LE VALET CONFIDENT
hongre est un coquin. Il a cru me faire » mais je suis encore plus fin que lui. J'ai revendu cette béte à un blanc-bec sortant du coll<^ge , et j'y ai gagaë soixante guinëes. Di.^ à Bishop que j'ai vendu cinquante liyres mes deux chiens d'arrêt. J'avais acheté Tun de sir Georges pour la moitié de cette somme , l'autre m'avait coûté trois guinées et ne valait pas une couronne. Ce n'est 'donc pas un mauvais marché. Je t'enverrai de l'argent dans quelques jours. »
Il fantcomienir qne Thompson doit avoir une jolie opinion de son mattre. Celui-ci lui écrit une épitrc familière , où le compte qu'il lui rend de lui-même se borne à peu près à dire qu'il a des dettes, qu'il est amoureux , et qu'il trom[)c tous ceux avec lesquds il fait des aiïaires. II se montre à soa valet nen-seulenent comme un extravagant, nais comme nn homme sans priucipcs et sans honneur. Son amour n'est autre chose qu'un vil système de séduction. Dans les ventes dont il parle il joue le rAlcd'un fripon , et celui d'un écervelé dans tout ce qui a rapport à sa toilette. Libertinage , mensonge, mauvaise foi , voilà ce qu'on trouve dans le dcfnîl que ce )eune baronnet fait avec le plus grand sang- Jiroid| d'un ton de confiance et de satisfaction ;
28o LE VALET CONFIDENT, et avec autaut d'aisance que s'il donnait de» ordres pour améliorer un domaine , pour secourir les iiidîgens , ou tout autre motif honorable. Thompson a vraiiaeiit on joli maître , etHM. Long, Allen, Vîncesl, le joaillier an*giaiset le tailleur allemand, doivent bien s'applaudir d'avoir sa pratique. Mon cœur saigne quand je pense à la pauvre Marie Williams.
Quant k la jolie lingère , je me propose de lui donner des coaseib qui la garantiront des piëges où l'on veut l'entraîner. Enfin, j'ai fait jurer à mon neveu qu'il ne reverrait jamais de la vie .un ami si méprisable.
yglui ajgri somnia , r«0<r
FUgtmtur spttits,
HoaACB.
Comme on fantAmc vain qu'un délire proJuri.
( Trad, 4e Daao. )
« J'irai peut-être cette nuit au bal masqué, dit un jour lord Foppinglon à sa femme en déjeûnant avec elle. — J'aurais quelque envie de vous y accompagner, répondit celle-ci. — Oh ? pas possible. Je n'y vais que par complaisance pour accompagner sir Charles Greenhom, qui n'a jamais rien vu de semblable , n'ayant en^ core que dix-huit ans, et paraissant à peine dans le monde. Quant à moi , je déteste ce genre d'amusement. — Vous n'en manquez pourtant pas un, reprit sa femme avec quelque chaleur. ^-^11 eU possibbtqu'un motif ou un autre m'y entraîne , nub je n'y vais jamais qu'à contre-*
cœur. Les bals masqués sont bien tombes depuis quelque tems. La compagnie y est fort n^élangée ; et jamais une femme d'un certain rang ne devrait s'y montrer. — En ce cas , l'eprit lady Foppington assez sècbement, je crois qu'un homme de condition n'y est pas moins déplace. — C'est ce dont je suis en état de juger moimême, Mylady, répondit son mari d'un air froid et hautain. — J'irai pourtant , dit-elle d'un ton décidé , j'y suis déterminée. — En ce cas, Madame , vous perdrez mon estime et vous désobéirez à mes ordres. — A vos ordres , Mylord ? — Epoux cruel et ingrat ! » Et prenant son n|ouchoir, elle en essuya des yeux que pas une larme ne mouillait, espérant que ce stratagèm^ réu$- -sirait. « Ma. chère Fanny, s'écria Jord Fappington en l'embrassant avec un^ appareiice de tendresse à laquelle son coeur était étranger , le soin de votre réputation et de votre santé est le seul motif qui me fasse parler ainsi. L'une et l'autre* pourraient souffrir si vous alliez à ciç bal. Permettez-moi donc de vous supplier diç rester chez vous. — En parlant ainsi ^ dit lady Foppington , vous obtiendrez toujours de^ moj tout ce qu'il vous plaira.,.. — Du diable ^j'en
crois un mot! pensa son mari. — Je céderai toujours aux prières et k la douceur , continua* t-elle ; mais une autorité tyrannique m'est insupportable. — Fort bien Fanny. » Et s'ëtant encore embrassés , ils se séparèrent pour passer la matinée comme chacun de son côté le jugerait convenable.
A sep^ heures ils dînèrent tête-à-tête , ce qui ne leur était pas arrivé depuis ppès d'un an. Ils étaient de fort bonne humeur, dirent quMls n'a* vaient jamais fait un diner plus agréable , et se rendirent compte de la manière dont ils devaient passer la soirée. Lady Foppington irait h TOpéra^ et assura qu'elle serait rentrée à minuit. Son mari avait promis d'aller un instant à une conçersazionâ , et irait ensuite prendre le jeune ba-ronnet dans un club, pour se rendre avec lui au bal masqué.
«< Comment sercz-vous mis ? lui demanda lady Foppington d'un air assez itidiflérenl. — En domino, ma chère. Mais pourquoi cette question? — Je l'ignore moi -même; pour dire quelque chose. Que m'importe?» Il lui importait pourtant de le savoir , et elle avait bien résolu de ne pas l'ignorer ; car son projet éSait d'aller non pas à l'Opéra , mais au bal masque ^
284 ^^ ^^^ MASQUIS.
et d'y épier la conduite de son mari. Celui-ci n'allait point à une con^ersazione , il ne conduisait pas sir Charles au bal , il n'y allait pas en domino ; il devait y èt**e accompagné de cer^ taine belle , et porter comme elle le costume espagnol.
Lady Foppington monta dans Vappartement de son mari dès que celui-ci fut partie La première chose qu'elle y vit , fut Thabit de grand d'Espagne qu'il comptait mettre plus tard. Elle y fit une marque qui ne pouvait être visible que pour elle , et par ce moyen fut certaine de ne perdre aucune des démarches de son mari , en dépit de ses précautions.
Elle s'occupa ensuite d'arranger sa propre partie , et s'assura la compagnie de sa sœur et d'un colonel d'infanterie , son cousin. Louisa., sa sœur , était vêtue en cavalier espagnol et portait une guitare. Le colonel était en domino. Lady F^oppington , en babit de religieuse , avait pris le bras de sa sœur ; le colonel raccompagnait de l'autre côté.
Arrivés au bal, ils ne tardèrent pas à découvrir lord Foppington avec sa Dulcinée , et en^ tendirent une partie de leur conversation.
« Vous w craignez donc pas de. donner de
UN BAL MASQUE. l85
la jalousie à lady Foppîngton , lui demandait la belle Espagnole, en s'appuyant sur son brasP — Pas le moins du monde , ma chère Maria ; je suis tfop vieux soldat pour avoir peur. — Il faut convenir que vous êtes de grands vauriens , vous autres maris. Mais il faudra vous retirer de bonne heure. — Pas avant cinq heures , Maria. Mais , ma chère amie , il faut que vous me promettiez de vous trouver à trois heures après midi dans le parc du Régent, près de New-Road ; je vous mènerai voir ma chaumière de Datchet ; vous aurez l'air de vouloir Tacheter. — Je n'y manquerai pas. » «
« C'est on ne peut pas plus édifiant , dit lady Foppington à sa sœur. »
Louisa déguisée , comme nous l'avons dit , en cavalier espagnol , aborda alors la belle Maria, et lui demanda si elle voulait faire une valse avec un de ses compatriotes. — Qu'en dites- vous , mon cher ami , demanda celle-ci k lord Foppington en espagnol, dauserai-je ? — • Rien qu'une seule valse , ma chère. »
La religieuse lui dit abrs que puisqu'elle perdait son cavalier elle espérait qu'il voudrait bien le remplacer. Lord Foppiiigton , voyant une toomiueqiû loi pljiiMit, y ccuueutit aaiis se
286 UN BAL MASQU1Î.
faire prier. H s^ëtablit entre eux une conversation vive et animée , dans laquelle la religieuse montra autant d'esprit que d' amabilité. Lord Foppington en était enchanté. *
« Consentez à ôter votre masque, lui ditil , je suis sûr qu'il cache des traits charmans. Vous avez la voix la plus séduisante malgré le soin que vous prenez de la déguiser, et je suis convaincu que je Tai déjà entendue.
— Ce serait donc en pays étranger, car je ne suis en Angleterre que depuis trois jours. Maïs il faut que vous soyez un grand trompeur ! Je suis sûre qac vous êtes marié : vous êtes ici avec une maltresse , et elle n a pas plus tôt lé dos tourné que vous faites la cour à une autre. — Rien de tout cela, répondit- il avec assurance ; je vous proteste que la dame avec qui j'étais est ma sœur, et que je suis garçon. J'ai été trop volage jusqu'ici pout me marier. Mais il faut que je vous connaisse , ajouta-t-il en lui baisant la main; tout me dit qu'une femme comme vous est capable de fixer le plus incôns^ tant des hommes. — Voulez- vous vous trouver dans Hyde-Park à midi? — De toute mon amc, charmante incMnue. --^Donnez-moi donc un ga^ quefè ^tee vous montrer pimr me faire
Un bal masque. 287
reconnaître. — Prenez cette bague. — Et vous ne manquerez pas à votre promesse? — Nout sur mon honneur. »
La valse finissant en ce moment , lady F oppington reprit le bras du prétendu cavalier espagnol , et céda à Maria celui de son mari.
«( Comme vous avez valsé long-tems ! dit lord
Foppington à Maria. Savez-vous que j'étais fort
mal à mon aise ? Je portais envie à votre dan-^
seur. Vous valsiez véritablement con amore , et
j'étais presque jaloux. — Et moi, j'étais tout-à-'
£aiit jalouse V répliqua Maria. Je ne vous ai pas
perdu de vue ; je vonsai vu baiser tendrement
la main de la nonne ; je snis sûre qn'elle vous
a donné un rendez-vous. -^ Non , de par Ju-^
piter ! Vous savez combien je vous aime , et
quand le cœur est une fois de la partie , le chan->
gemcnt deN-ient impossible. D'ailleurs je l'ai eik-
tre\'ue sous son masque ; c'est une figure fort
ordinaire : rien de remarquable , je vous assure,
WBL nez. retroussé. »
n était près de qsatre henre»; lady Fopping-^ ton jugea <)u'.il était téms de retourner chez eHe. Elle fit. ses adieux au colonel, et partit avec sa sœur. • Eltê' diangea At costume en arrivant,' cottcetfa Mifrôle MveeLiniisa, qri conserm soa
dëguisement ; et lorsque son fidèle époux arriva, il la trouva seule, en déshabillé, jouant de la harpe. •
« Une jolie heure pour vous trouver encore debout ! s'écria-t-il en la voyant. •— J'ai eu des rêves si affreux, lui répondit-elle, que je me suis levée , et que j'ai eu recours à ma harpe pour calmer l'agitation de mon esprit. J'ai rêvé que vous m'étiez infidèle , que nous allions nous séparer, et cette idée me perçait le coeur. — Excellente Fanny , lui dit-il en Tembrassant ! pas pour le monde entier ! Où trouverais-je votre égale ? — Oh ! partout. Que sais -* je ? peut-être au bal masqué. Je n'ai rien de remarquable ; vous savez que j'ai le nez retroussé. — Vous, Fanny! Non, sur ma foi! Vous avez le plus joli nez grec que j'aie jamais vu ! — Vous Q^vez pas de mémoire , Mylord ; car je me souviens que vous faisiez autrefois l'éloge de ce petit nez en l'air. Mais j'ai eu tort de vous croire; les hommes sont si trompeurs 1-— Ce n'est pas moi, Fanny , ce n'est pas moi qui le suis. Mais il est tard, il. faut nou$ retirer. — Un instant, Mylord, .Dites-moi donc quelque chose de ce bal masqué. Qu'y avexrva«4 vu ? — , Personne de notre connaissance, non amour.
—Vrai ? — Pas une ame. C'était la téuiiioii la plus insipide que j'aie jamais vue. Je n'y ai pas aperçu une jolie femme. -^ En vérité? Quoi !
vou^ n'aves pas trouyé à qui adresser un mot de-falantcriep— ^Personne au monde. Je n'ai pas quitté le bras du baronnet de toute la nuit. — Quoi ! vous il' avez fait la cour à personne f Vous n'avesS pas donné un seul rendez-vous ? — Non , certainement ! Que voulez-vous dire ? — Allons, allons, Frédéric, continua-t-clle du ton de là plaisanterie , dites-moi la vérité ; je ne fne (âcberai pas. — Sur mon honneur, je n'ai rien à vous dire. — Mais oii est donc votre bague, Mylord? — Ma bague ? répéta-t-il d'un air confus. Ah ! effectivement, il faut que je Taie perdue..., qu'on me Fait volée... Voyons , ai-je mon mouchoir de poche ?. . . ma tabatière ?» En la tirant de sa poche , il la laissa tomber ; et, en la ramassant , il aperçut un homme caché sous une table.
« Femme indigne ! s'écria-t-il , voilà donc pourquoi vous avez si facilement renoncé à aller au bal masqué ! Voilà pourquoi je vous trouve debout à une pareille heure ! pourquoi vous avez feint devoir aller à TOpéra, oii vous n^avez sft-