LA FILLE NATURELLE
La faute de lenn parens lenr Ale-t-elle «■• qualité, DM Mule ?erla ?
HtAVMAtkQUAt»,
J'ÉTAIS invité chez le comte de Sh*** ; j'arrirai on peu tard , et on annonça le'diner , que j'avais à peine eu le tems de saluer à la ronde la corn-* tesse et les personnes de ma connaissance ^ de rencontrer l'œil hautain de lord C***> et de répondre au salut à prétentions de lady Avant-^ hier, femme du nabab. Ce n'est pourtant pas une légère distinction que le salut de cette noble lady. Son cou roide et mince paraît ne se prêter qu'avec répugnance k la légère -inclination de tète dont elle veut bien vous gratifier ; encore est -elle toujours accompagnée d'un sourire presque moqueur. En traversant l'antichambre , Bia main eut Thonneur de se sentir ms&it entre
3là LA FILLE KATtlRËLLE.
Tindex et le pouce d'un certain 'diplomate si accoutumé à se donner un air d'importance et de fausse protection , que tout chez lui , jusqu'à son regard , semble vous dire : « Vous pouvez compter sur moi ; je vous vois , vous ne serez pas oublié. »
Au moment de passer dans la salle à manger, les seigneuries offrirent la main aux duchesses et aux marquises. Je les laissai passer, non sans remarquer le coup d'oeil de complaisance et d'anxiété que ces beautés surannées , véritables fleurs d^ automne , jetaient furtivement sur les glaces pour voir si la chaleur du salon n'avait pas défi £amé leurs roses d'emprunt. Je descendis ensuite l'escalier au milieu de la foule des dii minorei^ c'est-^ndire des baronnets, des membres du parlement, des gentilshmnmas campa-* gnards ; et je me trouvai enfin placé à table à cMé d'une jeune personne aussi jofie qu'aimable , 4ont la physionomie avait je ne sais quoi d'intéressant et de mélancoKque.
Elle était mise avec {dus d'élégance que dtf luxe î son sourire élait mtélé d'une sorte de gravité ; eHe avait un air de modestie et de dignité en raèxtie tems ; et , quoique ses manières fiis^
LA FILLE NATURELLE, 3ir
sent pleines d'aisance, on y remariait aussi cette défiance de soi-même qn'on rencontre si rarement dans le grand monde. Elle montra d'abord un peu de rëserre , mais elle finit par se livrer à la conversation. Je reconnus qu'elle était aussi sensible que modeste , et qu'elle avait autant d'esprit que de beauté. La plupart de3 con>ivesla connaissaient, et cependant je voyais avec surprise qu'elle ne recevait pas de la corn-pagnie cette préférence maïquée que tant de charmes, d'esprit et de douceur, semblaient devoir lui assurer; car, en la comparant aux autres femmes que je voyais , et qui la regjardaient d'un air d'indifférence et lÈtème de dédain, elle me paraissait une rose parfumée, une fiakhe violette fleurissant dans un coi^ retiré^, tandis que tous les honneurs du parterre étaient réservés pour le jaune souci , pour l'insipide tulipe et pour le pavot narcotique.
Pendant le dhier on ne lui donna jamais d'autre nom que celui d'Emilie. Le comte lui adressa une on deux Cms un sourire presque affectueux, et lui envoya , sans qu'elle l'eût demandé , la moitié d'une aile de faisan, d'on air qui semblait dire; « Je sêia que je vous secs i votre go&t, •• ,
3l2 lA FILLE lîAT-lTRÊLLï:.
Aprèà le dîner je demandai au comte le nom de Taimable voisine que j^avais eue à table.
White , me répondit-il ; et il n'ajouta pas à ce mot quelqn'tine de ces phrases si en usage dans le be&u monde , comme : «r charmante personne, riche héritière , d'une excellente famille , pleine de talens ; » ou , ce qui est plus estimé dans an salon , « ayant de belles espérances »'. — Elle est bien nommée , lui répondis*je , car la neige n'a pas plds de blancheur. Sa beauté n'a ^as besoin d'ék>ges ; la nature- y a pourvu.
Deux on trois fats sourirent -d'un air d'ironie . •r C'est une bonne fille, » dit le comte, et il changea de conversation. Le diplomate trouva qu'elle manquait d'usage du monde , ce qui prouvait qu'il manquait lui-même de goût et de jugement; et le nabab prétendit qu'elle était trop grave et trop froide, ce que personne ne dira de sa prétentieuse moitié.
Moins je vis qu'on recherchait l'intéressante demoiselle , plus je sentis augmenter l'intérêt qu'elle m'inspirait. Je m'attachaîà elle pendant toute la soirée, et j'eus recours à une- ruse ié guerre pour apprendlre quèrque chose de son histoire. « J'ar dënftu/ auWefèis un colonel "White , lui dis-Je ; je trouve quelque ressemblance entre
LÀ FILLE NATURELLE. 3l3
quelque ressemblance entre vous et lui. — Je n'ai jamais connu personne de ce nom , me r&* pondit-clle avec un air d'embarras. » Je fus as* sez fou pour revenir à la charge , et je lui parlai de lord B*** qui avait épousé une miss White; sur quoi elle me dit en rougissant qu'elle n^a« vait jamais connu ses parens, et qu'elle devait tout aux bontés du comte, son protecteur.
Mon cœur me reprocha la rougeur que j'a^ vais fait naître; je fis une assez mauvaise retraite , en lui disant que je plaignais ses parens de ne pouvoir jouir du plaisir de se voir revivre dans une fille douée de tant de perfections. Je gardai le silence le reste de la soirée.
Je trouvai cependant Toccaslon de demander quelques renseigncmens sur sa famille à notre diplomate qui, prenant suivant son usâge un air de mystère et d'importance , me«demanda si je ne connaissais dans la chambre des lords personne qui lui ressemblât ? Je me souvins sur-le^ champ du marquis de V*** , frère de la comtesse. Emilie était son image parfaite. Le nabab m'informa ensuite qu'elle était fille naturelle du marquis ; qne sa seigneurie , après avoir trompé
IL i4
3l4 XA FII.LE NATURELLE.
et abandonné la mère d'Emilie, avait épousié une femme très-riche , et n'avait plus songé à sa fille que sa sœur avait prise sons sa protec-r lion , et à qui elle avait assuré une somme de deux mille livres ; qu'au surplus ce mariage n'avait pas été fort heureux , attendu que sa femme était un véritable dragon. « Tant mieux ! pensai -je, il mérite non-seulement tous les déboires qu'il peut essuyer dans l'intérieur de son ménage, mais il devrait être montré au doigt , déshonoré dans le monde , pour avoir lâchement abandonné sa fille après avoir honteusement trahi celle qui lui avait donné le jour. Combien de malheureux rejetons , séparés de la tige qui leur a donné Tétre , périssent à Tombre , foulés sous les pieds de l'orgueil , flétris par le souffle glacial du mépris , tandis qu'ils auraient pu faire honneur à la main qui les aurait élevés et cultivés ! Combien de panvres protégées , d'inibr*: tunées soi-disant orphelines , voyons-notis dans ks nobles familles , et dont les parens dénaturés ne craignent pas de se déshonorer en les désavouant \ Que de charmantes créatures tombent dans l'abime du vice , soit p^rce qu'çne avarice
Vk FI1.LE HATURELLÏ; 3l5
sordide ne leur a assuré aucun moyen d^exis— lence , soif parce qu'une extravagance égoïste leur a donné une éducation trop au dessus et la situation qu^elles devaient occuper dans le monde ! Cependant Tes fruits des amours illégi^ times des rois voient souvent leur front orné de^ la couronne ducale , et les hommes qui ont pillé les trésors de l'Orient couvrent, à force d'or , la basse extraction de leurs enfans à teint cuivré. Quel contraste absurde ! N'est-ce pas le comble de la démence que de fixer la bonté sur la tête de l'innocente victime des crimes d'un père P Pourquoi £aittt-il que ces êtres malbeureux , mépriséf ^ humiliés , ne puissent avoir ni un père , o^ in non P Dans la haute cour de la chanceileiirila Ciel, ne déposeront* ils pas contre Ié$ «atei^i iémUtêriê de leur existence P Pourquoi Yoit-eà si nremeat la séduction punie ? Pourqimlttift et mariages d'intérêt êtent'ils à l'innocence tout espoir de pouvoir réclamer un père ? Parce que le vil voluptueux est étranger à l'humanité ; (larce <pi'une passion brutale ne connaît pas de liens plus doux et plus tendres. C'est ainsi que l'image vivante d'un
3l6 LÀ FILLE NÂTUBELLE, être dégradé se trouve souvent réduite à la servitude, vouée à l'infamie , tandb que le mcHUtie qui lui a donné le jour brille dam un char doré « dort sur le duvet , et jouit de toutes les recherches dn luxe. Puisse-t-il être abreuvé de honte «t dévoré de remords!
YEHTS DE l^EMttfES A LONAHSS. 3l7
— N® LVIIl. —
•WW%/«. v« «^W\ ^^«/<V% %/«;«W« ^ft^M^tK «V«>«<«^ ^i%/V«V«%^WV«.-WV«**
Qmi ^e tn «oU, elU Mt m fat u mkn.
Les tribunaux de Londres .punissent d^une forte amende Thomme assez impitoyable pour maltraiter un animal ; et le juge est réduit à déplorer que la loi ne puisse s'étendre jusqu'à prévenir la dégradation de la plus intéressante moitié de l'espèce humaine ! Il parait, au contraire, que les formalités des divorces, par la vente de la femme dans le bas peuple, sont fondées smr des usages transmis par les anciens Bretons antérieurement aux dynasties danoises. Un mari mécontent de sa femme , qui doute de sa fidé^ lité , ou qui a des preuves de son inconduite, vea|
3 1 8 YXITFS D£ FEMMES A
divorcer : il en fait part à sa femme ; ils yienment Tun et Tautre se, présenter dans la place publique le jour du marché. Le mari conduit sa femme liée par le cou avec une corde ; il rattache an Ueu où se vend le bétail , et la vend publiquement en présence de témoins. Ordinairement un huissier fait la prisée, très -souvent c'est répoux. Quand le prix est arrêté , et il pas36 rarement quelques schellings , Tacquéreur détache la femme ; il la mène liée de la même manière , en la tenant par le bout de la corde , et ne la délie qu'après avoir parcouru la moitié de la place. Cfes sortes de vente , très>communes en Angleterre , sont désignées par ie peuple sous le nom de hom-market ^ marché aux Cornes. L'acheteur, toujours veuf ou garçon , est ordinairement un amateur de la mar-chandise vendue. La femme achetée devient la légitime épouse de Tacquéreur. Les enfans qui Baissent de cette union sont considérés comme légitimes ; la loi contre l'adultère et la bigamie ne saurait atteindre les époux ainsi séparés et qui vivent daiid de nouveaux liens. Il arrive cependant quelquefois qu^un acheteur de femme
VK^lYE DE FËMBlES A LONl>REd. il(j
contracte ilki nouveau mariage devant l'église « afin de mettre l'état de ses énfans à Tabri de toute contestation. Un lord anglais a offert, il y a quelques années, un exemple dé ce que j'avance^ Ce lord ayant enlevé et acheté ensuite la femme de son laquais , fit reconnaître son mariage devant r église.
, Le 12 avril 1817 , je traversai le marché de Smithfield ( destiné à la vente des bestiaux). U y avait un rassemblement considérable de peuple : je vis un homme qui s'efTorçait de passer une corde au cou d'une femme jeune et d'une beauté remarquable. Cette malheureuse se dé«* battait et résistait de toutes ses forces à cet acte de violence. Comme ils faisaient grand bruit et excitaient du tumulte , un constable s'assura des époux et les conduisit chez le magistrat. Interrogé sur le motif qui avait pu donner lieu k cette conduite , le mari répondit que sa femme avait trahi la foi conjugale. L'épouse convint de bonne foi qu'elle n était pas tout-à-fait innocente du reproche de galanterie. Le magistrat ne put que gémir sur cette scène de barbarie, et déplorer quç la loi fût muette pour prévenir une sem-*
blable pratique. Tout ce qu'il put faire fut de condamner le mari à fournir caution qu'il yiyrait en paix par la suite. H déchargea la femme d'accusation , et après avoir fait aux deux époux le^ plus pathétiques remontrances , il les renvoya.
Une vente semblable eut lieu le 9 décembre 1816, à Doncaster, sur la place BuiiacrosSf au milieu d'une foule considérable dépeuple ; on y vit un homme vendre sa femme à un peintre pour la modique somme de cinq schellings et demi.
Le 3o janvier 1 81 7 , à Wellington , un parti* culier vendit sa femme au vil prix d'un schelling et demi, en gratifiant même l'acheteur d'un quart de bière pour boire à sa santé.
Une autre infortunée , qui n'était pas encore âgée de vingt ans , fut traînée la corde au cou « le 4 ^vril 1 8 1 7 , sur la place Darmouth , avee une brutalité inouïe par son infâme mari, et vendue deux guinées. La condition déplorable de cette femme , qui était mariée depuis un an et demi seulement, excita le plus vif intérêt parmi les spectateurs , car elle paraissait horriblement souffrir de sa déplorable situation ; d^an$
son malheur , elle eut pourtant la consolation d'être achetée par son premier amant.
Un postillon , nommé Samuel Wallis , amena un jour sa femme au marché de Cantorbery , et lui ayant. placé un licol autour du cou , l'attacha aux poteaux qui servent au même usage pour le bétail : elle fut alors offerte par lui en vente publique. Un autre postillon se présenta et acheta la femme ainsi exposée , moyennant un gallon de bière (quatre bouteilles) et unschelling, en présence dun grand nombre de spectateurs. Le vendeur était marié depuis six mois , et sa femme n était âgée que de dix-neuf ans.
Un milicien , nommé Toone , se trouvant en congé à Nottingham , et croyant avoir à se plaindre de la fidélité de sa moitié , résolut de s'en défaire par une vente , en tâchant néanmoins de tirer parti de sa marchandise. I^ femme fut exposée dans le marché , mise à Tenchère de trois pences ( six sous) et fut ad«jugée à un amateur qui en offrit six pences. Elle lui fut délivrée avec le licol, aux applaudissement des nombreux spectateurs.
La vente des femmes par leurs maris n^est pat
3x4 VENTE SE FEMMES A L0KDE19. .
nerai à observer qu'nne coutume aussi inlâm* s'est conservée sans întermplton , qu'elle est mise chacine jour à exécution ; que sî quelques magistrats des comtés , informés que de sembfahles marchés allaient se faire , ont cherché i les empêcher en envoyant sur les lieux des constables ou huissiers , la populace les a toujours dispersés , et qu'elle a maintenu ce qu'elle considère comme son droit