DEMI-PAIE
incertain et distrait : on aurait dit qu'il chercKalt à chaque instant à voir d'où venait le vent, dans respoir qu'une brise favorable pourrait s'élever et lui amener quelque prise. Il avait )a tête élevée et la poitrine en avant, ef&çait ses larges ipauks , jetait un coup-d'ceil de complaisance sur &ts jambes nerveuses, ei semblait dire :
« Voyez comme )e suis bit l Où est la fille riche, la femme fragîie , la veuve connaisseuse ^uî aurait une fantaisie pour moi ? » L'Ecossais parjûssait céder au bes(»n de se plier aux circonstances , et vouloir dépouiller le caractère de soldat pour prendre celui de citoyen ; il sem- Uait chercher à se persuader qu^un acte de politesse , quelque henreux hasard , quelque bonne fortune imprévue, pouvaient améliorer sa situation ; il sentait qu'il n'avait aucun reproche ù craindre , ni comme homme , ni comme soldat ; il attendait que la roue de la fortune tournât en sa faveur. Pauvre , mais fier ; humble , mais au dessus de ces ressources dégradantes qui ont déshonoré plus d'un brave en d'autres pays , Donald * est toujours discret , modéré , calculateur et de sang^-froid.
* L*Écossai$.
LA BEMl-PAil. l5S
» Tandis qtte ce» idées de succédaient dans non esprit, et que je considérais ta tét^ ronde , les yeux biens , la cbevelnre blMde et Tair indépendant de Jobtt Bnll réformé*; le nez aqnilin, le front élevée Ycéil fier, les grosses lèvres, les cheyeuï brnns , Tair jaloux et un peu mutin du frère Pat** réduit à la pension de retraite ; enfin lé teint blanc , les yent gris , les os des jones saillans, et Tair poti en même tems de Donald , placés aussi sur la liste de la demi-paie ; le hasard me rendit témoin d*une scène qui m'intéressa yiyement.
» Un homme , évidemment militaire , quoique^ portant un habit bourgeois , le dos îEtppnyé contre le bras d'un banc sur lequel ses jambes étaient étendues , attira mon attention. Sa fi-^ gure semblait dire : « Me voie! ; n^ayantque ma » demi-paie, je viens ici quelques heures tous » les jours réfléchir sur les dangers que j'ai cou-' » rus , sur la gloire que j'ai acquise : ma tête s*y » occupe de mémoires pour les mi nisf res qui , i» lorsque je me décide à les leur envoyer , ne
* L*Anglais.
♦* L'Irlandais. Pu/ C6t une abréviation de Patrice,
l56 LA. DÎÈMI-PÀIE.
» s'en servent que pour allumer leur feu. Je » prends une prise de tabac avec le premier 2» venu ; j'amuse une vieille fille ou un désœun vrë en lui faisant , comme Othello , le récit » des périls que j'ai bravés , et vers cinq heu- » res j'entre chez un traiteur où Ton dîne à bon » marché : j'y bois une pinte de bière, j'y » parcours quelques journaux ; je rentre chez » 'moi pour écrire une douzaine de lettres à de a> soi-disant protecteurs , et je me couche de » bonne heure pour recommencer le lende- » main. » Telles sont les habitudes de l'Ecossais: simple, honnête, sobre, incapable de nuire à lui-même et aux autres.
» En face de cet homme pâle , grand et maigre , à demi couché sur son banc, était un soldat de bonne mine que je reconnus pour Ecossais à son accent et à sa physionomie. Il portait son uniforme , mais il avait sur la tête un chapeau rond et un gros bâton sous le bras , signes invariables auxquels on reconnaît le soldat réformé , en chemin pour regagner ses pénates.
» L'officier ouvrit un petit portefeuille, y
LA DEMI-PAJE. ïSy
prit un billet de banque de i livres sterl. , le re^ garda deax ou trois fois comme un ami dont ott ya se séparer , comme s'il eût voulu pouvoir en augmenter la valeur , comme sUl eût regretté que ce fût si peu de chose ; enfin il le chififonna dans ses mains , et le présenta au soldat en soupirant :
« Tenez, Charlie , lui dit-il; adieu, portez* » vous bien , ayez soin de vous : voilà ce que je » vous dois; je voudrais que ce fût davan- » tage, »
» Le soldat fit un pas en arrière ; sa main , qu'il avait étendue pour recevoir le billet, tomba involontairement ; ses doigts se desserrèrent , comme incapables de le saisir; il baissa la tête vers la terre ; enfin , voyant Tofficier qui avait toujours le bras tendu vers lui, il fit un effort sur lui-même , prit le billet d'un air confus, y jeta les yeux un instant, les détourna avec une sorte de confusion , et le mit lentement dans sa poche.
« Je vous remercie , Monsieur , lui dit-il sans » bouger de place ; vous êtes trop bon.
» — C'est moi qui vous remercie, Charlie , »
dit l'officier d'une voix émue.
l58 LA DEMI-PAIE-
» — Que le ciel vous protège ! » dit le soldat avec un air d'embarras. Il mit alors la main dans sa pocbe , comme s^il y eût cherché le billet de banque pour le rendre; mais il n'osa faire cette offre , et il soupira en secouant la tête.
« Adieu , Charlie , lui dit Tofficier , le voyant » toujours imnu)bile; en avant, mon enfant.»
i> A ce mot de commandement , le soldat porta la main à son chapeau pour lui faire le salut militaire , se redressa comme pout se mettre sous les armes , et faisant volte-face , se retira à pas lents.
« Charlie î sMcria Fofficier. » Il revint surle-champ.
« Paissiez -vous être heureui ! lui dit-il en y> lui tendant la main. » Charlie la saisit avec empressement, la mouilla d'une larme en la baisant, et se retira le cceur gonflé de regret , mais fier des bontés de son ancieii officier.
» La scène qui venait de se passer n'avait pas besoin d'explication pour moi. C'était un simple soldat prenant congé de son officier.
Tant qu'il avait servi sons ses ordres , la disci-
LA DEMI-PAIE. l5g
pline défendait la familiarité. Mais dans un dernier adieu , Testime rapprocbait les deux compagnons d^armes , et le supérieur ne pouvait voir partir ie subalterne sans lui donner un dernier gage d'une affection qu^il avait mérifée.
» La curiosité me porta à suivre le soldat , et à entrer en conversation avee lui.
« Vous semblez vous séparer à regret de » votre officier , lui dis- je.
« — C'est le jour le plus malheureux de » ma vie , répondit>il : tous les dangers , la » faim y le froid , les batailles , n'étaient rien ji auprès de cela. Cétait le meilleur officier, le » meilleur maitre , l'homme le plus brave qu'on » ait jamais vu sous !es drapeaux. J^ai servi » sous lui pendant sept ans , et nous avons par- » tâgé plus d'une fois le même lit , la ferre , » notre mère commune , avec le firmament pour » rideaux. Et maintenant , penser que son bon- » neur n'a pas le moyen d'avoir un domesi> tique ! (Ici il passa le dos de sa main sur ses » yeux.) Voir qu'il faut que je le quitte ! Au » diable la paix ! je voudrais qn^on lâchât Bo-
l6o LA DEMI-PAIE.
M ney *" , nous ne manquerions pas de guerre; » Je suis sûr quMl m'a donné son dernier ar^ » gent. Maudit billet ! je voudrais ne l'avoir ja« » mais vu. Je l'aurais servi pour rieii jour et M nuit, puisqu'il ne peut plus me payer ; mais » il est trop fier pour cela , et je n'oserais le lui » proposer. Oui , au diable la paix ! quand je » devrais périr sur le champ de bataille. »
» La fidélité de ce brave homme me plut tellement, que je lui offris une demi-couronne pour boire à ma saAté. J'en fus honteux ensuite , quoique mon motif fût louable ; car le cœur de Charlie était si plein d'amour pour son maître et de fierté militaire , qu'il ne s'y trouvait plus de place pour aucun autre sentiment , pas même pour l'intérêt.
« Je vous remercie , Monsieur , me dit-il , je » n'ai besoin de rien : tout ce que je voudrais , » c'est que mon maître fût plus heureux. » A ces mots il ne put retenir ses larmes , et comme je ne pouvais lui fournir de consolation , je lui serrai la main et le quittai.
* Nom que Ton donne ù Bonaparte en Angleterre.
ASSEMBLEES. l63
LHnvitation à une assemblée , conçue dans ces termes simples : « Lady uue telle sejra chez elle telle soirée » a quelque chose de moins apprêté que la formalité d^une rout ou le cérémonial d'un bal et d'un souper. Les comersa-zione sont d'un ordre plus élevé , plus intellec-^ tuel , ou y pour mieux dire , elles doivent Tétre : car on suppose toujours qu'une conversazione doit réunir le talent au bon ton. Une conversa-zioue est cependant souvent mat nommée , car ce n'est presque toujours qu'une assemblée pa«rée où l'on se promène dans des salons bien décorés , et oà l'on trouve quelques tables de jeu pour l'amusement des gens df un certain âge , tandis que ce devrait être une réunion de beauxesprits 9 un rendez-vous de per$o^nes des deux &e\Qs ayant des connaissances en' littérature.
Mais lorsqu'on entend parler des assemblées, des conversazione des gens d'une tlassé inférieure, qui veulent singer les per^onùages distingués , lorsqu'on voit des femmes de petits marchands envoyer leurs cartes circulaires pour faire de telles invitations , c'est une véritable parodie , une caricature du tableau qu'elles ont l'ambition de vouloir copier. Dans tous les rangs , on
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peut inviter à un bal , à une partie de ]eu ; mais Une assemblée et une comersazione , dans les^quelles on doit conserver une stricte observa-^ tidn du décorum j et où tout est magnificence et raffinement , iie conviennent qu^à la pre-^ mière classe de la société , et doivent être composées de tout ce que le monde offre de plus brillant et de plus agréable.
J'ai assisté deux fois à la représentatioti bur^ lesque de ces délices de la société: à une assemblée chez la femme de mon joaillier , et à une conçersazione chez réponse de mon apothicaire. La première était parée à toute outrance , c'était la femme la plus ridicule que j'aie jamais aperçue. Elle avait vu nos dames titrées se rendre à la dernière assemblée de la cour , la tête ornée de quelques plumes qui leur donnaient un air de noblesse et de majesté ', et elle en avait tellement décoré , ou , pour mieux dire , surchargé la sienne , qu'elle ressemblait à un paon qui fait la roue. Tout en elle était fausses manières , prétentions , affectation.
Ses appartemens étaient richement meublés , et elle en avait fait peindre les planchers pour imiter ce qui se pratique chez les gens d'une
ASSEMBLÉES. l65
classe plus distingaëe ; mais le dessin manquait d'élégance, et les ornemens en étaient lourds. Un air de dignité emprunté , des révérences gauches, des domestiques maladroits qui avaient ëté loués pour cette soirée , un maître de maison du ton le plus commun , une maîtresse importune à force d'attentions mal conçues , tout annonçait k l'observateur qu'il était dans une assemblée boutiquière. De grosses mains , dont tous les doigts étaient couverts de bagues pe*^ santés , les bras rouges des danseuses , une ai-^ sance forcée , une fausse apparence de vivacité , voilà ce qui se faisait remarquer de toutes parts. Des papas et des mamans , encore fort au dessous de leurs enfans pour le vernis du savoirvivre , marquaient fortement la transition du commerce à l'indépendance , le passage soudain du comptoir au salon. Des étudians en médecine et des élèves de procureurs, vêtus de noir des pieds à la tête , portant sous le bras des cbapeaux dont ils ne savaient que faire, mettant des gants blancs et jouant les petits-maîtres; de lourds citoyens, des commis de banquiers , les uns fiers de leur opulence , les autres voulant paraître des égrillards , compo^ saicnt la portion masculine de rassemblée , en
l66 ASSEMBLEES.
y ajoutant un petit nombre de pratiques de campagne /et quelques débiteurs titrés qui s^y étaient rendus pour se maintenir dans les bonnes grâces du joaillier , et conserver leur crédit su^ ses registres;
Dans une assemblée semblable , on juge bien que la conversation ne pouvait manquer d'être fort intéressante , et elle était variée par la demande élégante adressée à tous ceux qui arrivaient : « Voulez-vous prendre un siège ? désirez- vous faire une partie de whist ? » Une chambre était destinée aux cartes , une autre à la danse; Tennui régnait partout. La table sur laquelle le souper fiit servi gémissait sous le poids de tout ce que ta saison pouvait offrir de plus recherché , tandis que le joaillier suait sous les efforts qu'il faisait pour jouer Thomme d'importance, pour faire ce qu'on appelle l'a^ gréable. Je partis aussitôt qu'il me fut possible de le faire décemment , regardant ce rassemblement comme l'essai le plus gauche , le plus maladroit qu'on pAt faire pour imiter une assemblée de gens à la mode.
La conmrsazioae de madame l'apothicaire avait encore plus de prétentions, et oi&ait une caricature plus prononcée.
ASSEMBLÉEJS. 167
Mistress Ollapod , vêtue tout en blanc , avec
une simplicité affectée; ses cheveux plats sur l6
haut de la tête , retombant de toutes parts en
crochets, àTimitation des statues grecques; le
sein et les épaules à découvert , les bras nus
jusqu'à Tépaule , ayant des gants qui lui re«
tombaient sur les poignets , et de riches brace-^
lets par dessus ; des sandales de satin blanc ,
attachées par un ruban au double pilier co-^
lossal qui lui servait de jambes , et chaussant
un pied qui aurait convenu à la statue d'une
Minerve de taille gigantesque , était assise sur
un sopha qui lui servait de trône. Ses pieds
touchaient à peine le tabouret destiné à les sou^
tenir , tant elle était petite , et sa figure était si
courte et si plate , que depuis le crâne jusqu'aux
épaules elle formait un carré presque parfait.
Elle recevait sa compagnie avec un sourire
froid et un air d'importance apprêté , tandis
que M. Ollapod 9 vêtu d'un habit de couleur
de rhubarbe , gilet blanc et culotte noire , fai--
sait à la porte forces révérences ; et semblait
dire : «c Entrez, mes chères pratiques , entrez;
quelques-unes de vous gagneront probablement
un bon rhume , mais ce n*est pas un grand mal**
heur I ils auront besoin de mes services. »
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Fris de mistress OUapod était un aspirant tnëdecin qui attendait avec une patience exemplaire l'instant où il pourrait inspirer de la confiance à quelques malades , et qui jusque là consolait sa vanité en jouant Tesprit fort. Deux pauvres auteurs et deux miss Huggins , qui avaient formé près A^HacTcney un établissement d'éducation, composaient le cercle littéraire qui faisait Tornement de cette conçersazione. Trois domestiques étaient chargés de recevoir , d'annoncer et d'introduire la compagnie qui arrivait. L'un était un garçon à voix de Stentor, emprunté dans un cabaret voisin , l'autre un jeune Hercule dont les bras vigoureux s'occupaient ordinairement à piler des drogues dans un mortier , et qui répandait autour de lui une forte odeur de basiiicon ; le troisième un apprenti, animal amphibie, moitié domestique, moitié l'égal de son maître et de sa maîtresse.
La compagnie se composait de malades guéris ou à guérir de toute espèce , de convalescens pâles et maigres , d'un ministre qui faisait le mauvais plaisant, et de quelques cousins campagnards. On faisait la conversation dans le grand salon, une seule table de whist était dans un cabinet yoisin ^ti miss OUapod écor-