‹ L'Hermite de Londres: ou, Observations sur les mœurs et usages des Anglais au commencement duChapitre 17 sur 43 · IL N'Y A PERSONNE · texte numérisé non relu

IL N'Y A PERSONNE

Ferreus orantem neequicquam , janitor^ audis. Roboribus âuris /mnua/uUa riget.

Ov;dk.

Un portier inexorable reste soard à mes prierez;, et les purtes épaisses se ferment avec rigueur.

« J'en suis enchanté ! me dit lady L*** , pendant que sa voiture s'éloignait de la porte de la comtesse douairière de V*** : c'est la femme qui m'aurait joué le plus mauvais tour en me recevant. N'est-ce pas une perfidie que de vous dire qu'une personne est chez elle , quand vous n'avez pas la moindre envie de la voir, quand vous avez complètement disposé de toute votre matinée , quand vous n'avez pas préparé une conversation pour les trois minutes que la bienséance vous oblige à rester ; enQn , quand vous ayez calculé que vous n'auriez qu'à

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laisser votre carte ? Dans le fait , quelles personnes à la mode trouye-t-on jamais chez elles ? Autant vaudrait chercher une duchesse lisant un sermon à ses enfans , ou brodant une robe pour quelque saint. Combien de raisons pour faire dire aux personnes qui viennent vous voir quUl n^y a personne , tandis qu^il n^en existé * aucune pour les recevoir ? »

Je fis un geste de la tête qu'elle put prendre pour une approbation ; mais la conversation fut> interrompue quelques instans par la rencontré d'une calèche dans laquelle était une femme bien parée , qui adressa à ma noble compagne le sourire le plus agréable , auquel celle-ci répondit par un regard qui semblait dire : « Voua voilà donc ! que )e suis ravie de vous voir ! vous lisez dans mes yeux toute mon affection pour vous. Je suis enchantée de vous trouver toutes les apparences du bonheur et de la santé. » Et cependant rien de tout cela n'était dans sa pensée.

« Quel épouvantait ! s'écria-t-elle àhs que la calèche fut passée. Cette femme est absolument ma béte noire ; je vous en dirai la raison un autre jour.

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» Mais contitiua-t-elle 9 pomr en revenir & ces mots charmans, Un* y a personne, ils sont plus utiles dans le inonde que vous ne pouvez Fimaginer.

n — Grand merci , pensai-je , de Tidée que vous avez de mon ignorance, et de la peine que vous voulez bien prendre de mMnstruire.

» — Si une femme à la mode était chez elle dans la matinée, poursuivit-elle, il faudrait bien qu^elle fît quelque chose, ne fût-ce que recevoir des visites ou lire de nouveaux ouvrages , ce que , par parenthèse , je ne manque jamais de faire par procuration; car Anne, pauvre parente de mylord , à qui Dieu puisse envoyer un mari ! les lit pour moi pendant que je suis à ma toilette , et m*en rend compte en* suite. D^ailleurs, à moins que votre portier ne soit un Lavater 9 ou cet homme aux protubé* rances dont j^ai oublié le nom , et qui , d'après la conformation de votre tête, vous connaît parfaitement en cinq minutes , les méprises les plus embarrassantes auraient lieu tous les jours : nous ne portons pas écrit sur le front ce que nous sommes ; et grâce à la confusion des rangs , occasionée par la mise, il serait impossible de

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dfstingaer une duchesse d^ane marchande de modes , un histrion à'nnfashionable. »

Je lui demandai ici la permission de lui faire observer qu^il existait pourtant certaines personnes qui portaient leur caractère gravé sur leur front.

« Par la plume de quelque femme qui écrit ée$ romans, me dît-elle. — Non, lui répondis-je , mais par la main de la nature ellemême ; et il est heureux pour vous , Milady, qu^il en soit ainsi.

» — Fadaises ! s'écria-t-elle en paraissant vouloir m^empécher de poursuivre , mais évidemment satisfaite de ce que je venais de dire. Je déteste les complimens autant que d^étre trouvée chez moi. Il n'y a personne est comme un armistice avec Tennemi ; il vous donne le tems de réfléchir sur vos opérations et de les combiner.

» D'ailleurs , vous trouvez certain plaisir à parcourir une fois par mois les cartes qu'on a laissées à votre porte ; cela même n'est pas sans quelque utilité. Par exemple, lord B*** :

il ne sera jamais reçu ; il ne veut que satisfaire sa vanité en se faisant passer pour ami de la maison. Mistress Idle : il £amt que j'envoie

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ma voiture porter une varie chez elle. Elle est venue chez moi )e ne sais combien de fois sans^ que je lui aie rcindu sa visite. Sir John: un un vieux bâton rompu ; mais le tems des élections approche , et il faut que je rappelle à mylord de Tinviter à diner. Lady Keen:

cette carte est une manière adroite de me rappeler une dette de jeu. J'ai perdu mon sang-froid en même tems que mon argent. Je ne veux plus jouer si gros jeu. M. Moneylove : un créancier ! .jamais je ne serai au logis pour lui. M. Mac-Alpin : c'est une grâce qu'il veut obtenir de mylord par mon intercession. Je chercherai quelque réponse évasive en belles phrases qui semblent tout promettre et qui n'engagent à rien. Je chargerai le jeune Ruminate de me la rédiger , et je me débarrasserai ainsi de l'importun Ecossais.

Vous voyez combien il résulte d'avantages de ces mots si simples : // iCy a personne. Ils mettent un membre du parlement en état de préparer d'avance la réponse qu'il devra faire lors d'une seconde visite ; ils lui rappellent une lettre insignifiante que les convenances l'obligent d'écrire à celui dont il lit le nom ; ils lui permettent de défendre sa porte àl'homme à qui

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il a fait des promesses quMl ne peut tenir , ainsi qa^aa créancier qu'il ne veut pas payer.

• » Il ny a personne , délivre le noble et le rtche d'une foule de visites embarrassantes, de bons parens bien affectueux et bien pauvres^, de marchands importuns , de gens qui viennent demander des secours ou des services , de personnes que le désœuvrement amène , d'autres enfin qui viennent vous solliciter pour des souscriptions et des associations de bienfaisance. C'est bien assez de leur faire l'honneur de mettre son nom 'sur leur liste, sans leur donner encore son tems.

» Il n'y a personne, empêche bien des méprises. Par exemple , la visite faite à mylord , quand on la destinait àniiylady. Est-il question d'un grand bal , d'un dtner ministériel ? vous en- Toyez votre carte ; elle rappelle votre souvenir; et fait penser à vous inviter. Une carte envoyée pour s'informer de votre santé , vous fait songer qu'il faut enfin faire enlever la paille accumulée devant votre porte , et que vous y avez laissée pour inspirer plus d'intérêt ou en prolonger la durée. Celle qu'on vous envoie en quittant la ville vous assure du départ d'une connaissance importune : yous pouvez alors l'accabler

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de civilités et de politesses , puisque tous allez en être débarrasse. La carte de Tartiste et du médecin vous annonce que le premier désire Yotre protection , et que le second espère que vous aurez besoin de lui. Ces deux espèces de personnes occasionent des dépenses inutiles, mais servent à vous faire passer le tems en satisfaisant vos fantaisies. L'un orne votre maison de bustes, de portraits, de dessins; l'autre vous guérit de yos maladies imaginaires , en vous ordonnant quelque remède à la mode.

» Ces mots: il n'y a personne ^ mettent le beau monde en état de rendre d'innombrables visites sans sortir de chez soi , en envoyant une voiture vide porter des cartes , et d'en recevoir tout autant sans perte de tems, sans avoir l'embarras d'un instant de conversation. Cet usage étend considérablement le cercle de vos connaissances , car il en faut distinguer de trois classes : celles avec qui l'on ne fait qu'un échange de cartes, et qu'on ne connaît probablement que de vue ; celles qu'on voit les jours de bals , d'assemblées, de rout, et qui servent d'ameublement de salon ; enfin celles que vous voyez habituellement , et dont la société vous convient

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B Si Ton ne £ûsait pas dire à sa porte x il n'y a , persûmu , ce cercle se trouverait , au contraire y fort rétréci. Il faudrait sacrifier une grande partie de son tems, risquer de recevoir des mendians , des créanciers , de pauvres parens , des désœuvrés ; prendre sur les heures desti— nées à la toilette, en un mot', s^exposer à mille, inconvéniens. Pour moi, l'air incertain d'un portier sans expérience et peu accoutumé à ■lentir, suffit pour me jeter dans une angoisse mortelle ; car , je le répète , le plus mauvais tour qu'on puisse jouer à quelqu'un, c'est de ne pas lui faire dire \ Il n'y a personne. »

Elle n'avait pas encore épuisé ce sujet, quand la vue d'un petit chien qu'un homme proposait aux passans d'acheter, et dont le cou était orné d^un ruban rose , donna un autre cours à ses idées.

« Je veux avoir ce joli bijou ! s'écria- t-elle.

» — Lequel P lui demandai-je en voyant sur le trottoir plusieurs merveilleux qui la lorgnaient? » Elle me montra l'objet de son admiration , et le marché fut bientôt conclu : mais . je ne tardai pas à m'apercevoir que le jeune Pouf, c'était le nom du chien, était un compagnon de voiture fort désagréable : après

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avoir eu ses quatre pattes imprimées sor mon pantalon blanc , et avoir éU mordu deux fois , je tirai ma montre; et feignant d'être surpris qu'il fftt st. tard, je prétextai an rendez-vous, et demandai à la belle lady la permission de la quitler , attendu que j'aurais àé]k dft être dans BerkU- square. Elle me rendit ma liberté ; je rentrai chez moi, et voulant mettre sur-Iachamp par écrit ma conversation avec elle, je recommandai à mou domestique de dire à tous ceux qui pourraient se présenter à ma porte dans cette soirée : Il n'y a personne.

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