‹ L'Hermite de Londres: ou, Observations sur les mœurs et usages des Anglais au commencement duChapitre 28 sur 43 · N<> XIV · texte numérisé non relu

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2>«, si gra¥e non est, Quœ prima irahun ventrem satiaverit tsianu

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Servez-nous au moins de quoi apaiser U première faim.

Laby m*** , dont j'ai eu l'honneur de faire la connaissance chez lady Marie , m'adressa ces jours derniers une invitation pour diner à siK heures. Comme je pensais que cette dame ëtait très-exacte , j'y arrivai avant sept. Quelquesuns de nos ultrà-élëgans , y compris le colo^ nel B***, arrivèrent en toute hâte à sept heures et demie. On n'attendait plus personne; cependant il n'y"" avait encore aucune apparence de diner, et je voyais clairement que la maîtresse de la maison avait dans l'esprit je ne sais quoi qui la mettait mal à son aise.

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Elle n'oublia pourtant pas de rappeler à lady G*** qu'elle lui avait gagné huit guinëes au whist la semaine précédente , et qu'elle n'en avait pas encore été payée *. Lady G*** rougit, tira huit guinées de sa bourse , et les lui donna d'un air d'humeuif et de dépit. « Je vous deihande pardon , dit 4ady M*** en les recevant , mais il m'est dû tant de bagatelles de cette espèce 9 et j'ai la mémoire si mauvaise , que j'ai saisi cette occasion de vous en parler, afin de n'avoir plus à y songer , convaincue que vous l'aviez oublié. Quant à moi , lorsque j'ai quelques petites dettes de cette nature , je suis toujours enchantée qu'on veuille bien me les rap-^ peler. » Lady G*** agita son éventail , et fit un mouvement de tête comme pour dire : Vous avez

* On joue très'gros jeu eu Angleterre , et particulièrement à Londres ; et ces sortes de réunions s*y multiplient d*nne manière étonnante. Récemment encore , un honnête bourgeois de cette ville a offert un exemple effrayant de cette funeste passion. II venait d*hériter d*une somme de quatre cent mille livres de rentes , et avait passé tout à coup de la médiocrité à une grande opulence. Il perdit cette belle fortune dans une seule nuit , et mit fin à ses jours. La police n*a aucun accès dans les maisons de jeu à Londres , qui sont soutenues et fréquentées par de grands personnages.

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raison, et tâcha de sourire agréablement , maïs sans pouvoir cacher son mécontentement et sa colère. Or , le fait est que lady M*** a toujours une mémoire excellente pour les dettes de cette nature , qi)e personne n'est plus intéressé au jeu qu'elle , et qu'elle ne regarde pas huit guinées comme une bagatelle i attendu qu'elle est toujours aux expédiens.

Quelques minutes après , elle tira le cordon de la sonnette avec violence : son vieux som* n^elier , qui était au service de son premier mari , car elle est veuve pour la seconde fois f entra dans le salon , et elle lui dit d'nn ton de colère , quoique le regard qu'elle jeta sur lui n'en annonçât nullement : « A quoi pense donc le cuisinier P compte-t-il nous faire dîner demain? » Cette demande fit sourire la compagnie , et c'était ce qu'elle désirait. « Je vais y voir , Milady , répondit- il d'un air de calmé et de sang-froid, »

Un demi-quart d'heure se passa : point d'annonce de dîner ; lady M*** , se levant d'un air d'impatience , quitta le salon en disant : « Il faut que j'aille voir moi-même ce qui cause ce retard. Je crains qu il ne' soit arrivé quelque

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accident au diner ; mais , dans ions les cas , j'es-^ père que mes amis excuseront la mauvaise chère en faveur du bon accueil.

» — Oui! oui ! s'ëcria-t-on de toutes parts » ; et le colonel dit en regardant à sa montre :

« Qu on nous serve ce qu'on voudra , mais qne nous soyons à table à neuf heures. <» Il en était huit et demie.

Lady M*** ne farda pas à revenir. « C'est ce que j'avais pensé , dit--elle : le cuisinier a trop laissé cuire le turbot, qui s'est mis en pièces» C'est un maladroit, je le chasserai. Il vient d'en acheter un autre ; mais il faudra du tems pour l'apprêter. A moins , ajouta -t-elle en consultant des yeux la compagnie , que vous ne soyez ennuyés d'attendre si long-teras , et que vous ne préfériez diner sans poisson , quelque barbare que cela soit. »

L'avis unanime fut de ne pas attendre plus long-tems ; des ordres furent donnés en consë* quenc? , et Ton passa dans la salle à manger.

A cela près que nous n'eûmes pas de pois-r son , et que la soupe à la tortue ne fut ni chaude ni froide , le dlncr était passable , et se passa fort bien. On n'offrit pas de vin de Champagne ;

inàîs il y en avait de trois autres espèces , quoique aucune ne fût bonne. Le Bourgogne était aigre, le Bordeaux sentait le bouchon , et le Madère semblait avoir été chauffé au bain-marie. On attribua généralement la mauvaise qualité du vin au vieux sommelier ; carlady M*** lui donna ordre plusieurs fois d^en servir d'autre.

II la regardait alors en levant les yeux , emjportait les flacons qui étaient sur la table \ en mettait d'autres à leur place ; mais Te vin qu'ils contenaient était invariablement le même que celui qui avait disparu. Elle protesta qu'elle changerait de marchand de vin , et lord Waspish , dont j'aurai occasion de parler plus au iong dans un instant , lui recommanda fortement de n'y pas manquer.

Enfin , les dames quittèrent la table , et lady M***, avant de sortir de la salle à manger , fit signe à Scapegrace , jeune roué à la mode , de venir lui parler. Leur conversation ne dura qu'un instant, et je n'entendis que la réponse qu'il lui fit : « Certainement, avec le plus grand plaisir; je vais y envoyer sur-le-champ. » Un quart d'heure après on nous servit d'excellent vin de Bordeaux.

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Il était dix heures quand nous entrâmes dans le salon. On proposa une partie de dix-huit. Lady M*** joua gros jeu , perdit à peu près vingt guinëes, qu'elle emprunta à tous ceux qui se trouvaient là. Il ne fut pas .question de souper , et la compagnie se sépara vers deux heures du matin , ayant trouvé la soirée un peu froide ^ quoique lady M*** se fût évertuée de son mieux pour y répandre de la chaleur et de la gaité.

Le lendemain, comme je me promenais à cheval dans le parc , j'y rencontrai lord Was-f pish, qui me dit aussitôt : « Eh. bien! je crois que cette pauvre lady M *** s'en va grand train ' à tous les diables. Mon procureur a cinq demandes à lui intenter. Il ne se trouvait pas hier chez elle une seule personne à qui elle ne dût de l'argent.

« — Cette lady ne me doit rien , lui dis-je. — Tant mieux pour vous , car elle ne paie jamais. Avez-vous remarqué son attaque contre lady G*** pour huit guinées ? Je garantis que cette somme a servi à payer une partie de notre dîner; car , comme j'arrivaishier, j^ai rencontré à la porte un des garçons de Brunet^ qui appor-

* Restaurateur fraaçais.

tait quelques mets dans un panier couvert; il par^ lait avec un domestique > et semblait en. exiger ^e l'argent avant de lui remettre le contenu de son panier. Le marchand de turbot avait , sanâ doute , promis d'en envoyer , et n'a pas cru devoir tenir parole. Le vin était détestable, parce ■que le marchand qui le lui fournit ne lui envoie nque le plus mauvais de sa cave. Elle a pourtant fini par «n avoir du bon , mais qui venait du cel^ lier de Scapegrace. Tout est fini pour la pauvre dame , elle ne passera pas le mois.

» — J'en suis fâché, lui dis-je.-^Et pourquoi» reprit lord Waspish ? Je ne plains jamais les gens qui veulent briller plus que leurs moyens ne le leur permettent. Pourquoi vouloir donner dés dtners quand on ne peut même pas sauver les apparences ? C'est une folle fieffçe ! Avec un douaire de mille livres sterling, elle vit depuis cinq ans comme si elle en avait quatre , dans l'espoir de gagner au jeu , ou d'attraper un troisième mari ; sottise encore plus grande ! » A ces mots , il lâcha la bride de son cheval arabe , prit une grosse^ prise de tabac , en secoua avec un mouchoir de soie quelques grains qui étaient tombés sur le cou de son coursier, et me rè-

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garda d^un air satisfait de lai-méme , comme s'il eût dit : «J'espère que voilà de la critique et de l'esprit. »

« N'avez-vous pas remarqué , continua-t-il , que l'argenterie portait différentes marques ? Plus de la moitié était d'emprunt ;^deux domes-^ tiques avaient été loués pour la journée; il était très- facile de voir qu'ils étaient étrangers à la maison.

» — Je vous avouerai, luidis^je d'un air grave, que je ne cherche pas à faire ces remarques , et que lorsqu'une dame a la bonté de m'accueillit à sa table avec hospitalité , je m'inquiète peu de la manière dont elle est servie.

» — Sans doute, sans doute, reprit-il en jouant avec les oreilles de son cheval , je sais m'accommoder d'un mauvais diner tout aussi bien que qui que ce soit ; mais je ne puis supporter la vue de l'ostentation de pareilles gens qui vivent aux dépens de toutes les personnes confiantes. Le diable m'emporte si je puis deviner ce qu'elle deviendra ! '>

Je parvins à détourner la conversation , car je souffrais en entendant dénigrer ainsi une femme qui , la veille , nous avait reçus de son

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mieux. II est très- vrai que les sages vivent aux dépens des fous. Combien voyons-nous de ces victimes volontaires tenir table ouverte pour de prétendus amis qui sont les premiers à les offrir en sacrifice à la dérision et à la malignité , et qui , après avoir fait une auberge d'une maison , en prennent le maitre ou la maîtresse pour Tobjet de leurs sarcasmes inhumaine et barbares ?

Tel est lord Waspish. C'est une peste pour la société, une ruine pour les réputations ; il empoisonne l'air qu'il respire , et le sirocco * n'est pas plus dangereux. Cependant je vis s'accomplir sa prédiction sur lady M***. Elle avait perdu tout crédit, et le nuage creva bientôt sur sa tête. Quelques jours après, passant devant la porte de sa maison , j'en vis les volets fermés, et un écriteau annonçait qu'elle était à louer. J'appris qu'elle était partie pour la France après avoir répandu le bruit qu'elle allait à Brighton, et qu'elle y avait été suivie par des limiers de justice , sans que personne au inonde la plaignit , si ce n'est moi.

* Vent du sud- est.

% UNE MfiRE A LÀ MODE. î8l

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