‹ L'hermite du Faubourg Saint-GermainChapitre 10 sur 54 · I.E yoisiif · texte numérisé non relu

I.E yoisiif

Vraiment , chez vous , cela importe plus que vous ne croyez ; demandez plutdt au docteur.

LE MINISTRE

Enân on m^a saigné trois fois. Etais-je malade?

LE VOISIN

Votre saignée décide la question ; car c^est , depuis Hippocrate, un axiome en médecine, quMl ne faut jamais saigner que deux fois les gens qui se portent bien. Excusez, voisin, si j'ai montré un peu d'incrédulité ; mais il courait , ces jours derniers , sur votre compte , un bruit fort étrange.

LE MINISTRE

Que disait-on?

LE VOISIN

Vous avez une si mauvaise réputation.

LE MINISTRE

Jb sais qu'on me prête beaucoup cie sottises.

LE VOISIN

Vous savez aussi, sans doute, qu*onne pr9t^ qu'aux riches?

20 IiE MiKlSTRE £ï SON VOtSlK*

Enfin que disait-on ?

LE YÛISIIf.

Oii disait, voisin, que c^ était la crainte du datiger qui vous donnait à la fois la fièvre et la colique , ou plutôt que vous cherchiez dans une maladie simulée un prétexte honnête pour ne pas assister aux séaftces orageuses de là chambre des députés.

LE MIinSTRE*

Ah! si moà niédecin me Tavait permis !

LE VOISIN

Il faisait chaud, le i5, à cette chaoïbre.

LE MINISTRE

C'est ce jour-là même qu'il m'a fait saigner le plus copieusement , et qu'il a même prescrit un topique.

LE VOISIN

Et vous ^ VOUS êtes laissé faire? Vous ignorez donc que les médecins sont dans la conspiration et qu'ils ne veulent pas qu^on touche à la loi des élections? C'est pourquoi ils vous saignent à outrance, tandis qu^ils bâillonnent notre garde-des-

sceaux qui du moins ronge son frein et s^indigne du silence auquel on le condamne. Le tour est bon. Ces gens-là sont habiles. Mais dans les circonstances périlleuses, ce n'est pas le médecin qu^il faut consulter, voisin, c^est Thonneur, et malade ou non malade , saigné ou non saigné , avec ou sans topique, vous deviez, quoi qu^il pût en arriver, monter le premier à la brèche. Il est beau de mourir, surtout en bonnet de nuit

LE MINISTRE

On m'y verra bientôt.

LE VOISIN

Voilà deux mois que vous le dites ! qu'attendez-vous donc ? les Troyens font rage ; Hector- Chauvelin vient de provoquer les Grecs jusque dans leur camp. Il est bien tems enfin qu'Achille sorte de sa tente ; mais mon Achille a la colique. N'est-ce pas une honte, voisin, de laisser M. Pasquier exposé seul à la fureur de l'ennemi, entre M. Roy qui ne parlera que dans la discussion du budget, et M. Portai qui ne parlera jamais? Ah! comme on l'a traité dans cette journée du 1 5 , lui , et ce qui m'a affligé davantage , son frère Jules , mon ancien camarade ! Mais je

lui rends justice ; il est superbe au feu, il n'a pas reculé d'une ligne ; c'est un brave , lui ; mais

vous, mon voisin Et ces médecins vous ont

tiré du sang! A leur place j'aurais fait précisément tout le contraire. Vous savez, au reste, combien votre absence a nui à vos affaires ; le résultat du scrutin a dû vous l'apprendre.

LE MINISTRE

N'ai- je pas eu la majorité?

LE VOISIN

Grâce à la pitié des royalistes. Et quelle majorité!.... cinq voix. Vous en triompbez ; vous devriez en rougir. Cinq voix! Et, faut-il vous le répéter encore une fois, vous êtes bien heureux, voisin, d'avoir un beau-père; sans lui, sans vos trois collègues qui sont aussi de la famille , que devenait cette imposante majorité de cinq voix qui vous ferait faire de bien tristes réflexions, si votre légèreté naturelle ne vous défendait pas de réfléchir.

LE MINISTEE.

Dites-^en tout ce qâ'il vous plaira , c'est la majorité.

LE VOISIN

Si misérable qu^elle soit, vous flattez-vous de la conserver ? Vous serez bientôt seul dans ce milieu que vous avez si ingénieusement imaginé. Le croirait-on? Jusqu^à ces directeurs généraux qui se donnent aujourd'hui un air d'indépendance, et qui, parce quMls sont députés, croient quMl leur est permis de voter selon leur conscience. Les ponis et chaussées vous ont manqué dernièrement; il est vrai que les Tabacs vous sont encore fidèles ; mais je crains fort qu^ils ne vous échappent au premier jour. Et comment n'abandonnerait-on pas celui qui s'abandonne lui-même?

LE MINISTRE

Qui vous a dit que je m'abandonnais?

LE VOISIN

Ne le vois- je pas? Avez-vous, depuis un mois entier , donné une seule fois à dîner?

Le pouvais-je? j'étais au lit.

LE VOISIN

Il £aillait'étre à table , eussiez-vous dà vous y faire porter ; et dans tous les cas , rien au moins

ne vous empêchait de vous y faire représenter. Convient- il donc, parce que le mînbtre est malade, de mettre Iè& ministériels à la diète? vous n'avez de bon, voisin, que vos dtners , et on ne dîne plus chez vous ! Et c^est an moment où la ferveur des fidèles se ralentit que vous interrom* pez les sacrifices , que vous renversez votre marmite sur laquelle je comptais bien plus que sur votre éloquence! Tout est donc perdu , tout est désespéré, il n^y a plus de gouvernement; car il est bien convenu que rien ne peut marcher en France quand votre toumebroche est arrêté. J*ai signalé , voisin, la grande faute de votre ministère ; elle est irréparable , et bientôt vous en porterez la peine.

LE MnnsTRE.

Quelle peine, s'il vous plaît?

LE VOISIN

Priez M. de Mezy de mettre à votre disposition la plus agile de ses malle-postes ; vous allez en avoir besoin.

LE MINISTRE

Vos prédictions ne m'effraient guère. Le roi est- il donc détrAné?

Non , pas encore.

LE MINISTRE

N'est-ce pas lui qui choisit ses ministres?

LE VOISIN

N'est-ce pas Topinion qui les chasse? Mais voyons où vous en êtes ; ce projet d'une nouvelle loi des élections ne tourne- t-il pas au besaigre? Voisin , qu'en dites- vous ?

LE MINISTnE.

Galomniez-Ie donc ; vous ne le connaissez pas.

LE VOISIN

Et vous, monsieur, le connaissez- vous? On le change tous les jours. Cehii de la veille n'est déjà plus celui du lendemain ; et les malins de gloser et de rire^ ce qui, par parenthèse, n^est point favorable à votre excellence. Faites-y attention, voisin. On a pu dire que du suUime au ridicule il n'y a qu'un pas ; mais si c'est en passant par le ridicule que vous voulez arriver au sublime, je ypu$ avertis, en bon voisin, que vous prenez le plus long, et que vous embarrassez

fort ceux qui songent à écrire Thistoire de votre ministère , car je les vois obligés de la mettre en vaudeville.

Courage ! Usez de tous les droits que vous donne le voisinage.

LE VOISIN

Et la liberté de la presse que vous m^avez accordée en faisant la grimace, et que vous m^escamoteriez aujourd'hui, si je me laissais faire. ~ C'est vous-même <}Qi me Tavez dit dans notre dernière conférence.

LE MUflSTJeiE.

Vous me Tavez fait dire.

U VOISIN

Ne vous ai- je pas deviné? Enfin ce beau projet qui doit vous sauver et la France par son contre-coup, le mettrez vous bientôt en lumière? L^enfantement est bien laborieux, et le petit eue de Lîboufne a coûté, j^en suis sdtj moins de douleurs à sa mère. On assureque la pièce étant passaMemen! bouffonne, vous nous la gardez pour notre carnaval. Voisin, dit-on vrai?.

LE MITïISTRE.

On se moque de moi.

LE VOISIN

J'en aï peur , et voilà votre plus grande maladie j «elle dont votre docteur ne pourra jamais vous guérir. Elle est mortelle ; elle tue les ministres , surtout en France ; voyez l'état où elle vous a déjà réduit. Les clioses en sont venues au point que vous êtes battu par votre propre livrée , par les hommes de qui vous deviez attendre le plus de complaisance et de docilité. Ils passent à Tennemi en plein jour ; et sous vos yeux, ils désertent avec armes et bagages. Destituez-les donc ; je vous le défends bien. Ce ne * sont pas eux des ultras ; vous n'oseriez y toucher. Ce qu'ils tiennent de vous, 'As le conserveront malgré vous ; ils vous fustigeront , et vous serez encore assez aimable pour payer les verges. Mais, à propos, voisin, j'entends dire partout qu'ils ne sont que vos procureurs, et que vous vous disposez à les suivre. Qu'en faut-il croire?

LE MINISTRE

Atroce calomnie ! Voilà donc le prix d'un dé-

vouement sans bornes aux intérêts de la monarchie !

LE VOISIN

Puisque nous en sommes là , voisin, combien votre dévouement vous a-t-il rapporté? Faites le compte, et vous verrez que votre marché n^est pas mauvais dans un tems où tous les dévoués sont à Thôpital. Au reste, voisin, quand il vous plaira. Si vous voulez vous jeter plus fort à gauche, ne vous gênez pas; vous en serez perdu un peu plus t6t. Mais revenons à votre projet; voulez-vous parier qu^il ne sera pas présenté?

LE MINISTRE

Vous oseriez parier contre moi ?

LE VOISIN

Plus hardiment que contre un antre. Le voisin sait-il ce qu^il fera demain?

Vous perdriez. La loi sera proposée.

Lg VOISIN.

Et qui donc la proposera?

LE MINISTRJ}.

Moi.

L£ MraiSTBE ET SON VOISIN* ^9 LE yOI«IN.

Vous? malheureux ! gardez-vous-en bien , vous gâteriez tout. Je vous connais , vous n^étes pas endurant ; on vous dirait nécessairement de très-bonnes vérités , et vous vous en fllcberiez ; celte petite tête serait bientôt perdue ; puis la vanité s'en mêlerait, et le voisin, ne sachant plus que dire , dirait quelque impertinence à son ordinaire, ce qui, de sa part, étonne toujours, car il n'est pas , lui , un parvenu. Toutefois, je le suppose , vous présenterez la loi ; mais qui Tac^ceptera?

LE MINISTRE

Voilà toute la difficulté.

LE VOISIN

Elle est grande , voisin. Je la juge insurmontable.

LE HnasTRE.

Croyez-vods me l'apprendre? Je sens mieux que personne l'embarras de ma position ; et je vous dirai 9 mais ceci est entre nous, que je songe quelquefois à suivre votre conseil

3o LE MINISTRE ET SCm VOISIN.

hS, T^ISIN.

Oli! la baïuie nouyelle! sëriensement vous songez à partir?

lE MIiaSTRE.

J'^en ai grande envie ; ils s'en tireront comme ils pourront , après moi.

LE VOISIN

Partez donc bien vite; le plus tôt sera le mieux. Est-ce pour cette nuit ?

LE MINISTRE

Non, je me ravise ; après tout, je suis encore ministre,

LE VOISIN

Petit bonhomme vit encore , mais il ne vivra

pas long-tems , car il n'a plus que le soufQe

Bonsoir, voisin, en attendant votre projet pour le mardi gras.

LE PANISa DU JODRNAUSTE. 3l

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