LE ROMAIN
II me fut impossible d'admirer les beaut^i poétiques de ces deux lignes , ni Fidée qu'elles exprimaient , ni même le sentiment qui- les ayai inspirées; mais j'y reconnus les dangereux effets des romans , et les impressions qu'ils peu» .irent produire sur des imaginations susceptible d'être exaltées.
Je commençais à désespérer de pouvoir découvrir quelles étaient ces héroïnes, quand i me vint à l'idée qu'en reportant le livre au cabinet de lecture indiqué i^r l'adresse, je pour rais obtenir à ce sujet quelques renseignemens Je m'y rendis sur-le-champ. Le commis du libraire ne me donna pas le tems de m'expliquer Dès qu'il eut vu le livre que je lui présentais « je suis désespéré , s'écrîa-t-il ; mais nou -n'avons rien en ce moment qui puisse conveni :au goût des miss Whimper. Il paraîtra inces^ samment un roman traduit de l'allemand , intitulé : la Victime volontaire , ou le Brigand vertueux ; c'est précisément ce qu'il leur faut , e vous pouvez les assurer que dès que nous l'aurons, nous l'enverrons Duchess-street , n. 3.
Il ne m'en fallait pas davantage. J'avais le non et l'adresse de mes belles amies 9 et il ne me fa
lî: roman. ng
pas difficile d'obtenir sur elles des informations plus détaillées. J'appris que mistressWhimpery Leur mère , était une femme dévouée au plaisir , lancée dans le grand monde , vivant dans la dis^ sipation , ne s'occupant nullement de ses enfans^ et qui , craignant que ses deuxfiUesainées , Marie et Elisabeth , que j'avais vues dans les )ar^ dins de Kensington » ne la fissent paraître comme mère déjà sur le retour , ne les menait encore dans aucune société , quoique la plus jeune eût dix-sept ans accomplis.
Abandonnées ainsi à elles-mêmes , n'étant soumises à aucune contrainte , elles n'avaient trouvé de ressources contre la solitude et l'ennui que dans la lecture des romans. Elles étaient comparables à de jeunes arbrisseaux qui , n'ayant jamais senti l'utile acier , poussent de toutes parts des rameaux qui ne sont riches que d'infertilité. Leur imagination , exaltée par la lecture des ouvrages de fiction , n'avait plus de goût pour tout ce qui est naturel , et ne trouvait de charmes que dans la peinture d'une passion ardente , dans les tableaux d'une raison en délire qui peint les hommes tels qu'ils n'ont jamais existé; leur amour pour le romanesque allait si
1 14 L£ ROMAK.
loin I que trouvant les noms de Marie ejt d'Elisabeth trop communs et trop ordinaires , elles avaient pris ceux de Blanche et de Séraphine , et ne s'en donnaient jamais d'autres ; elles passaient une partie des nuits à lire des romans , et couraient précipitamment se mettre au lit quand le bruit du marteau de la porte annonçait que leur mère rentrait, après avoir été goûter au spectacle , dans un bal , ou dans une assemblée , les plaisirs dont elle sevrait ses enfans.
Mistress Whiraper ne se levait jamais qu'à trois heures ; mais elle voulait que ses deux filles aînées fissent une promenade tous les matins , et à une heure la voiture était à leurs ordres ; elles prenaient un roman , se faisaient conduire aux jardîùs de Kensiagton » . et s'enfonçaient dans l'épaisseur du bois pour y jouir des charmes d'une existence imaginaire , en s'identifiant aux personnages qui les intéressaient ; elles passaient le reste du jour dans leur appartement , à soupirer dans l'attente de quelque aventure extraordinaire , de quelque événement imprévu qui pût les rendre à leur tour des héroïnes de sensibilité, d'amour et de constance.
Ce sera un grand bonheur , si tout cela finit
ht BOMAN. ' lt5
bTen. Le défaut d'éducation , la négligence d'une mère , et la lecture des romans , font faire i une jeune fille de grands ^as vers sa ruine. Ces deux infortunées m'inspirent la plus tendre compassion. Si elles se brisent contre quelque écueil, leur mère anra de graves reproches i se faire ; mais si elle lit un jonr ces lignes , elle ne • pourra m'en adresser aucun.
Il6 MGEURS EGOSSAiSES.
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Si les montagnes du Chili renferment dans leur sein l'or, l'argent et les pierres précieuses, elles produisent aussi les poisons les plus violens. VE^ cosse n'offre à s«$ habitans qu'un ciel toujours >tfrein , de paisible Talions et une sage liberté.
BlATTU'
j£ résolus un joiir de quitter Londres pour quelque tems, uniquement d'après le principe qu'une courte absence rend le retour plus agréable ; et comme un de nos fameux épicuriens qui se rendit à Land*send pour manger un john-dory * à l'instant même où il sortirait de l'eau, je résolus de partir pour les lacs, afin de goûter du gibier qui se trouve en abon-
* Le fohti'-dory est un petit poisson qui ne souiïre fuère le transport ; comme lé rouget, il a besoin d'être mangé frais.
MOEURS ECOSSAISES. 1 1 7
dance sar leurs bords , et qu'on y apprête dans laidernîire perfection.
• <f Préparez-moi un porte-manteau , dis-je à mon domestique , deux paires de bottes , des souliers à semelles épaisses et un seul habit,' attendu que je voyagerai en redingote et en gilet de chasse.. » Ainsi équipé , j^attachai mes chiens sous mon cabriolet ^ et ]e me plaçai dedans avec John et mon fusil. Je ne dirai rien de mon voyage jusqu^à mon arrivée dans le comté de Perth, Là, je fus enchanté de la beauté des sites et surtout de Turbanité des habitans et de rhospitalité simple et franche avec laquelle fêtais reçu ; je me rendis ensuite ^^ers les lacs i chargé de tout l'attirail nécessaire pour la poche et la chasse.
Dans les plus mauvaises auberges que le gouvernement ait fait construire pour la commodité des voyageurs , je remarquai un degré de civilité , d'attentions sans apprêt , de prévenances et de désir de plaire , qui contrastait fort avec l'impertinence officieuse de nos garçons; et de nos maitres-d'hôtels garnis de Londres . ceux-ci , pleins d'une importance risible , co-^ pient de la manière la plus comique les ori*ginaux qu'ils servent. On n'y entendait pa« ^
Il8 MOEUJaS ÉCOSSAISES.
ebaque instant: « On y va, Monsieur; me yoilà, Mylord ; » on n'y recommandait pas le yieux vin des Canaries ou de l'Hermitage ; on ne vous faisait pas un éloge ampoulé de Toffice et du cellier ; on ne vous adressait pas des révérences sans fin, copime chez Long *; mais les mémoires y étaient beaucoup plus courts , et si la chère était médiQcre , le vin était toujours excellent et les prix raisonnables.
J'avais fait une assez bonne chasse les premiers jours , mais je me perdis dans les marais , je fus mouillé jusqu'à la peau ; mes souliers à semelles épaisses ne résistèrent pas plus que s^ils eussent été de papier , et je revins à Tauberge nu-pieds. Je demandai quelque liqueur spiritueuse , et je m'assis devant le feu de la cuisine pour faire sécher le reste de mes vétemens.
Dans un des coins de l'immense cheminée était assise la vieille Molly , aïeule de la famille , filant et chantant une vieille ballade dont Pair me semblait plus monotone que le bruit de son rouet ; dans l'autre coin , un jeune enfant lisait dans un livre latin (car l'éducation est tout en Ecosse), et près de lui un vénérable montagnard
* Célèbre hâlel garni dans Bond-iireei,
MOEURS £COSSÂIS£S. 1 19
à cheYeax blancs , revéta du costume du pays , tenait d'une main un gros bâton sur lequel il s^appuyait , et avait la pipe à la bouche, Il ôta poliment son bonnet , et me demanda si la fumée du tabac m'incommodait. Qu'aurait pu £sdre de mieux un courtisan ? Je lui répondis que non. Comme j'ôtais mes souliers déchirés, il les regarda d'un air de pitié , et s'écria : « Mon Dieu, quelles chaussures à danser avez-vous prises pour venir dans nos marécages ! Il n'est pas étonnant que vous ayez mal aux pieds. <*
Je commençai alors à me les frotter avec une liqueur spiritueuse qu'on venait de me donner, et qu'on appelle faimtohs. Je la pris pour un mélange dans lequel il entrait de la poudre à canon » du soufre et d'autres ingrédiens de même nature. Le vieux montagnard ne put voir ce spectacle en silence : « Fi ! s'écria-t-il, mettez cette liqueur dans votre bouche , elle yoVi% descendra assez vite aux talons , sans la perdre de cette manière. » Je voulus essayer de suivre son avis; j'en pris une gorgée , mais je fus obligé d'y renoncer aussitôt; il me sembla que j'avais la bouche pleine d'un feu liquide, Le vieillard rit de tout son cœur en voyant la grimace que
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)é ne pus m^empécher de faire; il en prit un grand verre, pour m^encourager et me prou*- ¥er que ce n'était pas du poison , et le vida sans sourciller ; puis , ine frappant doucement sur Tépaule d'un air d'affection, il me dit que c'était pour lui comme le lait de sa mère ; qu'il en buvait tous les matins un verre à jeun , et qu'une bouteille par jour ne Teffraierait pas. Je lui de-^^ mandai son âge. « Environ quatre-vingts ans. » -r- S'il avait toujours vécu ainsi. — « A peu près. » J'appris alors qu'il était le grand-père de cette famille , et jqu'il passait quelquefois la nuit à danser avec douze de ses enfans ou petits- enfans.
Nous eûmes bientôt fait connaissance ensemble. Tandis que je continuais ma toilette , il tira de sa poche une grosse tabatière de bois , et m'offrit une prise de tabac. Je l'acceptai , et l'essayai de la prendre ; mais cela me fut im-
possible; j'aurais aussi facilement pris de la cendre rouge. Je la laissai tomber adroitem<&nt d'entre mes doigts, et quelques instans après, tirant une tabatière d'or dans laquelle était un mélange de tabac d'étrennes et de Macoubac , avec une fèye de Tunquin , j'en présentai à mon
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tour au digne Calédonien. La boite parut Teblouir un peu ; il prit une grosse prise ; mais rayant approchée de son nez , il la jeta dédaigneusement en s^écriant : « Cela n'est bon que pour de jeunes filles. » Puis se reprochant aussitôt d'avoir montré du mépris pour ce qu'il regardait comme une mollesse indigne d'un homme , et craignant de m'avoir offensé , il ajouta : « Je ne vous en suis pas moins obligé , Monsieur , mais dans nos montagnes nous ne connaissons pas ces recherches de la ville. »
Ce vieillard me parut original ; je l'engageai à diner avec moi. On nous servit quelques poules d'eau , un gigot de mouton , le tout arrosé d'excellent vin. Il me chanta d'une voix de Stentor quelques chansons guerrières. Elles étaient inintelligibles pour moi, puisqu'elles étaient en langue galloise ; mais il m'expliqua qu'elles roulaient sur l'amour et les combats ; et ces deux passions rappelant dans son esprit les souvenirs de sa jeunesse , appelèrent de nouvelles couleurs sur ses joues et firent briller ses yeux. Dans le cours de la conversation , il me dit qu'il avait fait la guerre de 1745 ; et donnant un soupir au passé , ses traits mâles prirent une
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expression que le ciseau grec n^aurait point dé^ sa vouée.
Nous nous séparâmes bons amis. II fut convenu que le lendemain matin il me prêterait des chaussures du pays pour aller à la chasse ; que son enfant (son fils) , homme de prës de soixante ans , me servirait de guide , et qu'en retour de Thonneur que je lui avais fait en Tînvitant à dîner avec moi , je passerais la nuit suivante dans sa chaumière. Il se chargea de m'évèiller lui-même.
II entra, en effet, dans ma chambre à la pointe du jour , et ayant trouvé mon corset sur une chaise , près de mon lit , il s'enfuit comme s'il eût été mordu par un chien enragé. « Donald, Rory, Maggie, s'écria -t- il en tenant mon corset k la main , tenez , voyez , je veux être pendu si ce n'iest pas une femme qui est couchée là- haut. Je ne m'étonne pas que la pau>Te créature fût si fatiguée hier soir , et qu'elle n'ait pu boire Atfaimtosh. » J'avoue que je me trouvai lin peu mortifié. Je me hâtai de le rappeler, et l'assurai qu'à Londres tous les hommes du bon ton portaient des corsets. Ses traits exprimèrent un instant le mépris ; mais
prenant presque aussitôt un air de bontë paternelle : « Qui m'aurait dit , s'ëcria-t-il , que je Terrais jamais un homme porter un corset ! Mais croyez-moi , mon cher monsieur , ne le mettez point aujourd'hui , car jamais vous ne pourrez gravir nos montagnes , si vous vous encaissez dans tous ces brimborions de baleine. » Par complaisance pour le vieillard , je m'habillai sans corset , et je reconnus qu'il m'aurait effectivement beaucoup gêné dans ma promenade sur les rochers.
Lorsque j'eus payé mon écot et reçu mille bénédictions , mille remercimens , auxquels je fus d'autant plus sensible qu'ils semblaient partir du coeur , je me mis en route avec l'enfant de soixante ans. Ma bonne hôtesse voulut que j'emportasse une poule d'eau froide et un flacon de vieille eau-de*vie ; il me fut impossible de la déterminer à en accepter le prix. « C'était bien le moins qu'elle pût faire , me dit-elle , pour la bonté que j'avais montrée à son père ; et , d'ailleurs , c'était un devoir, un intérêt et un plaisir pour eux que d'avoir des attentions pour les étrangers. » Je lui serrai la main de bon cœur ; elle me fit accompagner
par un de ses enfans , qui se chargea de porter mon fusil jusqu'à ce que j'arrivasse à l'endroit où je devais entrer en chasse.
Ces démonstrations de bienveillance , quoique humbles et simples , forment Tessence de l'hospitalité ; mais ce n'est encore rien auprès de ce que j'ai à dire de la manière dont je fus accueilli dans la chaumière du vieux Mac-Grégor : après un intervalle de bien des années , le souvenir en échauffe encore mon cœur.
Mon guide abandonna son auberge aux soins de sa femme , et revêtu du costume des anciens guerriers de son pays , partit avec moi pour passer à la chasse une journée que nous devions terminer dans la chaumière de son beau^pèrc.
Il me pressa de boire un coup d'eau-de-vie à sa porte; car, me dit-il, il arriverait malheur à sa maison , si un étranger en sortait sans se mouiller les lèvres. J'en avalai donc , par complaisance, quelques gouttes.
Les vêtemens de mon hôte étaient de tartane à fond rouge. Il portait lephiiebeg ♦ , la bourse et le bonnet des montagnards, surmonté d'une plume d'aigle. Il avait un poignar J à la cein-^
^ Espèce de jupon court.
MQÉtTRS ÉCOSSAISES. t'iH
ture et un fusil suspendu sur le dos. Ses bas , qui offraient quelque ressemblance avec la sandale des Romains , étaient attachés avec des jarretières rouges. Il s^était aussi muni d'une ligne et d'unJeisferoii dard à trois pointes dont on se sert pour harponner le saumon. Sa tête était presque chauve , son teint brun , son ceil enfoncé ; mais cet œil était plein de feu ; ses cheveux noirs et bouclés retombaient sur son cou; sa taille était droite, ses membres nerveux , bien proportionnés; enfin il avait un air mâle et guerrier.
Pendant toute la journée , le terrain nous opposa bien des difficultés , mais elles semblaient* offrir un nouveau plaisir à mon guide. Son amour-propre ^tait satisfait de pouvoir déployer à mes yeux la vigueur et Tagilité des montagnards. Plus d'une fois j'aurais couru le risque de me noyer dans de profonds marais , s'il ne m'eût pris sur son dos pour les traverser , et dans cette position j'étais encore quelquefois mouillé jusqu'aux genoux. Il prenait un air triomphant eu me portant ainsi , et il sifflait en fendant les eaux qui s'opposaient à notre {lassage. Nous avions eu tant de montagnes à
gravir , tant de marais fangeux à franchir , que vers le milieu du jour , s'apercevant que j'élais très-fatigué, il me proposa d'aller me reposer chez un de ses cousins, AIpin-Mac-Grégor, dont il me fit apercevoir la demeure. Nous en étions encore à plus de deux milles , mais ce n^était qu'un pas pour mon guide vigoureux.
En arrivant à la porte , il s'arrêta , y frappa avec ses sabots , et s'écria d'un ton de voix pieux : <c Que la paix soit dans ta maison ! » Il y avait dans cette pratique quelque chose de si évangélique , que je me sentis pénétré du respect et de l'amour commandés par le livre divin. Un vieux Celte , entouré de nombreux enfans , parut , le sourirfe sur les lèvres , et portant une bouteille à la main \ « Que l'étranger soit le bien-venu » , dit-il d'une voix assurée , en étendant la main droite pour prendre la mienne; il la serra cordialement, et commença par boire un coup à ma santé en me souhaitant une longue vie. Un Anglais, un habitant des basses terres d'Ecosse , m'aurait d'abord présenté le verre , mais les principes d'hospitalité d'un montagnard lui ordonnent de boire le premier, parce que c'était jadis une preuve qu'on
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pouvait accepter sans crainte la liqueur qui était offerte. « Apportez-moi la coupe que le prince donna à votre grand-oncle , » dit-ril alors à un de ses enfans. Et il me fallut boire environ une demi-pinte de vin dans un grand gobelet d'argent , présent fait à la famille par celui que nous appelons le prétendant , et qu^ Alpin et ses enfans nommaient toujours le prince ; non quMls ne fussent des sujets aussi loyaux et aussi fidèles que qui que ce fût , mais parce que les anciens tems avaient toujours des charmes à leurs yeux. On nous servit avec profusion du gibier froid, du beurre, du fromage , du lait de brebis , des oeufs frais et du fairntosh ; et après nous être reposés quelque tems , nous songeâmes à partir. Le laird^ de cette petite ferme voulut me servir d'escorte pendant quelques milles, et insista pour porter mon fusil et ma gibecière tant qu'il resta avec nous. Il parut flatté de voir à mon chapeau une branche de bruyère ; et lorsque nous nous séjiarâmes , il fit reparaître la bouteille qu'il avait apportée pour célébrer nos adieux. II commença alors une prière en gallois pour supplier le bon esprit de nous accompagner,
♦ Le maître.
et nous quitta en formant de pieux souhaits qui partaient du cœur.
Arrivés près de la chaumière du vieux Grc-^ gor , Mac - Grégor , mon guide , tira un coup de fusil. C^était un signal convenu , et sur-lechamp le vieillard, en grand costume, sortit de chez lui à la tête de toute sa famille , précédé d'un joueur de cornemuse , et accompagné de paysans dont les gestes et les acclamations avaient pour but de prouver à l'étranger qu'il était le bien-venu. J'avoue que je fus assez faible pour verser quelques larmes , tant je m'attendais peu à un pareil accueil , tant je croyais peu lé mériter , tant mon cœur se trouvait ému. Lorsque nous fûmes entrés , le vieillard me voyant mouillé jusqu'aux genoux et tout couvert de boue , me proposa de prendre pour le reste de la journée le costume de montagnard, tandis qu'on nettoierait et qu'on ferait sécher mes vêlemens* C'était là un compliment dont je sentis toute la force, aussi n'eus -je garde de refuser cette proposition; car il faut savoir que le plus grand affront qu'on puisse faire à un montagnard, c'est de ne pas accepter une offre obligeante qu'il tous fait. « Cela vous va tr^s-
MOEURS ECOSSAISES. I 2^
Lrcn j M me dit Mac - Grëgor quand il m'en vit revêtu.
Nous nous mimes à table. Elle était couverte de mets simples , mais abondans. On nous servit de fort bon vin; et la qualité d'étranger me valut des égards dont un prince aurait pu se regarder comme honoré. J'étais placé à côté de Marie , Tainée des petites-filles du vieux Mac- Grégor , jeune et charmante brune , si aimable , si modeste , si naïve , que je sentis pour elle , à la première vue , un attrait impossible à définir. Pour rien au monde je n'aurais voulu passer huit jours dans cette maison hospitalière , j'y aurais laissé mon cœur , ou Marie serait devenue ma compagne dans le voyage de la vie.
Nous passâmes la soirée fort gaimcnt. Mes chiens, mon cheval furent bien soignés, et l'on f;risa mon domestique , qui nous avait suivis pour être prêt à se remettre en marche avec moi le lendemain.
Le jour suivant , on me régala, à déjeuner, de thé , de café et d'un miel qui me rappela tout ce qu'ont dit les anciens sur celui du mont Ilybla. On y ajouta du gibier froid , du poisson grillé , des œufs , des marmelades et des liqueurs
l3o MOEURS ÉCOSSAISES.
que je pourrais nommer des combustibles liquides. J'en avalai pourtant un petit verre par égard pour mon hôte.
Nos adieux furent touclians. Le vieillard , se rappelant son âge , me dit la larme à Toeil : « Je ne vous reverrai peut-être jamais. » Et l'instant d'après, comme s'il avait eu honte de sa faiblesse , il ajouta d'un ton plus ferme : <( Oh ! si vous revenez l'année prochaine , et si le vieux Mac-Grégor est encore en vie , il vous recevra toujours comme un membre de sa famille.
» — Que le Ciel vous bénisse tous! m'écriaî-je. » Je m'arrachai à leurs embrassemens , -tandis que la cornemuse faisait entendre un air guerrier , et que les paysans poussaient des acclamations en agitant leurs bonnets. Je m'éloignai rapidement , car je sentais dans mon cœur une agitation que le mouvement seul pouvait calmer. Je m'arrêtai pourtant à quelque distance, pour jeter un dernier regard sur cette demeure hospitalière, et je vis que Mac-Grégor et toute sa famille avaient gravi une colline Toisine qui domiinait la route , afin , comme on iii^ de me voir à perte de vue,
Mac-Grégor ayaît insisté pour que je gar-
MCEURS K(ÎOSSAlSES. l3t
dasse le costame montagnard quMl m'avait prêté 9 comme une marque de souvenir ; et l'aimable Marie m'avait donné une pièce de tartane , fabriquée par elle sur le métier de la famille, métier aussi ancien peut-être que les montagnes au milieu desquelles je me trouvais. Je conserve ces présens avec un soin affectueux ; chaque fois que je les regarde , je me promets sincèrement de devenir Thermite des montagnes d'Ecosse , si jamais quelque changement de fortune me forçait à m'éloigner de Londres. On a dît depuis long-tems que ce qui est un lit de roses pour Tun est un oreiller d'épines pour Tautre : je ne puis mieux démontrer la vérité de cet adage qu'en donnant la copie suivante d'une lettre que je reçus d'un de mes neveux, fat s'il en fut jamais , qui, peu d'années après moi , avait fait aussi un voyage dans ces montagnes d'Ecosse que j'avais parcourues avec tant de plaisir , oiî les beautés de la nature avaient enchanté mes yeux, où j'avais été accueilli avec une hospitalité dont mon coeur conserve encore le souvenir , où j'ai trouvé une bonté si franche , si dépourvue d'affectation , que la terre des bruyères me sera toujours
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chère , et que les enfans des montagnes aurc toujours droit à mon amitié et à ma reconnai sance :
« Cher oncle, vous m'avez conseillé faire un voyage dans les envirois des lacs d'] cosse; autant valait m'envoyer au diable:
voudrais n'avoir jamais quitté Londres. J'ai d'ailleurs la folie, pour imiter votre noble exe pie , d'aller jusqu'aux îles Hébrides , où )e si presque mort de faim , et où j'ai déGlé un ch pelet de misères humaines telles qu'aucun me tel n'en a éprouvées avant moi. J'ai été per par la pluie, empoisonné par une abominât cuisine , assailli par une inci\ilisation dégo tante. Croiriez-vous que je n'ai pas mêr trouvé à faire une partie de cartes , que je n pas rencontré une petite ouvrière avec qui !'( pût tuer le tems ? Ah ! combien je regret Phôtel de Long et le café de Clarendon , la cor tesse et la petite figurante ! On ne sait ce qi c'est qu^une intrigue dans ce pays de désolatioi on n'y connaît d'autres glaces que celles qu'i trouve de toute éternité sur le sommet des mai dites montagnes. !Ni pour amour , ni pour ai l^ent , on ne pourrait se procurer un anana
MŒURS ÉCOSSAIStS. l35
pays on n^en trouverait pas un second sorti de la boutique du premier chapelier de Bond-street.
» J^étais si mouillé en arrivant , que je demandai du marasquin ou du curaçao : on n'en connaissait pas même le nom ; mais pour me dédommager, mon hôte m'offrit une infernale liqueur nommée faimfosh , qui est un composé de feu et de fumée ; elle brûle le palais par sa force , et elle infecte par une odeur insupportable.
« Jç sortais à peine de Tagonie dans laquelle ce maudit breuvage m'avait jeté , lorsqu'on annonça le diner. Le dîner à quatre heures! quelle barbarie ! précisément à l'instant où un homme du bon ton pense à déjeuner! Nous n'avions ni soupe 9 ni ragoûts , ni vins rafraîchis dans la glace ; rien qu'une nourriture commune et grossière. J'étais assis derrière une montagne de boeuf qui me cachait à ceux qui étaient en face de moi , et j'avais près de moi un jambon dont on coupait des tranches épaisses comme une tartine d'écolier , au lieu de les tailler aussi minces qu'une feuille de papier. II y avait aussi deux paires de volailles ; mais comment y tou-
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cher ? c'est le pain quotidien. J'espérais me dé^ dommager sur ce que les convives appelaient la venaison; mais je pensai me casser deux dents en essayant d'en manger. Cetle misérable viande était aussi dure que le serait un vieil âne , quoiqu'on m'assurât que c'était un che^vreuii que mon hôte avait tué à la chasse quelques jours auparavant. Enfin , la maîtresse de la maison me proposa de boire un verre de bière pour arroser un morceau de fromage que je mangeais de désespoir; et de fait il n'y avait d'autre vin que du Porto et du Madère, sauf
une seule bouteille de Bordeaux qu'on avait déterrée en mon honneur ; mais , excepté celui de Lafitte, le vin de Bordeaux n'est pas digne d'éfre bu par un homme.
» Après le diner , les barbares portèrent des toasts , et les jeunes gens passèrent dans une chambre voisine , où ils se mirent à danser comme des éCervelés. Je proposai une partie de pharaon , ou même de vingt-et-un ; mais pas un de ces montagnards ignorans ne connaissait une carte. Un d'eux chanta en langue galloise une chanson dont je ne compris pas les paroles ,
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ri dont l'air m'écorcha les oreilles ; enfin , je ' lue trouvai force de .continuer à boire jusqu'à minuit.
» Le lendemain , je fus assez surpris de voir servir au déjeuner du poisson grillé , des œufs , du thé et du café ; mais le ton commun de la société , là santé robuste des femmes , Tappétit vulgaire et grossier des hommes, qui arrosaient leur repas de grands verres de leur/aimtosh , m'avaient ôté toute envie de manger ; je ne pus prendre qu'une tasse de thé, dans lequel je versai quelques gouttes d'eau-de-vie , et je goûtai le quart d'une rôtie qui sentait la fumée de tourbe,
» J'essayai , après le déjeuner , de gravir quelques montagnes escarpées pour tirer des coqs de bruyère ; mais les efforts que j'eus h faire rompirent le lacet de mon corset , mes bottes de maroquin se crevèrent , et mes pantalons de tricot de soie furent complètement noyés par la rosée dans les hautes herbes. Je revins épuisé , respirant à peine ; et mon hôte , insupportable à force d'attentions , eut Timpudcnr e de me proposer de boire un verre de sa
l4o MCEUBS ECOSSAISES,
ne doute pas qu'il n'ait été réellement en butte à la risée de mes bons amis les montagnards , avec lesquels il faisait un contraste si marquant. Quant à moi , je quittai le pays avec une santé plus vigoureuse que je n'y étais arrivé; et si j'eus une plainte à faire , ce fut qu'on y eut trop d'égards et d'attentions pour ma personne.
LA FATIGUE DU PLAISIR. ï/^i