque, arrangez tout Cela, et retirez-yous. Quant à yous, Messieurs, àjouta-t-il en s'adressant aux mémoires qui étaient deyant lui , je ne yous regarderai seulement pas; à quoi cela me mènerait-il ?» Et les chiffonnant tfUre ses mains , il les jeta an feu.
•r Adieu , mon cher ami , me dit-il alors en me prenant la main , je yous écrirai de Brigh-' ton. De yous à inoi , je compte faire une enjambée jusqu en France ; car je yois que je ne puis tenir ici. Trois mille Hyrês( 72,000 fr. ) disparues en trois mois ! que faire pendant les neuf autres ? Il faudra que messieurs mes créanciers attendent ; à peine ai-je de quoi faire ma route , et il faudra que je tire d'ayance sur mon banquier. Dissipation , maudit fléau ? J'auraisf dû rester à ma campagne, je ne serais pas dans ce chien d'embarras. Je renyerrai tous mes domestiques d'ici à quelques semaines , car c'est une bande de yoleurs. Adieu encore une fois. » S^'ayançant alors yers Tescalier ; « Eh bien J
niPkTiT DE LONDRES. Gi
cria-t'il, tout est-il prêt ? le bagage est-il charge t les chevaux sont-ils mis ? Point de retard , que )e parte à Tinstant. J'attends à tout moment , dit-il en se retournant vers moi, qu'on vienne saisir mes meubles pour le paiement des contributions, et je ne sais si je ne serai pas mis en pièces avant d'avoir gagné la porte. Allons , Tompson, vous entrerez dans la voiture avec moi , et que les deux autres montent derrière. »
Ce fut ainsi que sir Robert partit de Londres au milieu des importunitës, des reproches, des prières, des injures, des menaces et des imprécations des créanciers qui remplissaient son vestibule. Marchands, ouvriers, domestiques, tous avaient des réclamations à faire , et pas un n'était écouté. Son départ fut une véritable fuite. Son mobilier fut saijsi une heure après ; et je suis bien trompé si sa ruine n'est pas complète.
Il avait un revenu annuel de 4)2<^o livres ( ioo,8ûo fr. ) ; mais cela ne lui suffisait pas pour trois ou quatre mois de séjour dans laf capitale. Il est vrai qu'une heure passée au jeu peut engloutir une somme plus considérable, car cette passion ne connaît pas de bornes ; elle brave tous les calculs , et Ton ne peut jamais dire : Je m'arrêterai là. Cependant , en fréquenr
62 BEPAHT DE LONDRES.
tant un peu moins les clubs 9 en voyant moins le grand monde , en ayant quelques chevaux et quelques valets de moins ; en se procurant des domestiques fidèles , ou , ce qui est plus facile , en les surveillant avec attention; en payant comptant, ou à des termes peu ëloignës ; en mettant de Tordre dans sa maison ; en ne cherchant pas à singer les gens qui ont 20,000 livres de rente, et qui peuvent se permettre toutes les extravagances, excepté celle du jeu ; en renonçant à imiter les hommes titres et privilégiés, dont rinconséqmence ne songe jamais au moment où il faudra payer ; il avait une fortune qui lui assurait Texistence la plus honorable.
Le baronnet jest garçon ; il pourrait vivre dans les plaisirs, et presque dans le luxe, s'il écoutait tant soit peu la raison. Ce qui me surprend le plus , c'est qu'un homme puisse vendre sa liberté , son honneur, sa tranquillité , pour des amusemens de trois mois dans Tannée ; tandis que de légères privations , un peu d'ordre et d'attention, le mettraient au-dessus de ceuxsous la dépéAdance desquels il est enchaîné , c'està-dire ses créanciers et ses valets^ car celui qui a des dettes ne peut se dire indépendant ; son créancier est maître de sa personne ; et si un
DiPAfiT DE LONDRES. È3
titre, ou une place au parlement le mettent à l'abri des poursuites , il n'en est pas moins en butte aux injures et au mépris.
C'est pourtant ce qu'on voit tous les jours; et les plaisirs coflteus font des progrès si rapides que le mal me parait augmenter tous les ans. Si les jeunes gens à la mode voulaient réfléchir et envisager à quel avilissement ils s'exposent en se mettant dans la nécessité d'user de ruses et de vils subterfuges , de se faire celer , de chercher de mauvaises excuses, de se cacher, enfin de fuir leur patrie , ils tiendraient un peu plus à obtenir une place dans l'estime publique.
Da vois^omaf « sicanpa^ in tanti guise j €ke fuando nopamente lo ripedô^ Ckt sia quel eh'era avanti appena «ndo,
P16110TTI.
Le don de pUire pronptement.
Les rapides succès, les sacc^s du moment.
Forment surtout son apanage.
RKOLlklU».
J'avais souvent remarqué que mon extravagant cousin , Toflficier aux gardes , avait tous les mois un habit neuf, et tm nouveuu gilet toutes les semaines ; qu'il faisait chaque ^our trois toilettes différentes , ef que jamais on ne le. voyait deux foishabiné de la même manière. Ses uniformes , ses habits bourgeob, ses négliges, ses redingotes , ^t j[u5qtt'à ses robes de chambra jjjffraient la même variété. J'étais suipris de cette constance dans le changement ; je ne concevais pas comment Timagination de Thomme pouvait suffire àiproduire plus de métamorphoses que Protée
n^en a ^mais subi ; et }' étais curieux de savoir de quelle manière une mode prenait naissance dans le monde.
Je m'adressai à lui-même pour ëclaircîr mes doutes , mais je n'en pus obtenir de réponse satis&isante. Il me dit seulement quil donnait souvent la mode lui-même ( ce dont je doutai avec raison ) , et que lorsqu'il voyait un homme du bon ton , un dandy, un jeune lord , porter un nouveau costume , il avait soin de l'imiter,
. surtout s'il était extraordinaire , coûteux , de manière à être hors de la portée des clercs de procureurs , des chevaliers de comptoir , en un mot de toute la clique des seigneurs du diman* che. Je cite ses propres expressions^
Ce peu de renseignemens me parut fort insuffisant ; et peut-être n'aurais-je jamais été plus heureux dans mes recherches , si fe n^ avais re-
* marqué que la boutique d'un certain tailleur, forl en vogue, était toujours remplie de jeunes gens occupés à examiner des costumes qui se renouvelaient toutes les semaines sans jamais se ressembler , tandis que je voyais des hommes respectables et bien mis porter les mêmes habits jusqu'à ce que la saison plus chaude ou plus froide les obligeât à en changer. Je fis part de cette obser-
vation à M. Bonton, vieil élégant de ma connaissance , qui me découvrit enfin le secret.
« Les tailleurs, me dit -il, ont formé une conspiration contre les gens à la mode de la capitale ; et leur but est d'exposer nos élégans à de nouvelles tentations de dépense , au moins une fois par semaine , et de les diriger dans le choix de leurs vêtemens , qu'ils ont soin de tenir toujours à un prix assez élevé. lis jouent souvent à leurs pratiques le tour de les rendre ridicules , mais le génie de limitation l'emporte ; chacun veut porter ce qui lui a d'abord paru absurde sur un autre , et personne ne sait qui est Tinventeur de la mode qu'il faut suivre , même quand elle déplaît.
» Ainsi on vous resserre un homme pétri d'embonpoint dans un corset baleiné , dans un habit bien serré , de manière à le mettre à la torture ;, il court le risque de se rompre un vaisseau sanguin ; il ne peut respirer ; il souffle comme une baleine , et toutes les coutures de son habit sont près de crever , ce qui ne ferait pas pleurer son tailleur. Celui-ci, après l'avoir d'abord emprisonné ainsi dans ses vêtemens , finit souvent ensuite par le loger dans la prison du banc du roi pour en être payéj mais le débiteur se venge
quelquefois en se faisant déclarer insolvable , et par là maître Snip * se trouve hors de mesure. Je me souviens d'avoir vu un personnage trèsillustre , portant un de ces vêtemens si serrés , qu'il avait Tair d'être dans une armure d'airain. Son embonpoint cherchait à s'échapper de toutes parts , et les pans de son habit , rejetés sur les côtés, exposaient aux yeux, de la manière la plus grotesque , une partie remarquable de sa grosse personne.
» Pendant huit jours la redingote d'un homme du bon tonne lui descendra qu'au jarret; la semaine suivante elle traînera jusqu'à terre , et sera aussi longue que le mémoire de ison tailleur. Un jour tout est empois , le lendemain tout est bôugran. Un merveilleux portera de la ouate pour masquer un défaut de taille ; le jour suivant le fat le mieux fait sera ouaté de la tnéme manière. Un prince, un dandy, honteux de son embonpoint cherchera à le cacher sous des habits bien serrés ; sur-le-champ toute la ville se met. à la gène. Qu'un tailleur recommande une mode ridicule , il se garde bien de dire qu'il en
* Sfitp^ qui coupe. Sobriquet qu*on donne aux taiI-« leiirf.
7^ l'Es MODES.
habits platôt que par nos qualités , et que si un bomme n'est pas mis à la dernière mode , il doit se contenter d'occuper ta dernière place dans l'estime du beau monde. C'est un fait aussi incontestable qu'il est triste', que le colonel M***, mourant d'une blessure qu'il avait reçue ea se battant en duel, regretta d'avoir parle à son antagoniste avec un ton d'insolence qui avait occasion^ la querelle , et assura le vaillant champion qui lui avait servi de second, qu'il n'avait pu croire que ce fût un homme comme il faut , attendu qu'il portait un habit dont la mode était passée depuis un an.
Il me tarde de voir noire assemblée ouverte.
Et de nous signaler par quelque decouTcrie.
Nous approfondirons, ainsi que la physique , Grammaire, histoire, vers, morale etpolitiqne.
MoLlifM.
Je rencontrai l'autre jour Mislress Montaigu Marionviile dans la boutique d'un libraire à la mode. Elle parlait avec enthousiasme de rassemblée de bas bleus * qui avait eu lieu la veille chez lady Leamedlove. Dès qu'elle m'aperçut, elle me tendit la main , et eut la bonté de me dire qu'elle avait beaucoup regretté de ne pas m'y voir : je la remerciai et lui demandai
* Société littéraire fondée à Londres par lady Montagne. Voyes tome I**".